Mars : « J’ai voulu être l’héritier » (1/2)

Une chronique mensuelle de Frédéric Lefebvre en hommage à Pierre Pachet.





1.
Mars 1965 : mort de Simkha Apatchevsky, devenu Simkha Pachet. Le père. Il était né en 1895.
« Quelques photos qui avaient échappé à la tourmente de la guerre, quelques feuillets sans date écrits de sa main » : Pachet écrit sur son père à partir de rien ou presque rien. Il aurait pu y avoir des lettres, mais c’était trop tard : « À la mort de mon père, ma tante R. me dit avoir gardé des lettres écrites par mon père jeune homme. "J’aimerais les voir", dis-je. – "Ah, mais justement je les ai brûlées. Il y en avait tant…" [1] »

Ou plus exactement, Pachet écrit à partir de lui-même, de sa « vie intérieure » – par opposition aux documents et surtout aux témoignages auxquels il aurait pu recourir (sa mère, sa sœur, des amis de son père, etc.). « J’ai voulu tout sortir de ma tête : […] donner mythologiquement naissance à mon père en le faisant sortir de mon cerveau », dit-il. Pachet a voulu que son père sorte de lui, non pas au terme d’un processus comparable à une gestation suivie d’un accouchement, mais par un « arrachement » – « comme Athéna de Zeus », dit-il à propos d’autre chose. Et ainsi il écrit en quelques mois, en 1969, ce texte qu’il intitule Autobiographie de mon père, « sans demander la permission à personne, sans même commencer – comme le fait un historien – par procéder à une enquête » (longtemps inédit, faute d’éditeur, le texte sera publié en 1987). En d’autres termes, comme il le dit dans un entretien : c’est le « culot de la littérature », « sa prétention exorbitante de dire la vérité des personnes mieux que ces personnes elles-mêmes ne sauraient le faire » [2].

Il est question de la voix. Dans ce même entretien (bien postérieur au livre), l’intervieweur demande à Pachet s’il entend la voix de son père lorsqu’il relit ce texte. Réponse : « Sa voix au sens propre, non, il y a longtemps que je l’ai oubliée. Elle est assourdie par le temps. D’ailleurs, même la voix de ma femme qui est morte beaucoup plus récemment, je ne l’entends plus, je n’arrive plus à la susciter en moi, et c’est une vraie douleur [3]. »
Il est question aussi du corps, du visage. Il y a cette photo au mur, « encadrée de métal gris », dans la chambre de la mère de Pachet. Une photo du fameux « studio Harcourt ». Un « visage juvénile, lisse, au faible sourire, aux lunettes d’émigré russe » [4]. Une photo d’avant la naissance de Pachet.
Plus précisément : « une taille en dessous de la moyenne ; les traits du visage extrêmement réguliers, les lèvres assez minces ‒ il en était fier, y voyant comme un signe d’intellectualité ‒, le nez petit et droit ». Et « les membres fins, blancs, avec juste ce qu’il lui fallait de muscles pour porter des valises et accomplir les gestes de son métier » (médecin spécialisé en stomatologie, il en était venu, pendant et après la guerre, à travailler comme dentiste) [5].
Un homme fatigué : « Sa fatigue, sa fatigabilité depuis toujours habitaient la maison. Il en était enveloppé dès le matin, et s’en enveloppait comme un enfant d’ennui. Il se retirait pour "s’allonger" et faisait respecter son repos. Mais la perspective d’une promenade, d’une visite, brisait net sa léthargie [6]. »

Les souvenirs sont « instables » : « J’ai oublié, j’oublie à chaque seconde. » Restent les rêves, qui proposent « une autre vérité, une autre présence, une autre vie que dans le simple ressouvenir, fût-il involontaire ». Pachet voit son père apparaître en rêve. Son père ? Il s’interroge. C’est plutôt « un maelström de ressemblances, la palpitation d’images possibles » : « mon père n’y ressemble à lui-même qu’entre autres ; dans son visage trop amaigri, le nez prend trop d’importance, sans que j’y puisse rien ; l’air timide avec lequel il me regarde de loin ne lui appartenait que rarement, et pas à ce point, quand il hésitait entre s’enfoncer dans la solitude ou venir affirmer sa présence devant les autres ; etc. [7] »



2.
Mars 1965. Pachet se trouve aux États-Unis avec sa femme et leur premier enfant.
Un an auparavant il se trouvait au Havre, où il avait voulu être affecté « en souvenir de Queneau et de Sartre ». Face à la mer : « nous passions des heures sur la plage de galets à regarder les paquebots, dont le France » ; il y avait « tant d’émotions à éprouver ou à approfondir » ; c’était « comme avant la vie » [8].
Et maintenant aux États-Unis, à Washington, chercheur (temporaire) au Center for Hellenic Studies, « travaillant sur des "fragments" stoïciens puis présocratiques », c’est-à-dire des citations préservées plus tard dans l’Antiquité par des auteurs « attachés à collecter des opinions philosophiques […] ou des façons de dire » [9].
Dans un rêve de cette année-là (Pachet ne tient pas encore de journal intime, mais il note régulièrement ses rêves). Ses « recherches impuissantes en histoire de la philosophie grecque » y figurent, et ses rapports avec les professeurs, et les noms des présocratiques (Pythagore, Zénon) :

Vers le matin. Je rêve que j’assiste à une immense party, où se trouve une bande de jeunes, la génération des philosophes comme Socrate et Platon. Ils s’amusent. Deux hommes plus âgés, les derniers représentants de la génération philosophique antérieure : Pythagore, qui ressemble (je m’en aperçois au réveil) à un professeur de la Sorbonne, et Zénon d’Elée (ou bien Zénon l’Ancien). J’essaie d’obtenir un rendez-vous avec Pythagore, ce qui serait très important pour moi, c’est une occasion à saisir, mais il est pris par sa conversation avec Zénon, et d’ailleurs n’est pas libre car il doit rester avec sa mère [10].



Mars 1965. Le père de Pachet, à Paris, malade, « un vieil homme qui vivait ailleurs, dans son état de détresse », veillé par la mère de Pachet ; « pas question, étant donné son état, de recevoir une lettre de lui ni d’entendre sa voix au téléphone » ; peut-être déjà « une abstraction, un être en voie d’effacement » [11].
Deux faits.
L’absence : « Quand mon père mourut, en 1965, je vivais à des milliers de kilomètres de lui. Je n’ai pas été présent lors de ses derniers moments, ni de ses obsèques » ; de fait, « pour une absurde question de visa je n’ai pas pu aller immédiatement à Paris le voir une dernière fois », dit Pachet [12].
La douleur : « Quand mon père est mort, […] j’ai ressenti une très intense douleur, physique et morale, surtout physique, d’ailleurs. » Pachet parle alors de « racines » qui auraient comme « poussé » en lui : « j’étais comme celui qui se réveille d’une opération sous anesthésie, et découvre peu à peu et la douleur, et la question à laquelle autour de lui personne ne répond : qu’ai-je perdu au juste ? que m’a-t-on enlevé ? [13] »

Pachet publie ses premiers textes en 1967-1968, revenu en France. Thèmes, motifs qui s’entrecroisent : Grèce antique, Freud, rêve, haschisch ou herbe – fumée d’abord aux États-Unis ; bientôt musique, chanson, radio. Et la mort, sous divers aspects.
Textes brefs : autobiographie, récits ou récits de rêves, essais, travaux d’études grecques ou d’études littéraires, comptes rendus de livres.

Un autre rêve de ces années-là (dans un récit de rêve publié plus tard). Il s’agit d’une soirée après une soutenance de thèse (celle de Deleuze : « j’aperçois Jean Wahl, vêtu d’un pantalon semblable au mien, qui congratule Gilles Deleuze, fragile dans un ras-du-cou crème », etc.). Encore une question de générations, de transmission : « La bonhomie malicieuse du regard de Jean Wahl témoigne de son indulgence à l’égard de la jeune génération, à laquelle il n’est pas mécontent de transmettre le flambeau immortel de la pensée. » Et plus loin, Philippe Sollers, « affalé sur un fauteuil gonflable, un verre à la main », sous « une banderole écarlate ornée de caractères chinois, dont la signification […] pourrait être : "Le Rêve est la Réalité Rouge" » ; Pachet se retient de dire quelque chose : « Je me contente de penser : les morts ont seuls le droit de décider ce qu’ils veulent dire ; je vois que Sollers a surpris ma pensée, puisqu’il articule : "Sais-tu encore, ici, ce qu’est un mort ?" [14] »

Pachet lit Freud. Dans une étude publiée en 1970, il expose, en un bref paragraphe biographique, son idée sur ce qui anime Freud :

En 1896, Freud a quarante ans. Il est inconnu. Il a renoncé à obtenir un poste de professeur. Il a manqué la découverte du neurone (Waldeyer, 1891), celle des propriétés anesthésiques de la cocaïne (Koller). C’est alors, au lendemain de l’enterrement de son père, qu’il lit en rêve l’inscription :
Es wird gebeten
die Augen zuzudrücken

(On est prié de fermer les yeux). Dans ce court texte, de style aussi bien funéraire que commercial, une parole s’est énoncée qui est à la fois anonyme et venue de la mort. Si nous pouvons aujourd’hui, en le relisant, retrouver le mouvement de création infinie de la « pensée freudienne », c’est bien parce que Freud a consenti à ce que la pensée lui vienne du lieu où apparemment elle n’a pas sa place : le tombeau [15].


Autre point de contact avec Freud : un « rêve princeps », un rêve-type, évoqué par Freud dans L’Interprétation des rêves. Le schéma de ce rêve, selon Pachet : « On s’endort, et surgit quelqu’un, c’est-à-dire une image de quelqu’un que l’on connaît et qui dit : "Mais quoi, tu dors ?" » Pachet s’est intéressé tôt à ce même schéma dans l’Iliade : c’est le rêve d’Achille à la mort de son ami Patrocle (il le commentera dans Nuits étroitement surveillées, son premier livre sur le sommeil). Ici dans un entretien :

Achille a décidé de ne pas dormir après la mort de Patrocle. Ne pas dormir, ne pas manger, ne pas boire. À peine somnole-t-il, vaincu par la fatigue, que l’image de Patrocle lui apparaît et lui dit « Eh quoi, tu dors ? Mon corps n’a pas encore reçu les rites funéraires, et tu dors ? [16] »





3.
L’héritage est d’abord difficile, douloureux.
Dans un texte autobiographique de 1967, Pachet aborde brièvement la mort de son père : « Lorsqu’elle vint, je vis que j’avais été "doublé". Ce qu’on attendait de moi n’avait rien à voir avec moi-même [17]. »
Ailleurs quelques phrases, lourdes de sens : « Le destin humain consiste […] à accomplir des tâches ordonnées par des êtres disparus, dont la douleur se fige dans des tableaux vivants, à la Greuze » (le peintre du XVIIIe siècle) ; ou bien : « L’héritage est regret, mathématiquement inscrit dans un ancien avenir, juvénile, devenu un Avant qu’il faudra rembourser sans l’avoir connu ; une dette infiniment transmise » [18].
Impuissance. Quelque chose qu’on subit. Une fatalité qui englobe la naissance elle-même : « Impossible de se soustraire. Ah ! maudite naissance ! On rêve, comme Socrate, fils de sage-femme et accoucheur lui-même, de créer de son front des Minerves armées… Briser là l’orbe du temps. » Mais, ajoute Pachet, il « faudrait, pour cela, détruire un souvenir qui reste en la possession du père mort » (il évoque alors les lettres détruites par sa tante). Ou encore : « La transmission garde un secret qui la concerne seule, et dont chaque individu s’agace de ne connaître que des bribes, et à retardement [19]. »
Répétition paradoxale du temps, recommencement (dans une pensée datée, cependant) : « Par la Loi des générations, la période que vit ordinairement un homme entre la mort de ses parents et la sienne propre, c’est la jeunesse de ses parents : le Temps où il n’était pas là (Intuition du 10 avril 1967) [20]. »
La famille, la succession : des problèmes. Des exemples édifiants dans la tragédie grecque, chez Euripide. Dans Alceste, le père (Phérès) refuse de se sacrifier pour le fils (Admète), de mourir à sa place ; Pachet cite la tirade : « Je t’ai engendré et nourri pour que tu sois un jour le maître du domaine, mais rien ne me fait un devoir de mourir pour toi. » Il s’agit d’un « calcul de succession » (la mort de Phérès ne permettrait pas de maintenir le domaine – ce que permettra finalement la mort d’Alceste, la femme d’Admète). Morale de la pièce (selon Pachet) : « La famille n’est pas amour, elle est calcul. » Et commentaire : « Seul le legs inscrit la légitimité de la filiation, parce que aussi dérisoire et matériel soit-il, il passe le temps de la vie d’un homme ; seul il peut exiger des vies humaines ; en chaque homme il trouve un criminel complice qui a déjà tué ceux qu’il a engendrés » (c’est l’idée de la culpabilité des pères : Pachet cite un historien qui met en évidence l’infanticide, en particulier des filles, pratiqué à grande échelle dans la Grèce antique) [21].

Il ne s’agit sans doute pas pour Pachet d’un legs matériel. Sa famille est ce qu’il appellera plus tard une famille « dénudée », sans possession (et réduite aux parents et aux enfants : Pachet n’a pas connu ses grands-parents ; seule sa mère a des proches qui ont survécu à la guerre, installés ensuite aux États-Unis ou en Israël). Mais c’est aussi, en un certain sens, ce qu’il appelle une famille « aristocratique » : la famille « aristocratique, ou qui se sent telle », c’est d’abord celle qui est « rassemblée autour d’un fief, d’une possession, d’un nom antique ou illustre » ; mais ce peut être aussi un rassemblement autour « d’un héritage moral, religieux, d’une appartenance minoritaire » – et c’est ce qui est en jeu ici [22].

Pachet, sur son père, dans un entretien : « je ne sais pas si j’aurais eu le courage, moi, de mener sa vie, de quitter le monde où j’étais né pour devenir un vrai être humain, un "mensch" […]. Et puis, je ne sais pas non plus si j’aurais su garder le judaïsme comme il l’a fait, ou encore m’acquitter du soin d’une famille pendant les années terribles. Je n’aurais peut-être pas eu cette force [23]. »
Et dans Sans amour, un de ses derniers livres (qui viendra compléter sur certains points Autobiographie de mon père) : « mes parents, différents en cela de plusieurs des couples de leurs amis, avaient […] maintenu dans leur foyer l’essentiel des traditions religieuses qu’ils avaient connues dans leur enfance (fréquentation de la synagogue, circoncision du fils) – et justement eu des enfants », ce qui, dans les années 1930, était « une sorte d’acte de foi et de fidélité à la fois, s’il est vrai que, pour les Juifs, avoir des enfants c’est aussi avoir des enfants juifs qui perpétueront le destin et la vocation de leur peuple » [24].
Un « enseignement religieux juif », mais pas « la vie juive avec toutes ses obligations » ; autrement dit : « connaissance de l’hébreu, de la Bible, du commentaire de Rachi, connaissance des rites essentiels et de l’essentiel de la liturgie » ; et à la synagogue et dans les fêtes juives, deux musicalités distinctes : « la mélopée plaintive des psaumes de la synagogue » et « l’ivresse dansante du hassidisme », ainsi que les « mélodies anciennes » que son père « avait gardées en tête et qu’il chantait lors des fêtes » [25].
À ce propos, Pachet évoque, parfois sous le couvert de la fiction, sa sœur, qui se marie avec un juif et s’inscrit dans la communauté – ce « monde juif auquel elle s’accrochait avec l’espoir qu’il l’aiderait à devenir femme, ou à éviter d’avoir à l’être plus pleinement, que ce monde l’envelopperait, la soutiendrait » ; une sœur de cinq ans plus âgée, qui aura vécu autrement la relation avec le père : « Ma sœur, qui professait à son endroit une admiration sans bornes, a souffert plus que moi de son autorité, jusqu’à en être parfois paralysée dans sa vie personnelle. Il faut dire aussi qu’elle avait dix ans au moment de la guerre et qu’elle avait appris à se méfier de tout à un âge où elle aurait dû s’ouvrir au monde… [26] »
Pachet a pris une autre voie : « je l’ai trahie en aimant et épousant une non-juive » (Soizic, rencontrée dans d’autres circonstances, celles d’un engagement politique, alors qu’elle distribue « des tracts communistes contre la guerre d’Algérie »). Mais s’il a cessé de « tenir compagnie » à sa sœur dans leur communauté, par son mariage en-dehors, il n’éprouve pas le sentiment – et cela concerne aussi sa relation avec son père – d’avoir rompu : « en me tournant vers le monde des non-juifs, dans lequel de toute façon nous avions à vivre, j’avais le sentiment de rester fidèle, à ma façon un peu paradoxale ou humoristique, à la tradition que j’avais reçue » [27].

Le père de Pachet n’est pas seulement juif pratiquant ; il est médecin – médecin déchu, déclassé en dentiste, par la force des choses, pour survivre à la guerre, dans la clandestinité (par la suite, n’ayant pas la force de retrouver une clientèle à Paris, il reprend un cabinet médical à Vichy, où il va « de plus en plus déserter la stomatologie pour la dentisterie, plus rémunératrice et plus humiliante »). Un médecin avec des regrets : le quasi-abandon de la médecine, bien sûr ; et l’abandon de la science, de la recherche, de ses « rêves de jeunesse » (la découverte de « la cure des maladies mentales ») ou même de ses travaux ultérieurs dans le cadre de « sociétés savantes » (découvrir « la cure de la pyorrhée », une mystérieuse maladie qui déchausse les dents) [28].

« Au bagout et à la comédie je répondrais par la science », fait dire Pachet à son père, dans Autobiographie de mon père, au moment où, arrivé en France, déçu par la chimie, il fait le choix de la médecine : il peut enfin envisager de connaître le « corps d’autrui », une connaissance qui lui semblait marquer « la supériorité des adultes », dans son adolescence à Odessa (mais avec « une part de mystification », de « savoir-dire »). La médecine, c’est aussi un des moyens « par lesquels le monde juif entrait en relation avec la science », un « métier de prédilection et d’excellence chez les juifs depuis le Moyen Age » (il invoque Maïmonide) [29].
« Mon père n’était pas du tout passéiste, il était résolument moderne, ouvert au monde contemporain. Il aurait aimé que j’apprenne à piloter un avion, par exemple », dit Pachet dans un entretien. De son père, il se souvient aussi de « cette exigence socratique qu’il manifestait devant ses enfants de retour de l’école, et tentant de lui expliquer ce qu’ils y avaient appris : "Il faut définir, ne pas se contenter de donner un exemple". » Comme si ce père, élevé dans la tradition religieuse, voulait communiquer à ses enfants « le mouvement même par lequel il s’était arraché à l’enseignement traditionnel, non pas pour l’oublier, mais pour l’encadrer par la science occidentale telle qu’il avait désiré la connaître » [30].
Mais ses enfants le déçoivent : « mes enfants ne sont pas ce que j’aurais souhaité », dit le père [31].
La sœur de Pachet, en effet, semble imiter son père de la mauvaise façon. Après son baccalauréat, puisqu’elle souhaite aller à l’université, son père lui suggère des études de lettres, pour devenir professeur. « Surprise » et « colère » du père, lorsqu’elle annonce qu’elle veut « entreprendre des études de chirurgie dentaire » : « Qu’elle prétendît suivre ma voie, passait encore, bien que je ne la crusse pas capable d’aller jusqu’au bout des longues études de médecine ; mais qu’elle s’en tînt à ce métier qui était la marque de l’échec de ma vie, comme s’il avait été l’essentiel, qu’elle voulût imiter en moi le dentiste ! [32] »
Et Pachet lui-même, qui souhaite « ardemment » faire des études de lettres à Paris mais hésite à « rompre totalement » avec le désir de son père : le voir « faire des études de médecine » ; puis au cours de ses études de lettres, il s’inscrit aussi à l’année préparatoire à la première année de médecine, et un professeur de latin le sermonne : « Choisissez une bonne fois entre vos études de lettres, et ce désir de faire médecine » ; cette année-là, il échoue à tous ses examens ; il abandonne la médecine [33].
Pachet se souvient, dans un entretien : « Pour le raconter sous une forme d’anecdote, […] quand mon père s’est résigné à l’idée que je ne voulais pas choisir une carrière scientifique, que je ne serais pas médecin, et que j’avais envie de m’intéresser à la littérature, il m’a offert très gentiment les poésies de Mallarmé, avec une dédicace – j’ai toujours le volume : "en signe d’acceptation de la carrière que tu as choisie". Il y avait une douleur dans cette acceptation, évidemment [34]. »



4.
Pachet, enfant silencieux. Adolescent honteux, empêché : « Environné de silence, voué à la réticence et même à la dissimulation, cependant je brûlais de dire. Mais quoi ? [35] »
Et cette incitation à écrire, dans la collection « Les Essais » de Gallimard : Sartre, Camus, etc. ; Freud et ses « essais d’une aventure très individuelle » [36].
Souvenir aussi, vers la fin des années 1950, après l’abandon de la médecine et le choix des lettres, d’un « bulletin littéraire » créé à la clinique psychiatrique La Borde, qu’il fréquente avec des amis : « j’étais lié à un groupe influencé par le trotskisme, à un milieu de psychiatres engagés où j’apprenais beaucoup, y compris à ne pas avoir peur des fous ni des gens étranges » ; la folie, « on peut la mettre à profit, profiter de la mise en scène qu’elle est » ; souvenir en particulier de son ami Félix Guattari, qui donne pour le bulletin un texte « parodique, joycéen, aussi juvénile que nous l’étions », où il montrait son « audace » (parodier Joyce) [37].
Souvenir des premières tentatives : le Mercure de France, vers 1963 ou 1964, refuse « aimablement » les textes que Pachet lui soumet, et lui commande un compte rendu (d’un livre de Céline), qui ne sera jamais publié… [38]
Aux États-Unis, ensuite, l’expérience du haschisch, peut-être décisive (évoquée ici dans un entretien) : « Quand j’ai commencé à fumer de l’herbe, dans les années 1960, cela m’a procuré une sorte d’excitation très particulière, qui m’a vraiment donné envie d’écrire parce que j’avais le sentiment d’une volubilité intérieure, d’une expansion des idées, de quelque chose qui, si j’arrivais à le capter sur le moment, ce qui est très difficile parce que l’on est alors un peu affaibli, serait riche. J’ai l’impression d’avoir découvert ainsi mon envie d’écrire [39]. »
Pachet théorise (dans ses premiers textes) : « Ce que le drogué voit dans son exaltation ce sont, littéralement, ses idées, et c’est d’elles que, pourvu qu’on l’écoute, il va parler. Il est dans cette position singulière de s’être légèrement décollé de lui-même et d’entendre sa propre parole avec une impression d’étrangeté qui, poursuivie hors de l’expérience, lui ôterait certainement le repos. » Risquant même une analogie avec la doctrine de Platon, Pachet soutient que « le monde d’idées dont s’amuse le drogué » et « la réalité qu’il croit percevoir à l’état normal » sont dans le même rapport que « le monde des formes » et « le monde des phénomènes » chez Platon (c’est la métaphore de la caverne : le sensible – les ombres et l’écho – au fond de la caverne ; l’intelligible pour celui qui peut sortir de la caverne : l’initié) [40].

Socrate et Platon. L’un parle, l’autre écrit.
Les Grecs avaient compris que la vocation des hommes est à la « fracture », au « fragment », dit Pachet ; et de même, la vocation de l’œuvre : « Comment une œuvre peut-elle survivre à son auteur autrement qu’incomplète ? Les Grecs savaient déjà que l’invention de l’écriture ne donnait pas de réponse satisfaisante à cette question, et que l’écrivain, ou l’artiste, ne peut survivre, et faire survivre son œuvre, que dans un autre écrivain, ou un autre artiste, son "fils spirituel" [41]. »
De là, le rôle de Platon : « De Socrate à Platon se manifeste, de façon encore claire pour nous, une liaison spirituelle unique, et dont la contrepartie est justement le caractère elliptique de l’œuvre même de Platon. Sans doute n’est-ce qu’au prix d’un renoncement ironique, et d’un mystérieux anonymat, que Platon pouvait assurer la pérennité de cette transmission [42]. »

Platon est absent à la mort de Socrate. Il n’y assiste pas. C’est la fameuse phrase écrite par Platon lui-même dans un de ses dialogues, Phédon : « Platon était malade, je crois » (Pachet la cite, et considère cette absence comme une « maladie diplomatique ») [43].

Platon est un écrivain, il use de procédés littéraires (sur lesquels Pachet reviendra à plusieurs reprises). Il n’expose jamais directement sa « pensée », dit Pachet, il « ne parle pas en son nom, comme on le fait dans un essai ou un traité » (c’est son anonymat, sa discrétion). Ce qu’on appelle ses « dialogues » n’en sont pas, à proprement parler : il s’agit toujours d’un « dialogue inclus dans un récit, porté par lui » (dans La République, c’est le personnage appelé Socrate qui fait le récit d’une conversation complexe ; d’où les « dis-je », « dit-il », etc., que Pachet voudra conserver dans sa traduction du livre). Un personnage de Platon peut sembler s’adresser aux morts, les faire parler : c’est ce que Pachet retient dans Le Sophiste, lorsqu’un des personnages, dans un moment de « "parricide" spirituel », réfute « la thèse de son "père" Parménide », un présocratique, en s’adressant à lui et en répondant à sa place, dans ce que Pachet appelle « une sorte de "ventriloquie" ». Et dans Théétète, Pachet s’intéresse très tôt à la production de la fiction (Platon « romancier » ou « inventeur du roman », c’était l’idée de Nietzsche). « Littérature et philosophie » n’y sont « pas mêlées mais égalées », dans une construction complexe et ludique, consciente de ses effets :

Notons par exemple que celui qui rédige le dialogue du Théétète, c’est Platon bien sûr, en apparence et pour nous ; mais c’est aussi le petit esclave d’Euclide, chargé par son maître de lire un texte (le Théétète) qu’Euclide lui-même avait recueilli et noté de la bouche de Socrate, lequel rapportait un entretien qu’il avait eu quelque temps auparavant avec l’alors jeune Théétète. Ces jeux de miroirs […], qui semblent se prolonger à l’infini, sont fréquents à l’ouverture des dialogues platoniciens. Ils doivent avoir pour but de nous faire réfléchir sur la position de l’écrivain, peut-être même, pour qui sait cligner des yeux, de nous le faire apercevoir. Sans doute est-il là, mais sans pouvoir être désigné, identifié, ni vécu : sa force est de témoigner de ce qui l’exclut [44].



Pachet s’intéresse aussi à Diderot – un admirateur de Platon, surnommé « frère Platon » par Voltaire. Pour Le Neveu de Rameau, Le Rêve de d’Alembert. Et pour un texte autobiographique, où Diderot regrette son éloignement, son absence (lui à Paris, ses parents à Langres). Pachet le cite : « Je n’ai vu mourir ni mon père, ni ma mère ; je leur étais cher », etc. [45]
Diderot, c’est le jardin du Palais-Royal : un « lieu de l’esprit », au sens où il « figure l’esprit », il en est la métaphore. Dans ce lieu de passage et de « rencontres », ce « lieu public » par excellence, « l’individualité de l’esprit » se perd, les passants se démultiplient : ils « ne sont plus eux-mêmes, mais plus qu’eux-mêmes : doubles, triples ». On s’y adonne aussi au jeu d’échecs : l’esprit y semble représenté, figuré, « dans un miroir divisé en soixante-quatre cases » [46].
Et Diderot, c’est aussi le rêve. D’Alembert, le philosophe, parle en rêvant, et Julie de Lespinasse « note ses paroles dans toute leur discontinuité apparente » ; le médecin Bordeu vient l’assister, et « l’intuition délirante du rêveur » est expliquée et justifiée, validée par « la perspicacité analytique » du médecin [47].
« Au même titre que le dialogue, le délire et surtout le rêve sont les sources vives où doit puiser la connaissance », dit alors Pachet (en résumant Diderot) [48].



5.
« Quand j’ai eu seize ou dix-sept ans j’ai commencé à écrire des phrases, sur des agendas médicaux de mon père dont il se débarrassait », dit Pachet dans un entretien [49]. Des phrases de littérature.
Et maintenant, en 1969, ce texte qu’il appelle Autobiographie de mon père : « Ma mère mourut j’avais cinq ans. Je ne peux pas faire que cette disparition », etc. Une fiction. Le début d’un texte, qui, devenu un livre, portera un temps la mention « roman » (il commencera alors par un préambule, ajouté en 1985, où le « je » est celui de Pachet lui-même) [50]. Le roman d’un médecin devenu malade. Une vie médicale.

D’abord la fiction d’un narrateur qui est le père de Pachet, un homme ayant réellement vécu et qui est mort. Qui commence par évoquer sa mère disparue : « Je ne me souviens […] pas de ses traits ; elle était affectueuse, bien sûr, et me donnait tout son amour. [51] » Puis qui raconte sa vie.
Et vers le milieu du livre, un infléchissement, un renforcement. La fiction est exposée, augmentée : « 1945 : j’avais cinquante ans. Quand je relis les pages que j’ai écrites jusqu’à la présente, et qui m’ont pris plusieurs mois, je suis frappé de la rapidité avec laquelle les années de ma vie s’écoulent sur le papier sans presque laisser de traces [52]. »
Jeu de miroirs. La fiction du père narrateur écrivant – et bientôt, basculant dans la maladie, dictant ce livre ; ce livre que le fils est en train d’écrire – ou qu’il a déjà écrit.

D’abord une vie d’apprenti médecin : un jeune homme qui quitte Odessa pour Nancy, en 1914 ; puis qui se rend à Bordeaux, où il est bloqué par la guerre qui se déclenche : « des années de travail et d’isolement, de misère aussi » ; il suit le cursus des études de médecine : d’abord l’anatomie, qui lui plaît, avec le dessin, puis la dissection des corps, véritable « premier acte médical, dans lequel on apprend à voir » ; puis la physiologie, le premier contact avec les malades à l’hôpital, la concentration sur « la souffrance du corps humain », le « fait fondamental », et la « confiance » dans la médecine, la conviction qu’il était possible d’« atteindre cette souffrance », de « la soulager, pourvu qu’on pliât son esprit à la connaissance des mécanismes de la vie » ; puis le choix d’une spécialisation en oto-rhinologie, et un stage d’interne en psychiatrie, à Angoulême, pour une thèse d’oto-rhinologie appliquée à cette population spécifique ; puis encore une proposition pour un stage, à New York, après la soutenance de sa thèse – mais il doit y renoncer, ne pouvant à la fois se rendre à New York et revoir son père ; enfin l’installation à Paris, où un nouvel ami, un médecin un peu plus âgé, lui conseille d’abandonner l’oto-rhinologie : « faute de titres parisiens, je végéterais sans clientèle » ; et c’est le choix de la stomatologie, pour deux années d’études complémentaires [53].

Puis dans les années 1930, dans « l’immédiate avant-guerre », la « réussite sociale », une « vie assez aisée », un cabinet et un appartement près de la place de l’Étoile [54]. Marié, deux enfants.
Et « en un rapide enchaînement », la guerre, la défaite, l’occupation allemande, « les rues où courait la haine », « ce Paris nazifié qui nous poussait à la mort » ; et la fuite sous un nouveau nom, la clandestinité : « Je passai le premier la ligne de démarcation », etc. [55]
Un récit – réédité, le livre portera un temps la mention « récit » – qui n’est pas historiquement exact, que Pachet voudra réécrire sans y parvenir (pour préciser le déroulement de la fuite, pour intégrer cet épisode étrange de la paralysie du père : « paralysé par le doute, quasi malade », il reste au lit plusieurs jours ou plusieurs semaines, avant de « se résoudre à entrer dans une vie illégale ») [56].

Puis après la guerre, dans les années 1950, la maladie. Un autre infléchissement de la fiction. Comme Pachet le dira plus tard dans des entretiens, la dernière partie du livre est franchement « fictive », « le fictif devient de plus en plus prenant » : « Je le fais alors parler comme il ne l’a jamais fait, comme je ne l’ai jamais entendu. J’accède à quelque chose de lui au prix d’un effort d’imagination [57]. »
Le médecin devient malade, passe de l’autre côté.
Pachet devient… l’étudiant en médecine ? Le quasi médecin ? Celui qui écrit dans les agendas médicaux de son père ? Le père ?
Il devient comme le médecin Bordeu dans Le Rêve de d’Alembert, assis et écoutant la transcription du rêve par Julie de Lespinasse, puis écoutant d’Alembert qui reprend son rêve à voix haute ?
Pachet, devenant « écrivain » en racontant longuement la vie de son père – autre chose que les textes courts qu’il publie déjà –, devient aussi… Il emploie le mot « analyse » : « c’est à travers ce livre », dit-il dans un entretien, « à travers ces pages où j’essaie de rendre compte de sa vie intérieure, que pour la première fois j’ai laissé se développer mon art, mon goût de l’analyse (sans doute très différent du sien) » [58]. Il emploie aussi le mot « intelligence » : « C’est toujours avec plaisir que je m’aperçois que les écrivains que j’aime vraiment sont des gens intelligents » ; en particulier les poètes : il manque, regrette-t-il, dans la culture française, « l’habitude de trouver chez les poètes l’intelligence analytique, la réflexion, alliée à une culture étendue et à une information scrupuleusement vérifiée » (ce qu’il trouve dans la culture anglo-saxonne : chez W. H. Auden, par exemple, ou chez Joseph Brodsky, expulsé d’URSS et réfugié aux États-Unis) [59].
Autobiographie de mon père, ou le portrait du père en médecin malade ; ou la description d’un « cas » clinique difficile, doublée d’un récit de quête, la quête du « médecin idéal » ; ou le livre de l’analyse – autrement dit, de l’intelligence [60].



6.
La maladie du père altère le rapport des sensations visuelles à l’action, aux gestes.
Il y a d’abord l’épisode de la promenade en voiture, où le père, ébloui par les phares, prend peur et doit laisser quelqu’un d’autre conduire ; puis l’épisode de la confusion des alphabets : en lisant une inscription publicitaire, il lit « AПTEKA » en cyrillique, au lieu de « INTEXA » [61].
Les promenades à pied, dans un espace familier, jusqu’au parc près de la rivière (à Vichy), sont encore possibles : « Sur les vastes trottoirs, entre l’alignement des platanes et des marronniers et les divers obstacles des magasins ou des terrasses de cafés, je pouvais assez librement me diriger. On mettrait sur le compte de la distraction ou de la bizarrerie que je ne salue pas telle ou telle connaissance que je n’avais pas identifiée [62]. »
Dans l’escalier, c’est plus difficile. La cage d’escalier devient comme « un aquarium, glauque et liquide » auquel les yeux du père ne peuvent s’habituer : « Je ne pouvais plus descendre les marches en me fiant aux mécanismes de mon corps, lequel, atteint en son noyau de certitude et de stabilité, devait mobiliser toutes ses énergies, en y associant les ressources de la conscience et de la volonté, pour accomplir cet exploit minime [63]. »
La vue n’est plus fiable, l’équilibre est menacé, le toucher devient prioritaire, plus affuté – mais aussi plus inquiet : « Mes mains caressaient les murs sans y trouver la verticalité, suivaient la rampe de bois dont les contours lui paraissaient insolites, les muscles de mes cuisses et de mes mollets s’étonnant à chaque marche d’une dénivellation originale [64]. »
Pachet s’applique : sa description doit être juste. Par exemple, quand il décrit les difficultés de son père dans son travail (le père doit continuer à travailler, ne peut même réduire son activité, de peur de perdre sa réputation, que ce soit interprété comme une baisse de ses « capacités », ce qui mènerait à l’« effondrement » de son cabinet, sa seule richesse, son seul capital). Pachet décrit les symptômes (en prenant toujours la place de son père) : « au milieu d’une intervention un peu longue, il suffisait que je quitte un instant des yeux la bouche de mon patient – par exemple pour chercher un instrument sur la tablette à côté de moi – pour que tous les détails du champ opératoire se brouillent à mes yeux ». Il se corrige : « cette description […] est très insuffisante » ; car ce n’est pas l’« acuité visuelle » qui est en cause (ou alors « secondairement ») ; les sensations du père, « loin de perdre leur acuité », semblent en avoir « gagné au contraire » ; c’est un problème de coordination des sensations entre elles, et de leur interprétation, un problème neurologique ; et Pachet précise son observation clinique – une observation au carré, en quelque sorte, puisqu’il veut montrer les symptômes de son père au travail, en train d’observer un patient :

Il faudrait dire plutôt qu’un spectacle qui quelques instants auparavant se reflétait dans mon esprit avec l’ensemble de ses caractéristiques (positions relatives des dents, profondeur et angles des cavités, souvenir d’interventions précédentes et de tout le dossier de cette bouche, tout cela autonome et comme abstrait des sensations enregistrées au moment même, au contact de cette présence vivante : haleine, couleur des muqueuses, gêne que peut causer la proximité d’un visage étranger), ce spectacle se trouvait à présent baigné par un brouillard d’indétermination attaquant à la fois l’organisation relative de ses détails, et sa signification clinique. Je devais donc m’interrompre pour observer à neuf, entrant dans un cycle infernal de vérifications dont aucune n’était définitive, puisque arrivé à la dernière je devais aussitôt me réassurer des premières […]. Puis la fatigue jouait ; et il ne devint pas rare que j’eusse à interrompre prématurément des séances de soins où je n’accomplissais rien, après avoir bâclé une obturation qui empêcherait au moins le patient de payer les frais de mon impuissance, et pourrait la masquer encore quelque temps [65].


Mais la maladie progresse, sans être diagnostiquée. C’est la scène de la consultation chez un neurologue. Pachet y accompagne son père (sauf dans le bureau du médecin). Le neurologue finit par penser : « gâtisme », « surdité apparente », « une sorte de dépression nerveuse » ; le père de Pachet se méfiait avant – pour lui, la neurologie fait « profession d’une hypothèse », et il ne connait pas l’usage des électrodes, « l’électrodiagnostic » – et son compte rendu est sans appel : « questions idiotes », « prétention intellectuelle », « incapacité à comprendre » [66].

Le père de Pachet est à la fois en train de « décrocher du monde » et lucide (dans la fiction) [67].
Il passe de l’autre côté, c’est-à-dire qu’il se voit maintenant tel qu’il est ou était lui-même, dans sa pratique, son métier ; ainsi, chez le neurologue : « Il me fit me déshabiller, et je le sentais m’observer avec ce regard sec et proche de l’ironie que j’avais appris moi-même à pratiquer » [68].
Mais en réalité, il distingue plusieurs médecines.
Il y a la médecine que son fils, désigné dans le livre (Pachet, donc), semble défendre avec une passion juvénile : celle de Freud, qui était médecin, avait été « l’élève de Charcot », ce Charcot si admiré du père de Pachet parce qu’il avait « dégonflé » le « mythe de l’"hystérie" » (« aucune affection mentale n’avait le droit de porter ce nom ») ; mais Freud est un charlatan (que le père de Pachet ne veut pas blâmer « trop sévèrement » : un médecin juif à Vienne, « désireux de se faire un nom dans la science », avait bien des « obstacles » à franchir) ; Freud renonce « à la médecine et à son point de vue » en « accordant une telle importance » à tout ce qu’il plait « à un malade de raconter » ; ses « cures » sont de la « suggestion » (Pachet, au même moment, cite ailleurs une phrase de Lévi-Strauss qui s’applique au chamanisme et à la psychanalyse : « le médecin fournit le mythe, et le malade accomplit les opérations »). Une scène parmi d’autres, pour dire l’opposition du père et du fils sur ce point : le père recommande au fils de lire Bergson (Le Rire), une étude intéressante sur « l’articulation […] entre le somatique et le psychologique » ; le fils (Pachet) lui rend le livre en lui « assurant avec impertinence que Freud avait dit beaucoup mieux », ne comprenant pas pourquoi son père s’attache « à des idées aussi démodées » [69].
La médecine de Freud – qui n’en est plus une – fait trop de place à la parole du malade ; le neurologue qui reçoit le père de Pachet tombe dans l’excès inverse : il parle en examinant son patient ; il le questionne, et l’interrompt dans sa réponse – « comme ayant compris mieux que moi ce que je pouvais avoir à dire » –, pose « une nouvelle question ». Le père de Pachet perd le fil de sa phrase, de ses idées, fait répéter la question, et le médecin manifeste une « impatience croissante ». Mais le père de Pachet n’est pas surpris, au fond, il s’attendait à ce résultat : « je savais d’avance […] que l’attention dont userait le spécialiste pour distinguer ce qui chez moi était déclaration de ce qui était symptôme, aboutirait forcément à me déposséder du sens plein de mes paroles » (il savait que ses mots seraient « interprétés », que le neurologue s’en réserverait la « signification ») [70].
Reste alors un souhait, quelque chose qui n’est d’abord qu’un fruit de l’imagination – dans un étrange passage du livre, où Pachet raconte, comme dans un conte, comment son père imagine, définit à l’avance le « médecin idéal », celui « par nature accordé » à son mal, avant de le rencontrer en vrai (et ainsi cette personne vient « confirmer ce qu’il y avait de véridique dans ce désir »). Une définition à approcher progressivement ; à rapporter aux exemples précédents de l’intelligence du père, depuis le récit de son éducation dans la yeshiva, « l’école rabbinique » d’Odessa, jusqu’aux événements des années 1950 (comme le prétendu « complot des blouses blanches », des médecins de Staline), où il tranche avec son entourage (composé de gens qui ne montrent « de compétence, en général, que dans le cercle étroit de leur spécialité ») ; à rapporter à cette faculté qu’il manifeste dans sa vie en général : « De chaque difficulté qui se présentait, je m’efforçais d’abstraire l’essentiel, et de raisonner ainsi plus sur les données d’un problème que sur les circonstances d’une situation. » Une définition que le père de Pachet énonce après l’échec de la consultation chez le neurologue. Le médecin idéal pourrait être un meilleur neurologue, plus « réputé », avec une « expérience clinique riche et variée », une « finesse dans le diagnostic… » ; mais il s’interrompt ; non, il faut que ce soit « quelqu’un d’autre » :

Je veux dire un ophtalmo capable de voir plus loin que sa spécialité, ou qui saurait inscrire cette spécialité dans le cadre plus vaste d’une expérience médicale authentique ; non pas en interprétant les cas présentés à l’aide d’une quelconque méthode à la validité prétendument universelle, mais en sachant reconnaître dans le spécifique de l’affection le cas particulier et comme la réalisation dans un individu d’une dissonance qu’aucune spécialité ne peut revendiquer comme sienne ; non pas l’indicible, mais la souffrance à embrasser [71].



Pachet invente, réinvente son père. Il lui prête des méditations philosophiques, la tête affublée d’électrodes, dans le cabinet du neurologue. Comme « plongeant dans l’absence », le père médite sur « la soumission intelligente aux lois du monde », sur la nécessaire « adaptation entre la perception, quelle qu’elle soit, et l’action » ; et lui-même s’éloigne de cet état ; et ses proches sont « furieux » de le voir ainsi « décrocher », mais lui pense autrement : « je décroche du monde par soif de le connaître dans sa saveur et ses odeurs, son goût peut-être ; mon corps se parcellise, se démantibule » (il se sent « posséder par une odeur de buissons, de vieux cuir », par des « effluves » d’enfance). Une nouvelle conception se présente à lui – ce que Pachet appellera un « renouveau de sensualité », qui est un autre aspect de la fiction développée dans la dernière partie du livre : celle d’un homme rationnel qui devient plus sensuel. Alors le monde, pour lui, ne serait pas comme « le livre de tous, dépôt incontestable » ; mais plutôt comme « la nourriture de chaque anomalie de la matière vivante » ; nous serions « ouverts par les défauts que sont nos sens » ; et il s’arrête, conscient d’aller trop loin : « Mais je philosophe, que dira-t-on ! [72] »
Autre méditation, autre doute. Au moment de donner le récit de sa visite chez le neurologue, le père de Pachet est conscient, et étonné, de s’éloigner de ses propres convictions – « ce que je croyais être des convictions solidement ancrées en moi sur les pouvoirs de la médecine, sur le regard clinique, scientifique, etc. » Il se rend compte que son récit ne peut pas ressembler à celui que ferait le médecin, « d’après ses notes et ses souvenirs » ; car lui cherche à « saisir totalement, globalement, une réalité à plusieurs faces que l’appréhension quotidienne, celle du médecin comme celle du profane, manque à tous coups » ; il l’appelle « la conscience du malade, la conscience malade » [73].

Et le récit, qui a l’air d’un conte, de la rencontre avec le médecin idéal.
C’est une femme, une ophtalmologue.
C’est un double, un alter ego.
Ils ont à peu près le même âge.
Le père de Pachet constate que leur approche de la maladie, que leur intelligence médicale est semblable : « je reconnaissais dans sa bouche le vocabulaire médical qui était aussi le mien, le souci magistral de n’avancer que pas à pas, et seulement une fois que la vérification des données précédentes a été faite » [74].
L’ophtalmologue instaure l’équilibre de la parole, entre médecin et malade. Dans un sens : « elle me surprit en m’accueillant d’une voix douce, en prêtant une oreille attentive à mon exposé, me laissant ainsi reprendre confiance en moi-même » ; dans l’autre sens : « elle ne me jugeait pas indigne de recevoir communication de ses propres impressions et hypothèses, lesquelles je jugeai raisonnables et méthodiques, étayées d’arguments suffisants » [75].
Or, cette femme est aussi atteinte de « troubles assez graves de la vision » ; elle semble comprendre « de l’intérieur et pour les avoir éprouvés » certains des symptômes que le père de Pachet lui expose [76].
Circonstances étranges d’une « curieuse rencontre » : « je trouvais en elle, au-delà de mes espérances, […] une sorte d’autre moi-même, toutes proportions gardées, mais en possession de ce que le savoir médical a de magie et de puissance, comme si le destin m’avait permis de faire naître de moi-même, telle une Eve sortie de la côte d’Adam, au moment où j’en avais le plus besoin, celle par la bouche de qui je pourrais parler aisément – à moi-même » [77].
Mais ce n’est pas comme le conte – peut-être d’Hoffmann – que le père de Pachet évoque à propos d’une des conséquences de sa maladie (ne plus pouvoir écrire) : l’histoire d’un vieux compositeur inconnu dont une œuvre a été sauvée, « en cachette », par sa fille, et qui a la surprise de l’entendre jouée à l’opéra. Ici, l’histoire est cruelle :

Quelque plaisir […] que j’éprouve à prolonger artificiellement […] un moment ensoleillé de mon existence récente, il me faut en venir à l’essentiel (et si je tarde à le dire c’est qu’en quelque sorte je ne sais comment me l’annoncer à moi-même, atténuer la brutalité de la nouvelle qui m’apporta l’irréparable, par un coup de téléphone de mon gendre, qui ne semblait pas mesurer la gravité de la chose) : qu’elle est morte, peu de temps même avant la date fixée pour mon prochain rendez-vous, au cours duquel elle avait laissé entendre qu’elle se prononcerait, au moins provisoirement, sur la nature de cette affection dont je me pris à penser qu’elle aussi avait été la victime [78].



Une fois, Pachet nomme la maladie : « apraxie » [79].



Lire la deuxième partie de la chronique.

23 mars 2017

[1Entretien avec G. Moreau, Les Moments Littéraires, n° 18, 2007, p. 15-16 ; « La succession du père en droit et en fait », Le Nouveau Commerce, n° 11, 1968, p. 92.

[2Autobiographie de mon père, Le Livre de poche, coll. « Biblio », 2006, p. 9 (1re édition 1987) ; « L’acte d’émigrer », in « Deux textes retrouvés », Théodore Balmoral, n° 64, 2010, p. 48-49 (1re publication 1994) ; « La saveur des mythes », La Quinzaine Littéraire, n° 69, 1969, p. 25 ; « L’acte d’émigrer », op. cit., p. 48 ; « Deux vies en une » (entretien avec G. Cahen), in G. Cahen (dir.), Le Père disparu. Une conversation inachevée, Autrement, 2004, p. 131.

[3Ibid., p. 128.

[4Autobiographie de mon père, op. cit., p. 13.

[5Ibid., p. 10.

[6Ibid., p. 13.

[7Ibid., p. 12-13 ; La Force de dormir, Gallimard, 1988, p. 193-194.

[8Loin de Paris, Denoël, 2006, p. 100-101.

[9« Regard rétrospectif », in A. Le Normand-Romain, P. Pachet, Du Fragment, INHA / Ophrys, 2011, p. 15.

[10Nuits étroitement surveillées. Études psychologiques, Gallimard, 1981, p. 69-70.

[11« L’effacement d’un père », in J. André et C. Chabert (dir.), L’Oubli du père, PUF, 2004, p. 21.

[12Idem ; Adieu, Circé, 2001, p. 12.

[13Autobiographie de mon père, op. cit., p. 8-9.

[14« Une soirée dans le monde », in « Deux textes retrouvés », op. cit., p. 50-51.

[15« Freud contre tous », Les Cahiers du Chemin, n° 15, 1970, p. 121-122.

[16« Les feuillets du rêve » (entretien avec Y. Hersant, M. Macé et P. Roger), Critique, n° 792, 2013, p. 419.

[17« Nécrographie (1937-….) », Le Nouveau Commerce, n° 10, 1967, p. 45.

[18« Paraphrase du Palais-Royal », Le Nouveau Commerce, n° 12, 1968, p. 83 ; « La succession du père en droit et en fait », op. cit., p. 92.

[19Idem ; « Paraphrase du Palais-Royal », op. cit., p. 83.

[20« La succession du père en droit et en fait », op. cit., p. 93.

[21Ibid., p. 90.

[22« Immergé – submergé », in C. Danziger (dir.), Violence des familles : maladie d’amour, Autrement, coll. « Mutations », 1997, p. 108.

[23« Deux vies en une », op. cit., p. 130.

[24Sans amour, Denoël, 2011, p. 146.

[25Entretien avec G. Moreau, op. cit., p. 15 ; Réponse à l’enquête sur « la religion aujourd’hui », Esprit, 1997/6 (Juin), p. 234 ; Entretien avec F. Médioni, Improjazz, n° 193, 2013, p. 32 ; Sans amour, op. cit., p. 145.

[26Ibid., p. 136 ; « Deux vies en une », op. cit., p. 129.

[27Sans amour, op. cit., p. 136 ; Adieu, op. cit., p. 53 ; Sans amour, op. cit., p. 136-137.

[28Autobiographie de mon père, op. cit., p. 84, 49, 84.

[29Ibid., p. 37.

[30« Deux vies en une », op. cit., p. 134 ; « L’invention des exemples », in B. Gnassounou et C. Michon (dir.), Vincent Descombes. Questions disputées, Cécile Defaut, 2007, p. 374.

[31Autobiographie de mon père, op. cit., p. 67.

[32Ibid., p. 107-108.

[33L’Œuvre des jours, Circé, 1999, p. 73.

[34« La forme des jours » (entretien avec P. Bouhénic et P. Zaoui), Vacarme, n° 61, 2012, p. 222.

[35L’Œuvre des jours, op. cit., p. 95.

[36Ibid., p. 96.

[37« De la littérature comme art brut : hypothèses et souvenirs sur ce que Guattari a donné à Deleuze », in B. Gelas et H. Micolet (dir.), Deleuze et les écrivains, Cécile Defaut, 2007, p. 119 ; Sans amour, op. cit., p. 126 ; « De la littérature comme art brut : hypothèses et souvenirs sur ce que Guattari a donné à Deleuze », op. cit., p. 121, 119.

[38L’Œuvre des jours, op. cit., p. 78.

[39Entretien avec G. Moreau, op. cit., p. 31-32.

[40« Platon le drogué », Les Cahiers du Chemin, n° 2, 1968, p. 39-40.

[41« Du bon usage des fragments grecs », in A. Le Normand-Romain, P. Pachet, Du Fragment, op. cit., p. 10 (1re publication, avec des différences de détail, 1967).

[42Idem.

[43« Platon le drogué », op. cit., p. 39.

[44« Platon dit, Platon pense que », Le Magazine littéraire, n° 447, 2005, p. 46-47 ; « Note du traducteur », in Platon, La République, traduction de P. Pachet, op. cit., p. 12 ; « L’invité », postface à Platon, Le Sophiste (édition annotée par B. Parain), Le Nouveau Commerce, n° 47-48, 1980, p. 175, 172 ; « Platon le drogué », op. cit., p. 36, 38.

[45« Paraphrase du Palais-Royal », op. cit., p. 81, 83.

[46Ibid., p. 75.

[47Ibid., p. 81.

[48Ibid., p. 80.

[49« La forme des jours », op. cit., p. 237.

[50Autobiographie de mon père, op. cit., p. 15 ; « Dialogue d’écrivains » (débat avec Peter Nádas, mené par F. Isidori), in Assises du roman. « Penser pour mieux rêver », Christian Bourgois, 2013, p. 96.

[51Autobiographie de mon père, op. cit., p. 15.

[52Ibid., p. 79.

[53Ibid., p. 44, 41-43, 53.

[54Ibid., p. 65.

[55Ibid., p. 69, 72.

[56Entretien avec G. Moreau, op. cit., p. 16-17. Dans son récit La Réparation, la nièce de Pachet, Colombe Schneck, évoquera avec plus de précision la fuite de la famille et le passage de la ligne de démarcation en 1942.

[57« Deux vies en une », op. cit., p. 130 ; Entretien avec G. Moreau op. cit., p. 15.

[58« Deux vies en une », op. cit., p. 131.

[59« La forme des jours », op. cit., p. 227 ; « La force de Brodsky », La Quinzaine Littéraire, n° 520, 1988, p. 5.

[60Autobiographie de mon père, op. cit., p. 159.

[61Ibid., p. 124-125.

[62Ibid., p. 132-133.

[63Ibid., p. 129-130.

[64Ibid., p. 131.

[65Ibid., p. 136, 131, 136-137.

[66Ibid., p. 154, 158, 149, 155, 152, 145.

[67Ibid., p. 156.

[68Ibid., p. 153.

[69Ibid., p. 48-49 ; « La saveur des mythes », op. cit., p. 25 ; Autobiographie de mon père, op. cit., p. 103-104.

[70Ibid., p. 152-154.

[71Ibid., p. 158-159, 60, 102-103, 31, 158-159.

[72Ibid., p. 155-156 ; « Deux vies en une », op. cit., p. 130 ; Autobiographie de mon père, op. cit., p. 156-157.

[73Ibid., p. 145-146.

[74Ibid., p. 160-161.

[75Ibid., p. 160.

[76Ibid., p. 161.

[77Idem.

[78Ibid., p. 142, 161-162.

[79Ibid., p. 138. Dans sa postface à l’édition de 1994 (reprise dans l’édition de poche), J. B. Pontalis disait de la maladie qu’elle était « sans nom » ; Anne Coudreuse, dans « Un père et passe… » (Les Moments Littéraires, n° 18, 2007), relève au contraire l’emploi du mot et reproduit la définition du dictionnaire Petit Robert : « Incapacité d’effectuer des mouvements volontaires adaptés à un but, alors que les fonctions motrices et sensorielles sont normales. »