Je l’ai vu (mon petit coeur)

Un petit infarctus des familles m’a tenu éloigné des claviers pendant quelques semaines. En principe on ne raconte pas ces choses-là, et puis comme me l’a dit le médecin aux urgences :

−Ce n’est pas le grand infarctus, rassurez-vous, mais vous êtes engagé sur la voie. Ne vous inquiétez pas, vous avez bien fait de venir : vous partez tout de suite au bloc.

Dans la minute qui a suivi je partais effectivement en cardio, avec sur les genoux le défibrillateur, et à mes cotés le médecin des urgences accompagnant le brancard jusqu’au bloc, au cas où. Au cas où quoi ? Ben au cas où tu meurs entre le service des urgences et la cardio. C’est le protocole.

C’est sûr que ça rassure.

Si l’on évite en général de raconter ses bobos, c’est négliger que les auteurs sont par essence un peu narcissiques. Et les lecteurs aussi, si l’on y réfléchit bien, c’est même pour ça que le mot existe. D’autre part, je m’en voudrais de perdre la poignée de lecteurs fidèles qui auraient pu me reprocher une si longue absence et me croire paresseux. Cela dit, quelques semaines ayant passé, je peux rassurer tout le monde ; ça va mieux, et même beaucoup mieux, puisque ça fait quelque chose à raconter ; la vie n’est pas un roman, mais presque.

Tous les épisodes d’une vie comportent une part d’ironie, y compris les moments les plus effrayants. Au bloc, il était question de poser un stent, et le cardiologue m’a fait un trou dans le bras pour passer une sorte de gaine allant jusqu’au cœur.

Le médecin vous annonce d’abord que « ça va faire très froid », et effectivement, au début de l’opération, vous avez la sensation très exacte que l’on vous plonge le bras directement dans l’azote liquide. Puis il précise que vous allez avoir une nouvelle sensation difficile à décrire : « certains disent que ça fait très chaud, d’autres que ça fait très froid ». Et en effet, on ressent une sensation envahissante et indescriptible, ce genre de sensation qu’on n’a jamais eue avant, étant entendu que l’intérieur du corps est rarement agressé à ce point, particulièrement sous anesthésie locale. En tant qu’écrivain, on se doit de compléter, for the record, le descriptif des sensations : moi je dirais qu’on vous bourre de la paille de fer dans les artères, du poignet jusqu’à l’épaule, avec un écouvillon en inox ; mais rassurez-vous, cette sensation est passagère, et elle se dissipe en quelques secondes.

Pendant quelques minutes, le cardiologue enfonce les gaines dans le bras, et vous sentez que ça râpe le bord de vos vaisseaux, ça coince aux tournants, ça achoppe dans les oreillettes ; et ça finit dans le cœur où ça gratouille les ventricules. En tout cas, c’est dedans que ça se passe.

A ce moment, le cardiologue vous prévient à nouveau :

−Vous allez éprouver une sensation désagréable et très bizarre, qui durera environ dix secondes. Je suis désolé, je vais devoir faire ça six fois.

Vous êtes désolé aussi, et demandez alors à l’infirmière si vous pouvez avoir le tranquillisant qu’elle vous avait proposé quand vous êtes entré dans le bloc, mais elle vous informe que vous l’avez déjà eu. Ah.

Pendant les dix secondes que le cardiologue vous avait aimablement annoncées, vous sentez votre cœur se décrocher, et sortir de la cage thoracique en faisant boum-boum. Comme dans les descriptions de vol-plané extracorporel, vous avez l’impression de voir votre cœur passer sous votre menton. C’est en effet absolument inattendu et très curieux, on se demande s’il va se détacher, voire tomber par terre. Est-ce qu’après cette escapade, on saura le remettre ? A la troisième fois, on est habitué et on discute avec le cardiologue.

−Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?
−Ben justement, je fais de l’hémodynamique, c’est moi qui ai modélisé la formation des artères que vous voyez là, sur l’écran.
−Ah.

C’est l’occasion de montrer le dernier travail que j’ai fait avant cet épisode, un zoom dans la vasculature d’un embryon de poulet.

Finalement il n’y a pas eu besoin de poser le stent, les coronaires étant normales.

−Est-ce que vous avez des facteurs de stress ? C’était la conclusion de l’examen, on ne fait pas plus petit comme infarctus, en vérité. Après quelques heures en soins intensifs et deux jours d’observation j’ ai pu rentrer chez moi.

Mais l’ironie, ce n’est pas que je faisais un cours de morphogenèse cardio-vasculaire au cardiologue qui m’opérait.

Pendant que j’étais au bloc, un dégât des eaux a eu lieu dans mon immeuble. A mon retour chez moi, plus de téléphone, de télé, ni d’internet. La déréliction. J’ai dû appeler la hotline d’Orange, qui a dépêché en urgence des techniciens. Les techniciens ont découvert que des ouvriers venus faire des travaux dans un local technique ont percé la dalle à l’étage supérieur. Ce faisant, ils ont mouliné la gaine encastrée dans le béton, dans laquelle passe la fibre orange qui dessert mon appartement.

Les « agents oranges », comme dit mon épouse, ont longuement essayé de passer une fibre dans les gaines de mon appartement, poussant et poussant la fibre, bloquée à une certaine longueur par l’écrasement de la gaine in situ.

Ainsi, j’étais à peine revenu de l’hôpital, où j’avais vu le cardiologue pousser dans mes artères un cathéter semblable, pour injecter des produits de contraste directement dans le cœur et potentiellement introduire un stent dans les coronaires, que je passai l’après midi à regarder depuis le fond de mon lit les agents Orange pousser des fibres dans les gaines bouchées. Très curieusement, à chaque fois qu’ils poussaient plus fort en maugréant des "ah ah ça rentre pas", j’en avais mal au bras du poignet jusqu’au cœur, et l’envie pressante de rappeler le SAMU.

Finalement, si sténose il y avait, c’était sur la gaine de la fibre Orange, ce qui est tout de même moins grave.

On n’a pas encore inventé le stent à fibre optique, mais ça vaudrait la peine de mettre en rapport les uns, avec les autres, en ces temps où l’interdisciplinarité est de mise.

Vincent Fleury - 4 avril 2017

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