Le Livre des morts

« Tous ces hommes pleurent leur destin dans le monde entier », Muriel Rukeyser


À Gauley Bridge, en Virginie-Occidentale, au début des années 1930, environ deux milles hommes, dont une majorité de noirs, sont embauchés pour creuser un tunnel et dévier une rivière afin d’alimenter une centrale hydroélectrique. La roche qu’ils déblaient s’avère être d’une forte teneur en silice. Ils travaillent sans masque et sans ventilation. Les forages se font à sec, technique on ne peut plus criminelle. La poussière affecte et obstrue leurs bronches. Le percement du tunnel durera cinq ans et tuera plus de sept-cent-cinquante ouvriers, tous atteints de silicose.

« Presque dès le début des travaux dans le tunnel
des hommes sont morts dans les forages à sec. Pas de masques.
La plupart n’étaient pas de cette vallée.
Les fourgons en amenaient beaucoup, chaque jour, d’états
qui longent la côte atlantique
et de terres lointaines, Kentucky, Ohio.
Après le travail, les camps étaient fermés ou brûlés.
L’ambulance roulait jour et nuit,
tandis que les pompes funèbres de White prospéraient. »

C’est cette tragédie industrielle, orchestrée par la Union Carbide & Carbon Co, que Muriel Rukeyser retrace dans Le livre des morts. Elle s’est rendue sur place. A interrogé les survivants, leurs proches, leurs familles. A rencontré les médecins, les juges, les avocats. Elle a scruté les lieux, suivi la route qui y mène, vu l’ouvrage en question. Elle a recueilli nombre de témoignages, a consulté les journaux, étudié les minutes des procès qui suivirent et a choisi de créer, à partir de cette somme, un long poème fait de collages et de multiples tableaux pour rendre compte du déroulé et de l’impact de la catastrophe.

« L’eau qu’ils apportaient était pleine de poussière, l’eau qu’on buvait,
les camps et leurs bosquets étaient blancs de poussière,
on nettoyait nos habits dans les bosquets, mais on restait pleins de poussière.
C’était comme si quelqu’un avait répandu de la farine dans les parcs et les bosquets,
ça restait là et la pluie n’arrivait pas à l’enlever et ça brillait
cette poussière blanche était vraiment jolie tout autour de nos chevilles

Noir comme je suis, quand je sortais le matin après une nuit au tunnel,
à côté d’un Blanc, personne n’aurait pu dire lequel était blanc.
La poussière nous recouvrait pareil, et la poussière était blanche. »

Le poème, qui change régulièrement de registre, se déploie sur quelques dizaines de pages et parvient à redonner voix à ceux qui ne l’avaient pas. Il cible également le cynisme, le mépris, le racisme et l’appétit financier des invisibles affairistes qui étaient aux manettes. Les médecins, dépassés par les événements (ils ne connaissaient pas encore la silicose) affirmaient que les hommes souffraient de « tunellite » (une maladie qui n’existe pas)

« ça empire tous les jours. La nuit
je me lève pour reprendre mon souffle. Si je restais
couché sur le dos, je crois que je mourrais. »

Inédit en France, Le Livre des morts est un ouvrage précieux. Il est rare qu’un poète s’empare d’un tel sujet. L’américaine Muriel Rukeyser (1913-1980), qui fut l’une des voix marquantes de sa génération, (le poète Kenneth Rexroth la plaçait au plus haut), encore trop peu connue de ce côté-ci de l’Atlantique, le fait avec humanité, pertinence et conviction. C’est un remarquable tombeau à toutes les victimes de ce scandale qu’elle dresse ici. Quelques unes des photos de Nancy Naumburg, prises alors qu’elle l’accompagnait à Gauley Bridge, se retrouvent dans un cahier central.

La dernière partie du volume est tout aussi remarquable : elle donne à lire Cadavres, sous-produits des dividendes, un texte implacable de Vladimir Pozner (extrait du livre Les États-Désunis) qui relate les faits et leurs terribles conséquences sous un autre angle, avec les mêmes protagonistes.


Muriel Rukeyser : Le Livre des morts, traduit de l’anglais (américain) par Emmanuelle Pingault, photos de Nancy Naumburg, suivi de Cadavres, sous-produits des dividendes de Vladimir Pozner, éditions Isabelle Sauvage.

Jacques Josse - 9 avril 2017