Jérôme Bourdon | Ce que je voudrais

Après "Je suis ma mère", "La Tante Agonie" et "La Nouvelle République", ce texte est le quatrième d’une série provisoirement intitulée : "Les voix de nos mères".






̶      Ce que je voudrais, mes enfants, c’est….
̶      Ah non maman
̶      Pitié
̶      Maman ! Pas ça !
̶      Tu vas pas nous refaire le coup !
̶      Ce que tu voudrais de toute façon on s’en tamponne
̶      Le co-quil-lard (en chœur, c’est son mot à elle, bien sûr, quand au sommet de        l’exaspération elle se la jouait vulgaire)
̶      Et tu l’auras pas ce que tu voudras
̶      Et nananère et nanana
̶      Et nanamère, et nanamarre

En fait la mère n’a pas parlé. Pas même murmuré. C’est moi, la sœur qui ai pris la parole, et conclu. Emprunté, à leur surprise à tous, les fameux mots de notre enfance : « ce que je voudrais… ».

Autour de la mère nous sommes quatre, mes trois frères qui ont fait chorus, embrayé au quart de tour, comme si j’avais déclenché une comedia dell arte réglée à l’avance. Je ne m’y attendais pas. Qu’ils se l’autorisent, qu’on se l’autorise. Se moquer d’elle, comme ça.

Et sur mon « nanamarre » vengeur, on a tous éclaté de rire.

On s’est moqué de l’absente.

On s’est moqué d’elle, comme ça, de la mère. Sans la moindre pitié. Avec un plaisir non dissimulé. Au contraire, exhibé, les uns aux autres. Une communion unique.

Ensemble, ce premier rire, autour d’elle. Contre elle ? Pas tout à fait. Il y avait de la tendresse, je m’en rends compte avec le recul. C’est peut-être pour ça qu’on a pu.

J’ai failli commencer le récit de ce souvenir à la troisième personne. Raconter l’histoire de cette sœur audacieuse, voulu dire « elle », m’éloigner de mon acte. Et puis, avec un petit saut de courage, j’ai osé revendiquer.

De toute façon, elle, l’absente, ne m’entend pas. Ne m’entendra jamais.

Je m’étais moqué de ma mère, moi, la fille moqueuse. La seule qui osait, la fille trop aimée, c’est pour ça que t’osais, me disait, me dirait toujours Pierre, le cadet, le moins aimé, le boiteux perpétuel en mal d’amour de mère. Toi la fille aimée, presque autant qu’Aurélien, l’ainé, l’au-dessus de nous, le plus aimé qu’on jalousait tous. Nom d’empereur dirait Pierre plus tard, pas d’apôtre pêcheur comme moi, Pierre qui guettait toujours les moindres signes du moindre amour.

Et le dernier, Thomas, le petit, lui ne parlait pas, ou si peu, de maman. Mais je sais qu’ils se réunissaient, Pierre et Thomas, les laissés sur sable, les soldés du compte d’amour. Pour se plaindre. Sans rire, pas comme cette fois, cet éclat formidable.

Oh personne ne peut trop se plaindre, pourtant. On, elle, la mère, s’est occupée de nous, sans défaut, sans temps mort on a tous été nourris allaités conduits au jardin d’enfants au jardin public au jardin des délices, bonbonnés bonbonnierés ça pour sûr, réglés tous les frais scolarités camps d’été sport d’hiver et parfois les nounous quand « je dois respirer un peu je n’en peux plus » (mais de quoi, elle n’avait jamais travaillé), soignés les vomis les petites fièvres, pommadées les popotins rougeauds, stoppée net l’hémorragie avec le spray miracle sur la main d’Aurélien tranchée contre un éclat de verre. De ma coupure à moi, en colonie, j’étais seule et pas de spray, j’ai encore la cicatrice.

Élevés, soignés, oui. Mais aimés ? Moins. Même l’ainé, c’est ça le problème. Même moi la fille trop aimée. Elle est la championne, maman. Elle nous aime, du fond de son coeur, mais elle aime moins. Son cœur en surface.

Aime moins. Moins que les autres, les idéaux, les enfants qu’elle n’a jamais eus et qui auraient fait ce qu’elle attendait, ce qu’elle voulait. Ce qu’elle voudrait. Tous soignés, oui, et tous jaloux en chaîne l’un de l’autre. Tous imparfaitement aimés.

Ce que je voudrais, mes enfants, c’est….

Tiens, faisons la liste des vœux inaccomplis de la mère.

Je voudrais….que vous les baptisiez,

Et j’ai répondu, moi la reine moqueuse que le rire a sauvée, quand elle a dit ça, : les baptiser, mais qui maman – mais les vôtres – quoi les vôtres, nos chats nos chiens nos poules ? – Non, vos enfants, imbécile, ce que voudrais c’est que vous les baptisiez.

Elle ne riait jamais, je me moquais toujours, elle m’injectait chaque fois de la culpabilité et pourtant j’ai continué et j’ai atteint le sommet, lors de cette unique réunion de fratrie, j’ai osé. Au cimetière.

Et seul Pierre, pour se faire plus aimer, ou moins mal-aimer, seul Pierre le cadet est passé à l’acte, double baptême à Saint-Séverin avec la grand-mère aux anges et le curé grognon qui soupçonnait la sincérité des parents, et puis plus rien, deux petits païens qui ont fait enrager leur grand-mère sans vergogne, en se moquant d’un pape après l’autre, elle la catholique la papolâtre la Jean-Paul Deuziste, la Benoit Seiziste oh elle a souffert de ces deux petits enfants chantant à tue-tête, le pape est mort, le pape est mort et ce n’était pas un nouveau pape est appelé araignée, non, ils étaient plus cruels, le pape est mort et enterré/bon débarras va t’en crever/on est content quand tu t’en vas/quand tu t’en vas du Vatican/va t’en crever pape avarié… Des petits poètes anticléricaux, mais d’où ça leur est tombé, l’inspiration ? De l’inconscient du père qui cherchait à toute force une issue ?

Ce que je voudrais mes enfants…

Faire la liste des vœux de la mère, ça n’a pas de sens, comme de chercher le fond. C’est le puits sans fond de la demande sans fin. La déçue perpétuelle. La mère aux devoirs essentiels, à l’amour résiduel.

Pierre un jour, alors que je lui dis : « écoute il y a des vrais malheureux, elle nous a aimés, au moins, et moi, même moi, la fille bien aimée », Pierre me rappelle tristement à l’ordre familial : « tu es sûr que c’est ça l’amour, comme un contrat dont on l’attend l’exécution, et puis la signature est toujours retardée, il manque toujours une clause, et pire, il en manquera toujours une ».

Une clause, capitale ou mineure.

Clause capitale, comme peine capitale. Les beaux-enfants, classe, comme il faut : je voudrais que vous vous marriez bien mes enfants. Bien sûr, marié ou pas, on a tous raté. Même Aurélien, je veux dire surtout lui, même sa femme qui l’a rendu heureux, impossible de nier, comment dire, « je voudrais que tu sois malheureux ».

Je te voudrais malheureux, toi que j’aime plus que tout. Plus que les autres en tout cas.

Les études. Ce que je voudrais, mes enfants, c’est que vous ayez une bonne éducation, les classes perspiratoires, les grandes écoles, les hautes études, et rien.

Moi d’abord ! Boulot féminin archiclassique kinési qui n’hésita pas c’est pour les filles les geisha les hôtesses au comptoir, au dépotoir je suis retombée, moi la féministe, dans un métier féminin par excellence. Elle s’en fichait de toute façon. Alors à quoi bon m’escrimer ? M’a t-elle jamais dit « je voudrais que tu sois » ? Elle dit, c’est la sentence, oui kiné c’est bien tu pourras toujours gagner ta vie, pas un compliment sur le métier et malgré ses douleurs de dos, y compris avant la fin, quand j’étais seule avec elle, je ne me suis jamais risquée à la masser – pour m’entendre dire ce que je n’étais pas, sa si bonne masseuse à elle, entendre encore une fois « que veux tu ma chérie ce n’est pas tout à fait... » oui maman pas parfaite fille chérie mais défaite, défaillante, des enfants faute de mieux voilà ce qu’on était. Bon, elle n’a jamais pris de masseuse. Tout ça j’imagine, mais je le vis au plus vrai de mes colères et de mes regrets.

Suis-je injuste, est-ce à cause d’elle cette ambition réduite à peu ? Des mères comme ça jettent l’ombre sur toute votre vie car tout ce qu’on décide c’est avec ou contre elles, tout se fait, le moindre faux pas, le moindre demi-succès, sous le regard du « je voudrais ».

Carrière. C’est surtout les hommes qui devaient faire les prépas les grandes classes, grimper sur les échasses de l’ENA de Normale de Supérieure…Et rien, Pierre lui n’a pas pu se baptiser cette fois-là, trop difficile. Alors petit cadet ? Le pauvre, il n’a eu que le bac ric rac, comme il a souffert, et le soir des résultats, miracle il est reçu, sa tête soulagée comme jamais, enfin j’ai conquis l’Everest, pas le bac non mais je vais planter le drapeau sur le mont d’amour maternel, je rejoins Aurélien sur la liste des grands alpinistes. J’ai pensé, j’étais petite je ne la connaissais pas encore, qu’on allait fêter. Papa a dit comme ça : on va fêter. Tiens le voilà celui-là, c’est le vrai gentil, le faible de la fable, qui disparaît peu à peu de ma mémoire alors qu’elle s’incruste, prolifère. J’espérais le répit, après son départ, et c’est tout le contraire. Comme maintenant, je rêve seule et tous les liens se réinventent, tout un écheveau dans le silence froid, sur la pierre.

Après le bac de Pierre pas de fête non, mais à nouveau : ce que je voudrais, mon chéri, c’est qu’on passe aux choses sérieuses, maintenant, alors les études supérieures.

Et rien.

Bac en poche, Pierre a essayé de foutre le camp. Parti. Deux ans d’Amérique.

Revenu. Elle a attendu, pas qu’il revienne, qu’il revienne faire des études. Oh comme il a dû s’y préparer : « ce que je voudrais, maintenant que tu es revenu, mon chéri… ». C’est quand il a été jeune grand-père, elle arrière grand-mère, qu’elle a totalement renoncé. Pierre a été un bon commercial, bonne carrière, « quand on pense que tu n’as que ton bac, c’est vrai, tu t’en es pas trop mal sorti ».

Thomas le petit, licence de maths donc un prof de lycée.

Et Aurélien l’ainé a réussi mais dans le High Tech elle n’y comprend rien et ce prestige-là lui est hors d’atteinte sauf quand on voit son ainé à la télé elle dit « c’est mon ainé » à ses amis, « il est à la télé » même si elle ne comprend pas un mot « c’est quoi un bit, le numérique, tu veux bien m’expliquer, je voudrais bien comprendre », voilà, tiens, voilà, une autre clause mineure du contrat des volontés maternelles. Qu’on lui explique ! Comprendre un truc qu’elle ne comprendrait jamais et lui, le doux empereur, Aurélien explique à sa mère pour la enième fois. Aucun ordinateur ne mesurera sa patience, bon c’était le minimum pour la fortune d’amour qu’il a reçue le grand salaud. Mais ça ne servait pas à grand-chose, elle reviendrait à la charge, à un rythme accéléré comme sa mémoire se détériorait : « ce que je voudrais, mon chéri, ton high teck ». Elle devait croire qu’on parlait du beau bois ciré pour le bureau luxueux de son fils. Son ainé. Son Aurélien.

Et pourtant il l’a déçue. On l’a tous déçue, qu’on ait gagné ou perdu dans la compétition on était loin de la ligne d’arrivée. Celle où elle aurait dit : « ça y est », là où elle n’aurait plus dit : « je voudrais ». Elle a voulu, et quand elle n’obtenait pas, elle ne regrettait pas, non, elle attendait que ça se réalise, cet objectif-là, les études, ou d’autres. On ne pouvait même pas regretter le passé, on regrettait d’avance l’avenir qui décevrait la mère. On ratait tout par anticipation.

Ce que je voudrais mes enfants…

Oh ta gueule.

Ce qui nous a unis, ce jour là, c’est le silence. On ne pouvait pas dire comme elle avait compté, pour chacun de nous. A part ça, nos vies… Si peu en commun. Sauf….Ce que je voudrais…

Quand j’ai lâché cette phrase, j’avais prévu une suite, je citais, en fait. Voilà. Elle. La. Je la citais. J’allais continuer. J’osais.

Sur sa tombe, au cimetière du Montparnasse. Tant pis pour la tombe et le cimetière, on était ensemble, l’occasion était trop belle de les provoquer à nouveau. J’étais sûr qu’Aurélien, lui surtout allait, me couper, me dire : vraiment Charlotte, comment oses-tu. Mais non, c’est lui qui a enchaîné tout de suite : « Ah non maman ». Il a repris, à la fin : « tu l’auras pas et nanana », et un deuxième éclat de rire, tous les quatre à l’unisson, rapprochés comme jamais à cause de l’encombrement, des tombes trop serrées dans ce carré du cimetière.

Mais ils me manquent, mes frères, et ce rire partagé. Le seul de notre vie d’adultes, un hasard des retrouvailles à Paris où je vivais seule. Je sais que Pierre, dont j’étais restée proche, au fil des années, en a gardé le même souvenir que moi, d’un moment précieux, comme si nous étions les comédiens d’une école de théâtre qui avaient enfin réussi quelque chose, une belle impro, et sans avoir besoin de professeur pour sentir que la scène avait été parfaite !

Aurélien je lui demanderais, il me regardera dubitatif imperceptiblement irrité comme chaque fois qu’on évoque le passé familial, ah bon tu crois qu’on a ri ce jour-là ? Au cimetière ? Bizarre.

Thomas je n’ai même pas eu l’occasion.

Un moment si bien complété par les réactions des deux dames trois tombes plus loin, à côté, que ma mémoire a transformé en deux bonnes sœurs, je vois encore les bouilles indignées sous leurs cornettes tremblantes, mais je vois aussi les tombes juives devant lesquelles elles se recueillaient. Donc des bonnes sœurs ? A moins que, une histoire de conversion, je ne saurai jamais, en tout cas, il y a bien deux visages tout convenus tout cons, tout déconvenus, indignés, qui nous ont fait pouffer à nouveau. Et puis, quand nous avons passé le rond-point avec la statue de cet ange dressé un peu ridé, faillé, ça faisait Cupidon vieillissant, rien à faire au cimetière, on a vu le groupe de Japonais qui nous pointaient, nous commentaient, et Thomas : « ceux-là au retour vont raconter cette coutume française, d’éclater de rire au cimetière, en signe de deuil ». On est reparti de plus belle.

Nous n’avons plus jamais ri ensemble. Nous ne nous sommes pas retrouvés. Sur cette tombe, ou ailleurs. Thomas et Pierre sont morts. Il reste Aurélien, à l’hôpital, dans l’état où il est, il n’en reviendra pas. Je vais souvent lui tenir la main, sans parler. Tard dans nos vies, proches, bizarrement. Nous l’aurions été, dans le passé ? Ne pas comprendre. Accepter de ne pas comprendre. Cela non plus.

J’y suis seule, au cimetière. Il est sept heures du soir. Ça va fermer dans quelques instants. J’ai l’habitude. Je reviens là, cultiver le souvenir d’un rire. Et je murmure, tout doucement, pour moi-même et pour le souvenir de ce moment qui nous a unis.

Ce que je voudrais, mes enfants.

On s’en fout de ce que tu voudrais.

Moi ce que je voudrais, c’est retrouver ce rire.