Giacomo Sartori | Anatomie de la bataille

Au moment même où le nuage radioactif causé par l’accident de Tchernobyl survolait le versant sud des Alpes, il se mit à pleuvoir, et il plut sans interruption pendant deux jours. La radioactivité tombait sur la tête des gens, sur les arbres, sur les habitations, sur les lacs encore assombris par l’hiver, sur le potager de mon père, qu’il engraissait exclusivement avec du fumier de montagne. Personne n’avait averti la population du danger : à en croire les journaux, il n’y avait pas de quoi s’inquiéter. Mais les particules radioactives, invisibles, ruisselaient avec l’eau et contaminaient toutes choses. Puis le soleil revint, un magnifique soleil de fin de printemps. Les journées semblaient sous certains aspects estivales ; on aurait dit que la pluie avait encore une fois nettoyé et assaini l’air, le rendant pur et bon. Or tout était hautement radioactif : les cheveux des gens, les manteaux des enfants, les jolies fleurs blanches des cerisiers, la terre, les vignobles tant vantés, les pommiers aux feuilles encore claires, la jeune salade du jardin de mon père. Deux jours durant, alors que certains journaux commençaient à soulever ce problème, les autorités minimisèrent le danger, prétendant que le risque de contamination était presque nul. Puis elles finirent par prendre en considération la gravité de la situation et interdirent la consommation de lait et de légumes frais. Les habitants de la colline n’y comprenaient pas grand-chose, mais ils suivaient les indications des spécialistes. Mon père, en revanche, soutenait que sa salade était excellente : il en avait toujours mangé, raison pour laquelle il avait toujours joui d’une excellente santé. Ces instructions n’étaient, à son avis, que des INVENTIONS D’HOMMES POLITIQUES, rien de plus. Il cueillait donc dans le potager, au fond du grand parc de la villa, des pieds de salade radioactive et, comme à son habitude, les savourait au début des repas avec un filet d’huile d’olive, éventuellement quelques gouttes de citron. Il absorbait aussi des radis radioactifs, les premières et tendres courgettes, des petits pois, ainsi que des carottes fines et croquantes. Bien avant les diététiciens, il avait toujours estimé que plus on consomme de légumes, de préférence au début des repas, mieux on se porte.

À cette époque, je travaillais au Centre de Lutte contre la Désertification de K., une petite oasis en bordure du désert. J’avais profité de cette occasion ainsi qu’un détenu s’agrippe à une corde inattendue qui pend au mur d’enceinte : il fallait que je m’enfuie, peu importait où. Je n’imaginais pas que je me tirerais indéfiniment d’affaire, mais je me sentais en sécurité et j’en étais très soulagé. Le matin, je gagnais à bord d’un véhicule tout terrain une étendue qu’on appelait « champ expérimental », à quelques kilomètres de là, afin d’y prélever des échantillons de sable transporté par le vent. Plus précisément, j’étais chargé d’ouvrir l’instrument approprié et de vider les échantillonneurs en zinc dans le trou circulaire à l’intérieur duquel il était logé. Dès le premier jour, je m’étais toutefois aperçu que des scorpions se nichaient sous les échantillonneurs. Des scorpions rapides et clairs qui, effleurés par un bâton, se cambraient et dressaient leur redoutable aiguillon. Je me rendis compte que cette tâche n’était pas aussi facile qu’elle m’avait semblé. J’interrogeai le charretier qui transportait une citerne d’eau destinée aux jeunes palmiers à l’aide de son grand cheval maigre : il me fit comprendre par gestes qu’une piqûre de scorpion entraînait en général la mort. Quand ils étaient piqués, les bédouins n’hésitaient pas à se trancher au couteau le doigt, voire toute la main. Je pris donc l’habitude de saisir les échantillonneurs avec des pinces et, lorsque je me penchais, je veillais à ne pas frôler de mes bras le bord de la fosse creusée dans le sable. J’étais terrifié, mais je préférais de beaucoup affronter les scorpions plutôt que de vivre dans la crainte d’être surpris en pleine nuit, ou à n’importe quel moment de la journée. Mieux, les scorpions constituaient en quelque sorte l’emblème de ma liberté reconquise.

Mon père montrait à tous ceux qui passaient chez nous qu’il mangeait non seulement de la chicorée multicolore, mais aussi les autres produits de son jardin, puis, de son sourire à la fois séduisant et sarcastique, les invitait à l’imiter. Au fond, il était ravi qu’ils le considèrent comme un fou. Ils avaient eu peur pendant la guerre, et voilà que des bruits répandus par on ne savait qui, dans on ne savait quel but, leur flanquaient une nouvelle fois la trouille. Eux, c’étaient les élèves des prêtres, les fonctionnaires au salaire garanti, les commerçants qui avaient changé d’opinion dès que le vent avait tourné, des MOUTONS qui votaient depuis trente ans pour la Démocratie-chrétienne. Il buvait même du lait, pourtant retiré du commerce. Il s’en était constitué une belle réserve, il l’avait fait bouillir pour éviter qu’il s’aigrisse et il le mélangeait à son café, le matin, comme toujours.


Anatomie de la bataille de Giacomo Sartori, roman traduit par Nathalie Bauer, été publié en 2008 aux éditions Philippe Rey. Illustration de la couverture : "Le retour du fils prodigue" (détail) Giorgio de Chirico, Galerie d’Art moderne, Milan.

Giacomo Sartori est ingénieur agronome, et vit depuis 1988 à Paris. Il a publié quatre recueils de nouvelles, et six romans, dont trois ont été traduits en français : Insupportable (10/18, 2001), Anatomie de la bataille (Philippe Rey, 2008) et Sacrificio (Philippe Rey, 2009). Il est membre du collectif Nazione Indiana.

Sur remue.net, on peut lire aussi un inédit : "Mon travail", première partie d’un ensemble intitulé Autismes.

13 avril 2017