Suzanne Doppelt | Les verts ne sont pas toujours de l’herbe

Je veux peindre un film comme on peint un tableau, en vert qui renvoie bien l’écho et la lumière pour mieux que ressorte le parc, un vert anglais au sud est de la ville, Maryon Park, un élégant tableau abstrait, non pas une tache noire plutôt proche de l’oiseau, une silhouette molle en plein milieu du mur, celui de l’usine à tubes, ni un insecte rageusement écrasé, une empreinte sèche sur un beau blanc d’Espagne, mais un visage, pour le voir on doit s’appliquer. A peine une ombre portée sur le point de se retirer, les formes sont faites de façon à aller et venir, l’apparition d’un lointain sans air et sans expression, le spectre à moitié fixe et aussi plat qu’une feuille les yeux vides et la bouche cousue, c’est le premier portrait dans l’herbe mélancolique et son profil vaporeux, là se trouve le foyer des images, elles se fabriquent avec un bain chimique. Une filature presque ordinaire, il faut remonter le cours, une femme qui regarde en dehors du champ plus deux hommes, l’un armé et l’autre une victime, le fichu tiers exclu caché par un buisson au fond d’un parc désert et repeint en vert, un sacré trou dans le paysage, une réserve écrasante de possibilités qu’on doit débrouiller pas à pas, son point aveugle, une tache sombre que seul l’appareil figure parmi ces centaines d’herbes, de fourrés et différents détails. Le photographe qui n’est pas un philosophe ni même un limier veut aller voir de plus près, de très près, il la grossit par degré – un gros plan rendu confus, un rectangle de petits grains blancs et noirs, l’image en devient une autre, le parc se vide encore et le cliché autant, de la poussière argentique sensible jusqu’à son effacement, blanc sur blanc qui sonne comme un silence, il s’agit d’une modeste explosion mais une explosion quand même. Une drôle d’illusion acoustique, le jour se lève sous des éclairages intermédiaires, un ton moyen et sans résonance, un coquelicot peut être gris, une feuille noire et les verts ne sont pas toujours de l’herbe, les bleus ne sont pas toujours le ciel, muet sous la lune devenue très pâle c’est un joli ballet mécanique, une ghost dance. Elle se fait sur la poussière des morts, la balle invisible à l’œil nu en un va et vient continu, un jeu de dupe calme et méthodique, à peu de chose près une partie pour rien, un élégant tableau abstrait dans un beau vert anglais, tout ce qui reste est l’apparition et la disparition.

Suzanne Doppelt


Ecrivain (chez P.O.L.) et photographe, Suzanne Doppelt questionne les rapports du texte et de l’image dans son travail. Un dossier lui est consacré sur remue.net. Elle était en résidence à la Ménagerie du Muséum national d’Histoire naturelle, en 2011, et à la Maison de Victor Hugo, en 2016. On peut trouver des traces de ces résidences sur remue. Vak spectra, son prochain livre, paraîtra chez P.O.L. en mai 2017.

26 avril 2017