Giuseppe Schillaci | Onan, les Alpes et Pirandello

On écrit pour être aimé, disait Roland Barthes.
Et il se trompait. On n’écrit pas pour être aimé, mais pour le plaisir d’écrire.
Écrire est avant tout une pratique onaniste. Si en plus cette masturbation procure du plaisir au lecteur, alors on en arrive à la magie de l’étreinte. Mais l’auteur ne peut avoir aucune certitude sur une telle rencontre, car la lecture est également une pratique solitaire.
Écrire pour être aimé est donc une frustration ; on doit écrire pour ce plaisir atavique, consolateur et mystique que procure la création d’un monde, l’élan lyrique et le déploiement des mots. Et puis, imaginons combien il serait inutile d’écrire pour gagner de l’argent ou même pour entreprendre une carrière d’écrivain.
Et donc, si écrire n’est pas un métier, alors en ce qui me concerne autant décliner la question sur un autre mode : écrire me procure-t-il encore du plaisir ?
Je me pose la question depuis quelque temps. En réalité, si je dois être sincère, il me semble avoir perdu ce plaisir, et de l’avoir perdu pour une raison précise : mon déménagement de l’autre côté des Alpes, et le passage de la langue italienne à la langue française.
J’étais évidemment conscient de ce traumatisme, il y a quelques années déjà, quand j’ai décidé de déménager en France pour mon travail de réalisateur, mais je ne croyais pas que cela provoquerait en moi une telle crise créatrice. Abandonner la « mère patrie », pour moi, a d’abord signifié abandonner la « langue maternelle », et avec la langue ce sont également les références culturelles et le regard sur les choses qui ont changé, c’est-à-dire tout ce qui entre en contact avec la matière profonde de l’écriture, dont se nourrit inévitablement le plaisir de raconter, et même avant cela le désir de le faire.
En France, ces dernières années, j’ai publié un roman en italien qui se déroulait principalement à Palerme, et réalisé un documentaire sur le mythe de la mafia et son rapport avec la Sicile, comme s’il n’y avait pas moyen de m’émanciper de ma propre identité, comme si j’étais condamné à toujours écrire sur la Sicile, en italien. Cette condition me semble aujourd’hui quasi intenable, ou du moins stérile, prévisible comme le coït d’un couple fatigué.
Et cela non parce que le désir d’écrire devrait nécessairement naître de la volonté de raconter ce que l’on vit au présent, à l’endroit où se déroule sa vie quotidienne. C’est même plutôt le contraire : car, comme le soutenait Roberto Bolaño, « l’écriture est un exil ». Et Bolaño avait raison.
L’écriture se nourrit de l’absence, du silence, de l’obscurité.
Le désir de littérature naît justement de la séparation, d’un isolement (volontaire ou non), d’un manque qui cherche l’objet aimé dans la langue, une tension érotique pour la sonorité des mots, la caresse des accents, la respiration des phrases.
Mais pour moi, à la différence de Bolaño qui vivait son exil dans des pays où l’on parlait sa langue maternelle, la situation est différente, car j’ai dû changer de langue, ce qui implique un ressentiment à l’égard de mon ancienne langue, et un sentiment d’inadéquation vis-à-vis de la nouvelle. D’autant plus que la frontière entre l’italien et le français est ambiguë, peuplée de « faux amis », de manières de dire à la fois proches et différentes, de constructions syntaxiques similaires mais dont les connotations diffèrent : une frontière montagneuse pleine de pièges et de culs-de-sac.
Peut-être devrais-je simplement me laisser gagner par la schizophrénie, me résigner à écrire en italien, quoique vivant en France, et continuer à écrire sur la Sicile, corroborant la thèse du Sicilien Luigi Pirandello, selon qui on écrit toujours sur les dix premières années de sa vie. Ou bien je pourrais accepter le changement avec un plaisir libérateur, me cachant dans la langue française, la faisant d’une manière ou d’une autre mienne, depuis ma situation d’émigré, d’étranger, comme l’ont fait la Hongroise Agotha Kristof ou l’Argentin Copi.
Poursuivant le raisonnement de Pirandello, je devrais accepter le fait que le changement d’identité provoque une blessure qui porte en elle le germe de la perte du sens, de la folie. Me voici donc face à un carrefour : d’un côté, rester ancré dans mon identité et dans ma langue maternelle, dans l’unité originaire, en continuant à vivre dans une sorte de nostalgie ; de l’autre, me livrer complètement à la langue nouvelle, coupant les racines me rattachant au passé et prenant le risque d’une libération impossible, la sensation de ne plus me reconnaître.
Sincèrement, aucune de ces deux options ne me satisfait. Peut-être, alors, que la solution serait de se poser la question différemment. Peut-être que le bonheur tient à un changement de paradigme, au refus de l’unité, à l’abandon du monothéisme qui exige la fidélité au totem ou la substitution d’un nouveau fétiche à l’ancien. Le bonheur pourrait être ailleurs : non pas dans le refoulement ou la substitution, mais plutôt dans la juxtaposition, dans la multiplicité, dans l’acc ulation des identités. Pour citer encore Pirandello : ni un, ni personne, mais cent mille.
Ainsi s’ouvre une porte de sortie. Tant pour l’écrivain, qui arrêterait d’idolâtrer narcissiquement son seul « moi », que pour l’homme tout court , qui ne serait plus obsédé par les idéologies monothéistes qui couvent le germe du totalitarisme et du fanatisme, qu’elles soient de nature religieuse ou économico-politique (Allah, Jéhovah, le marché unique, la pensée unique). Mais est-il possible de revenir au polythéisme ou de pratiquer le culte de la diversité ? Ou, pour revenir à la littérature, un écrivain peut-il s’exprimer dans différentes langues avec la même maîtrise que dans sa langue maternelle ?
Je contournerai cette question avec une digression biblique, histoire de rester dans une ambiance religieuse. Dans le Nouveau Testament, le don qui permet aux apôtres de s’exprimer parfaitement dans de multiples langues est appelé « polylalie ». Cette qualité, reçue par la grâce du Saint-Esprit, était quelque chose de très différent, sinon d’opposé à un autre phénomène de virtuosité linguistique cité dans les Saintes Écritures, la « glossolalie » : soit la capacité de parler différentes langues sans savoir, en réalité, ce que l’on dit. La glossolalie, en effet, n’était pas un don de l’Esprit saint, mais du diable, car c’étaient les possédés qui étaient la proie de ces incantations malignes. C’est pourquoi bien et mal, sainteté et possession diabolique se présentent comme les deux faces d’une même médaille, dans un système monothéiste et duel où le salut n’est jamais donné sans condamnation, mais où tout est dédoublé, ombre et lumière, imposture et vérité.
À bien y penser, il me semble plutôt que l’erreur consiste justement à croire en ce système unique et binaire, dans un bien et donc dans ce qui s’oppose à lui, dans une identité définitive, originaire et ultime qui divise le monde en deux catégories primitives : « nous » et « les autres » ; tandis que le salut doit être recherché ailleurs, au-delà du bien et du mal.
Comme le soutenait Pirandello, la vie est mouvement, et pour vivre sans devenir fou il faut accepter le passage de la ligne, l’avancée féroce des années et des saisons, une acceptation non pas passive ni soumise, mais plutôt féconde, lourde de désir.
Je suis toujours davantage convaincu par la profonde actualité de la pensée de Pirandello : le bonheur ne nous est accordé qu’à titre provisoire, dans un présent qui échappe, dans la multiplicité. Et alors, paradoxalement, tout prend sens, par-delà la nostalgie pour l’unité perdue ou le ressentiment.
Je dois donc trouver le courage d’abandonner le fétiche de l’Un : traverser les Alpes, non pas pour disparaître et devenir « personne », mais pour être cent mille. Sans craindre le silence, la folie ni, donc, la mort. Telle devrait être l’ambition de tout écrivain, ou du moins son intention : un défi lancé à l’absurde, au néant ; l’affirmation d’une présence dans le devenir chaotique du monde. Quelque chose de similaire à ce que je cherche à présent, ici, retrouvant un peu de plaisir en écrivant ce court texte, en une masturbation réconciliatrice.

(Traduit de l’italien par Olivier Maillart.)

4 mai 2017