vote à ma place...

Ce texte a été publié initialement sur le blog Mediapart de Marie Cosnay.
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Y être encore. Il y a le bruit des tondeuses et plus loin, un autre bruit, une cognée, on dirait. On a sorti les tables et les feuilles et les listes de mots déjà constituées. Y être encore, à l’intérieur de l’infinie gentillesse, tant pis si c’est un peu incroyable de dire ça comme ça. A la fin, à 17 heures, on se serrera dans les bras, particulièrement fort. On est le 3 mai 2017. Mustafa va regarder le débat. Il aurait tant voulu que Mélenchon parle. Mélenchon devait parler. Il le devait. Je ne dis pas à Mustafa que je comprends que Mélenchon ne donne pas de consignes de vote. Je n’ai d’ailleurs, et soudain, plus d’idées là-dessus et les élaborations intellectuelles ou élucubrations toujours plus fines, toujours plus absurdes et complètement bancales, toujours insatisfaisantes, que nous fait faire l’affreux second tour des élections présidentielles, ne tiennent pas. Juste, rien ne tient. Juste trois heures pour nous ; ces trois heures, nous les tiendrons longtemps. Une petite vie. Une vie, en raccourci.

La chance que dit Nathalie, l’enthousiasme dont elle déborde. Pénétrer dans un jardin extraordinaire, mettre le pied sur l’allée qui y mène et en face, au bout de l’allée, nous attendent Corinne et Dominique, qui nous sourient, nous accueillent. Nathalie dit la sensation du temps hors du temps. Je pense qu’en chacun de nous déjà une fois le temps s’est brisé. Pour Saâ, chaque brisure constitue un bloc. Les blocs ne s’assemblent pas. Nathalie dira que la brisure a duré trois ans. Trois ans d’hors temps et d’hors lieu. Elle n’aime pas dire le mot étranger. Etranger, ça ne veut rien dire quand on peut l’être à son propre pays, à son lieu, son temps, soi-même. Quant à la table nous cueillons des mots pour l’abécédaire français arabe anglais espagnol kurde, à la lettre A il y a Ami, Après, Allons-y, Arabesque, Denis qui prépare le matériel lève un sourcil : Accueillir. Le sourire complice de Mustafa répond.

Tout à l’heure, en s’installant, on a reçu une douche froide, après l’arrivée sur l’allée, une douche froide. Un vent glacé, glacial a soufflé quand Ophélie (qui explique qu’elle, elle n’est pas écrivain, pas artiste, pas poète, rien, rien du tout, qu’elle n’aime pas tout ça, les mots elle s’en fiche et les textes de Michaux, alors là ! Elle dessine en disant qu’elle n’aime pas dessiner une sirène sans visage, un visage qu’elle veut garder effacé, ça ne m’intéresse pas de toute façon, c’est raté et tu vois bien que c’est raté et quand c’est pas raté on aime ce qu’on a fait et on dit pas que c’est raté mais chez moi c’est raté), un vent glacial a soufflé quand tout à l’heure, en s’installant, Ophélie a dit : je vais voter Marine Le Pen. Facile pour Mohammed C et Mohammed H de faire comme s’ils ne comprenaient pas. Mustafa, nos regards se croisent, tristes, gênés. Denis est comme moi, tente le rappel à la raison mais tout ce qui est argument, information, pensée construite, tout est balayé. Alors Denis respecte. Prépare les outils pour le travail de l’après-midi. Imperturbablement, comme on apprendra à dire, pour définir les gestes de Denis, tout à l’heure. Dans l’amas des faussetés que dit Ophélie, il y a les allocs, les fraudes sociales, des ILS, des ON inconnus, des réassurances, une femme qui n’est pas comme son père, les seuls étrangers qu’elle n’aime pas sont les fichés S, faut voir ce qu’ILS se mettent dans la poche, qui ILS, ce que touche un clandestin, ah bon, alors Nathalie quitte la table, Mustafa calligraphie des mots, Accueil Abri Arbre, je vais te dire, ON leur donne tout et à moi rien, qu’est-ce que j’ai, moi, je voudrais bien recevoir autant qu’EUX, je suis française en plus, française, en plus, je parle pas d’eux, regard autour de la table, je parle pas d’eux, là, j’ai grandi avec eux, tout le monde, avec des arabes et des noirs, je sais. Je sais.

On essaie encore. Explications. Que l’impression de relégation est ce qu’il y a de mieux partagé, pour cause. Que la division. Que les responsables de la division. Que. Rien n’y fait. Nathalie est revenue. Retour au visage de la petite sirène : peut-être on pourrait aider à refaire le bras ? Ophélie, on dirait qu’elle va sangloter, dit : j’aurais pas dû parler. Denis qui se tait depuis un moment répond : tu as bien fait de parler. Nous y voilà, dans l’angoisse, dans l’angoisse, jusqu’au cou. Le temps de penser : elle cherche à se faire du mal.

Mohammed a fui un pays qui est en guerre depuis sa naissance. Il cherche les mots qu’il faut, sur sa feuille. Il parle l’arabe, l’anglais encore mieux que la dernière fois, un français quasiment fluide, il comprend l’espagnol de Mustafa, le portugais de l’artiste brésilienne en résidence. Quand on dit Avocat, toujours pour l’abécédaire, il répond : le fruit ou l’homme de loi ? Six mois qu’il est en France. Ah, on oublie, il comprend l’italien, aussi, parce que le 14 juillet, l’homme fou qui a foncé avec un camion sur la promenade de Nice, à cause de lui la frontière a été fermée quarante-cinq jours. Après elle s’est rouverte, petit peu, petit peu. A Monaco, pas un flic dans la rue mais si un noir marche dans la ville, il y a aussitôt quelqu’un à la fenêtre. Mohammed se plie en deux, paume de sa main sur son oreille, police, police, il y a un noir. On te ramène en Italie. Monaco, l’horreur. La voix de Mohammed, pourtant si assurée, se fait basse. Quand il est question d’Amitié et qu’il comprend que c’est le sentiment qui unit entre eux les Amis, il dit : comme moi et Mustafa, comme moi et toi, Ophélie ? Ophélie est un peu gênée. On la découvre sourire. Mustafa me regarde, complice. Nathalie a dessiné une femme sans bras, une de Maillol. De son corps nu vont ruisseler les mots prononcés. Amitié. Arabesques. Arabes. Arbres. Avances. Allez-y. Au secours. Ophélie dit oui oui à l’amitié de Mohammed. Mohammed avec son français de quelques mois et Ophélie qui a dit, après sa phrase choc, je vais voter Marine Le Pen, que la France était un pays fini, fichu, plus rien à tenter, se disputent avec amusement. On a appris, grâce à Nathalie, quand on est passé au B, le verbe Badiner. Mustafa me dit : la petite n’a pas confiance en elle. C’est le drame. Elle ne se fie pas à elle-même.

Avec Nathalie on fait le café, combien de sucre, jeune homme ? Tu pourrais faire modèle pour photographe, dit Nathalie. Ou interprète. Ou informaticien, répond Mohammed. Ou médecin. Tu y arriveras. Tu es porté, dit Nathalie. Par l’ambition, dit Mohammed qui parle français depuis six mois et dans Ambition il y a tout, désir, élan, espoir. Il est beau, dit Nathalie. Il est hors norme. On a commencé une histoire avec Ophélie, une histoire pour enfants mais Ophélie n’aime pas les enfants. Nathalie, tout à l’heure, quand on faisait le café : les fausses informations, les réseaux, les télés et les malheurs.

L’histoire pour enfants, Ophélie en a rien à faire, ça m’inspire pas ça m’inspire pas. Tant pis, donne-nous un mot, un seul. En A. Elle dit : Attaches. En B. Elle dit : Boussole. Nathalie évoque le programme de Marine Le Pen question femmes. Question avortement. Mohammed ricane : Marine Le Pen. Mustafa dit que Mélenchon aurait dû parler. Ophélie regarde sa feuille blanche. Nathalie explique les régressions possibles du droit des femmes que promet une femme. Les enfants, ça crie, ça pleure, dit Ophélie, il faut s’en occuper, je préfère les bêtes. Et puis ça gâche la beauté des femmes, ça transforme pour longtemps leur corps. Puis : j’aime rien. Ni sel ni poivre ni miel ni sucre ni thé ni café. J’aime cuisiner mais je ne peux pas manger. Aparté avec Mustafa. Il imite le visage désespéré d’Ophélie. Revenu à la table, il écrit sur une belle feuille, à l’encre de chine, un mot soigneusement, artistiquement calligraphié en caractères arabes. C’est un prénom. Lequel ? Ophélie. Il l’offre à Ophélie. Le doigt sur chaque lettre, prononçant lentement le prénom. Ophélie. Elle regarde Mustafa, le cadeau, les lettres. Elle dit : quelle écriture. C’est vraiment une belle langue.

C’est Nathalie qui lance le sujet, comment et venu d’où : tu as gagné un peu d’argent au jeu ? Et soudain, la folie du poker. On entre dans la folie du poker. Mustafa a beau me dire que c’est comme une drogue et qu’il n’aime pas ça, il pose des questions. Il pose des questions pour le sourire d’Ophélie. Poker à cinq, à trois. Les mises, les flops, les pots, les PLO, les floor, Ophélie enjouée ne s’arrête pas. Croupière, je te vois croupière, dit Nathalie qui, elle, pourrait avoir envie de bosser dans le social. Comme Mustafa, éducateur, ça lui dirait bien. Cuisine aussi. Et jardinier, pour tailler les arbres. Mécanicien, dit Mohammed. Mais surtout étudier, étudier, étudier. Mi casa es tu casa, dit Nathalie. Mustafa ajoute : mi pais tu pais. Devant le mini-bus, on s’étreint tous. Fort. Vote Macron, souffle Mustafa. Vote à ma place.

Mohammed a mis un bras autour des épaules d’Ophélie.
Il reste le temps du trajet pour lui expliquer que le droit à l’avortement, c’est fini, si elle vote comme elle veut voter, dit Nathalie en riant.
Ophélie dit que Macron, c’est pas possible, les pauvres, comme elle, qu’est ce qu’ils vont prendre. On va en avoir, des amendes, elle dit.
Et voter blanc, Ophélie ?
C’est une idée.
Ils montent dans le mini-bus.
Mohammed a gardé son bras autour des épaules d’Ophélie.

Au bord du bord du fleuve, grossit, grossit l’image du désespoir d’Ophélie, gosse pauvre en pays riche, comment a-t-elle dit, quand avec Denis on insistait : on a le double de ton âge et on croit qu’il y a plein plein à faire, comment a-t-elle dit ?
Il n’y a plus rien à faire, la France c’est fichu, la mort, c’est déjà venu.

Les garçons autour d’elle, ceux qui sont montés sur les zodiacs pour fuir ce que nous on ne verra jamais, parce que, disait Mohammed, la guerre, pour toi, même si tu cherches à comprendre, me comprendre, c’est un mot, c’est un mot et des images sur Internet et il nous en faudra, du temps, pour nous connaître, il m’en faudra, du temps, pour connaître les façons d’ici, il m’en faudra, du temps, disait Mohammed, les garçons qui sont montés sur des zodiacs pour sauver leur peau et trouver les moyens de toute leur ambition, parce qu’ils le savaient, il y avait quelque chose à faire, ils le savaient, le savent encore, même déboutés le savent encore, les garçons autour d’elle lui offrent un prénom, le sien, tracé en caractères arabes, passé par ailleurs, en quelque sorte et elle trouve ça très beau. Ophélie.

Marie Cosnay.

5 mai 2017