Philippe Jaffeux l Expérimental

Expérimental

Ce mot entre en résonance avec l’intelligence d’un processus ; l’expérimentation et l’invention motivent mon activité d’autant plus que j’écris dans le seul but de sortir de l’écriture. Ce sont des recherches empiriques qui règlent ma réalité sur celles de mes expériences. Mes textes tentent d’être guidés par une pensée qui se déprend d’elle-même, par des intuitions plutôt que par des idées ou un savoir discursif. L’acte d’écrire me libère de la volonté et des intentions, il s’apparente à une aventure fragile qui s’étend tous azimuts. Mes phrases se renouvellent sans arrêt au contact d’une situation momentanée afin de suivre la voie d’une dynamique alternative. Je ne sais jamais où je vais pour faire corps avec le souffle d’une nécessité inconnue. Les idées sont dépassées, effacées par un processus et par l’étrange mécanique d’un texte autonome qui se crée de lui-même. Une relation d’immanence avec l’activité d’écrire exalte une sorte de matérialisme enchanteur. Sous l’effet d’une logique du risque, la création s’imbrique dans l’argumentation et réciproquement. J’écris pour me perdre, pour faire des expériences sur moi-même dans le but de découvrir des maîtres intérieurs.
Les mots trouvent alors de nouvelles définitions et utilisations grâce à leur position décalée dans des phrases transformées. L’écriture se retourne sur elle-même afin de redéfinir la force de chaque vocable. Des lignes reflètent des perceptions morcelées du réel, elles déterminent la rédaction de fragments qui se combinent à un flux pour animer une langue décentrée. Des phrases se forment grâce à des enchevêtrements imprévisibles de vocables qui révèlent l’immanence d’un écrit en train de se faire ici et maintenant. J’accompagne un texte qui se créé sous mes yeux ; chaque phrase exalte une conquête du présent grâce à la matière d’une écriture en révolte. La poésie expérimentale ouvre des perspectives inédites ; elle offre des possibilités inconnues, elle sait se soustraire aux sentiments et aux émotions pour accueillir l’indépendance d’une expérience qui fait fi du politiquement correct, de la ruse culturo-communicationnelle ou, plus généralement, de l’hypocrisie sociale.
Les images, la mise en page et des jeux graphiques dépassent la frontière qui sépare la connaissance de l’ignorance pour arpenter le territoire d’une ingénuité presque illisible. Des mots détournés situent parfois le recul d’une vision qui se soustrait au conservatisme de la belle écriture. Des fragments autonomes soutiennent un texte improvisé et indépendant qui se développe à la périphérie de ma langue. Une écriture contemporaine restaure un dialogue avec tous les arts pour révéler une culture enfin curieuse de son temps. Les lettres sont mises en résonance avec les arts plastiques, elles abolissent la spécialisation et elles témoignent d’une transdisciplinarité ; des effets de la peinture sur l’écriture, par exemple. De plus, mes textes passent dans des formes supportées par l’invention du numérique ; ce sont alors des lettres futuristes qui conjurent l’activité incontournable des images. L’intensité intérieure du dessin permet aussi de traduire, par écrit, la découverte d’un mouvement inespéré.
La langue du hasart accueille l’émergence de potentialités qui se détournent des conventions et des justifications. Je favorise l’apparition d’un texte expérimental en suivant des mots qui se mettent en place de façon aléatoire. Lorsque l’écriture se libère de ma volonté, elle devient sa propre fin et elle révèle sa dimension énigmatique. Le monde de l’instinct et de l’intuition peut enfin marcher sur les traces d’une pratique sauvage. Derrière la limite de l’écriture apparait l’univers des pulsions et du chaos ; là où les lettres sont emportées par l’intimité d’un souffle animal. Le perpétuel changement, les déplacements incessants ne permettent alors plus aux mots d’avoir un sens figé ; l’objet de l’écriture est réinventé par l’écriture, le texte se construit en se déconstruisant. Une multitude de fragments trouvent leur place dans un mouvement qui retrace l’expérience d’un écrit inventif. Une absence de fond reconnaît des formes qui dialoguent avec une présence du vide. Le texte s’accomplit grâce à la nature d’un monde pré-alphabétique ; les mots désobéissent, ils remettent en cause les règles de l’écriture. L’art d’écrire perd son sérieux, le sens d’une blague radicale fête ses retrouvailles avec des phrases fantaisistes. Un style brut, sans emphase, se détourne de la préciosité littéraire pour souligner un abandon du bon goût. Mon activité ne se rapporte pas à un absolu ni à des essences ; elle tente de s’installer, entre des hallucinations et la raison, dans la radicalité d’un empirisme magique. Des risques et des défis s’entretiennent avec une écriture presque réinventée pour donner forme à un texte plus ou moins déconcertant. La mécanique de mes livres est animée par une langue asociale, par une énergie prête à explorer les grandeurs et misères d’un élan incontrôlable qui me permets de relâcher les rênes de la pensée. L’écrivain analphabète est un artisan, réfractaire à l’élitisme ou aux esthètes, qui renouvelle les jeux aléatoires d’une langue perdue. L’écriture expérimentale se mélange avec toutes les cultures et elle mesure alors le déclin irréversible du monde occidental. Je comprends, en écrivant, que tous les mots et leur agencement cachent une profondeur insoupçonnée parce que chacun d’eux est un masque, un artifice, voire un leurre. Mes textes sont souvent spatialisés afin d’éviter tout malentendu avec la parole et pour me consacrer à l’invention d’un lieu inactuel et anachronique. Le souffle expérimental échappe à la sonorité de ma langue, il exprime un regard porté sur des mots neufs qui ne peuvent plus être prononcés. L’expérience de l’alphabet est une façon de quitter le discours, les idées mystifiantes, la pensée discursive ; c’est une méthode qui m’incite à remettre en cause tout ce que je croyais savoir. L’expérimentation donne son sens à une joie qui résiste aux codes d’une pratique sectaire et désuète. La contemplation active d’une ligne de lettres stimule un écart, une transformation ou une distorsion. Si mes textes ne se réfèrent pas à la beauté ni à aucune esthétique, c’est parce que les mots sont seulement de la matière qui mesure une distance en nommant une approche analytique et critique de l’écriture. L’invention de formes s’accomplit alors dans la construction d’un texte sans fond. Les mots parviennent parfois à retrouver la trace d’une langue immanente à l’illisibilité d’une image transcendante. Le jeu expérimental d’une anti-écriture essaye d’explorer la relation entre un sens négligeable et la présence d’un texte visible.

9 mai 2017