Emmanuel Laugier l Faces [under the influence]

Faces [under the influence]

La première fois
est toujours démultipliée – son instant
ne cesse de se déplier
de revenir
de venir à son image fantôme à la mémoire
de ses images fantômes
peut-être même cela
se représente-t-il
du début à la fin
de ce que nous sommes
et peut-être jusqu’à ce moment où quelque chose s’arrête
et finit :

je ne sais pourquoi mais
j’associe principalement cette saisie multipliée
au cinéma de john cassavetes
et celle-ci se mêle au contexte dans lequel j’étais alors
le premier film que je voyais
une femme sous influence près de saint germain des près il y a
presque 20 ans je me souviens
que le bitume brillait
des gris lassés passaient dans les très rares couleurs du bd
jusqu’à non pas les éteindre mais les rendre à peine visibles
un peu comme si un duvet de gris très pâle était entré en elles
les avaient recouvertes et rendues plus sourdes
ce grain du temps peut-être
de la tristesse d’époque versée dans le gris de la tête
et passée dans la trame des choses
ou simplement dans cette fin des années 90
peut-être même que quelque chose s’en était définitivement enfuie
le grain épais du temps
dans lequel les choses et les êtres sont – et se déplacent
faisait-là de micro-déchirements dans le tissus du bd
parfois
une ligne claire sur l’asphalte prenait tout l’espace du plan
parfois je voyais ses yeux baissés prendre tout le cadre
gena mabel lynn le rimmel
un zip blanc coupe en deux l’écran
et laisse apparaître une porte
ailleurs une chambre
une femme fatiguée à l’intérieur
– ici et là et ici je dois dire
comment les ravines noires aux abords du chantier
où nick travaille
les bruits des camions démesurés jaunes
griffés
la fin de journée
la fatigue
toute la fatigue des ouvriers
leur donne une énergie qu’à les suivre on ne parvient pas
à départager
entre le sourire de l’idiot et le rire nerveux
car dans cette inversion de régimes
une exacerbation vient qui empêche et déploie à la fois
par exemple
dans tout le cadre et autant
que dans les pics sonores que j. regarde monter
au ras des fleurs
du regard
à l’angle d’une porte derrière une vitre
cette stupéfiante force remontée anonyme
ouvre une famille d’actes et de voix
combinée dans la tresse mentale de ce que le film cherche
une main par ex. que je cherche dirait ce
la qu’une bague jetée dans le silence fait
sourd point du dé
la fourche des doigts levés en v
signe d’une gravité fracassée
elles zébrent
l’une et l’autre l’espace
par exemple une fois
seul dans la salle
dans le tamis des couleurs sales des
voix saturées de gris


cela fait déteinte sur cette rue que
traversant je ne voyais plus –
que je traversais machinale
que je traversais rincé saturé
de la première fois où sous influence j’avais un peu été aussi
quand mabel l’était ne l’était plus l’é
tait intermittences à suivre
autant le discontinu que le fil où tout se reprend lacets
ourlets doux des choses défaites
la débandade de leur tissus venant autant marquer une rue
qu’un plan le déchirer
par ex. celui où le visage de gena de maria se défont
jusqu’à la dernière bande où un fondu
de grains sales vient finir leur geste et les rouvrir
la douceur ainsi la violence ténues sont-elles à ce moment

entre les mots refusés de la parole et ceux sans voix
gestes conditionnels
du dire selon
qu’il va prendre chez j. la forme passive de son impossibilité ou
celle
actée
de ces gestes
déboussolés
excessifs
sans finalité apparente mais
nécessaires à leur énergie au
tissus tenace que ces paroles
et que toutes paroles n’importe quelle
ouvertes ou ployées –
et je crois me suis-je à nouveau dit
que cette balance
où le rythme de la rage et de l’épuisement des gestes existent
n’efface pas et ne le doit
la tension
c’est-à-dire le lien
qu’il y a entre la fragilité du geste et
la suspension de la parole voire
l’hystérie dont s’empare chacun
ainsi comprend-on pourquoi et mieux encore la raison
où se tient sur un même plan le régime des voix saturées
brouillées hasardeuses naïves in
intelligibles presque
et celui des gestes
autant incontrôlés que parfois
minimaux ralentis figés et en sommeil
voisinages et rythmes ainsi
mouvements vocaux parallèles aux gestes faits
sifflements et déplacements
entremêlent la fin et le début
les chiasment presque
là même où
une dernière fois la bande revient
dans l’angle droit le gros plan sur sa nuque et le gros grain du n&b gonflé
ouvrent un régime d’indicibilité et pourtant
un grand calme envahit
étal
puis une lame fine et vibratile à l’articulation
éprouve toutes situations nous-
mêmes avec ce
la

qui ne cesse
de couper de
reprendre de ne pas finir
dans shadows gloria meurtre d’un bookmaker chinois
love stream husbands
et faces
under influence
c’était un jour un autre hier un peu plus haut que st michel
derrière la rue st andré des arts faces
lynn carlin sa brunitude
ses cheveux courts
ce grand cheval cabré la folie autour de ses poignets
son visage couvert d’une eau nouvelle
une peut-être vita nova
ou peut-être rien la suspension le rien
le passage
le désenchevêtrement des lames
de la douleur
quelque chose comme ce
la se voyait ailleurs ici
et là
dans la bande claire laissée contre la porte
tout au bout de ses yeux baissés
sur fond de palmes légères
légères et si calmes
extrait de Filmage (inédit)

20 mai 2017