Desserrer l’enfance avec Jeanne Benameur

L’enfant qui de Jeanne Benameur vient de paraître aux éditions Actes Sud.





Chacun a un chien en soi. Mais tout le monde ne le sait pas.
Les enfants le savent, du moins certains. Ceux que la vie a éprouvés, ceux qui se réveillent la nuit et apprivoisent l’obscurité. Ceux que la main de leur mère ou de leur père a lâchés trop tôt.
Ceux-là ont un chien à leurs côtés qui les accompagne, les guide, leur parle. Un chien que personne ne voit. L’animal tapi en soi, bête féroce ou tendre.
Le chien de L’enfant qui, roman de Jeanne Benameur, est tendre.

Cet enfant, quelqu’un lui parle, quelqu’un s’adresse à lui. Quelqu’un lui dit « Tu ».
La mère peut-être, femme libre qui ne sait pas être sédentaire et, un jour, laisse le père et l’enfant.
On sait aussi que le « Tu » en littérature est une auto-adresse. Peut-être l’enfant se parle-t-il par la voix retrouvée de sa mère. Car, en lui, elle est demeurée présente et l’affranchit de toute conformité.
Il est le personnage-pivot du roman. Autour de lui, deux autres tracent des chemins à sa périphérie, le père, tenté par la mort, et la grand-mère, fière et protectrice.
Des chemins que l’enfant ne prend pas, ou qu’il prend et laisse, car il trace le sien propre, solitaire, taiseux et déterminé.

C’est un roman semblable à un conte, la forêt y joue un rôle essentiel. L’enfant marche dans la forêt. L’enfant chante dans la forêt. Ces forces telluriques témoignent d’une vie puissante, enracinée, qui lui donne une force quasi sauvage. De cette sauvagerie où l’instinct est une sauvegarde de tous les pièges, de tous les dangers.
« Toi, tu portais tout sur ta tête. Seul. Parce que sans le savoir, tu avais accepté tout l’obscur sous tes pieds. »

Jeanne Benameur écrit un livre qui met en jeu les forces du deuil et celles de la vie. Des phrases résonnent, de ces phrases qu’on ne fabrique pas, qui naissent de « dessous la langue », elle qui parle dans son livre de « la langue du dessous les choses ».

Il faut desserrer l’enfance en nous, comme le raconte Jeanne Benameur.
Il faut entendre sa peur et s’en servir comme un aiguillon de vie.
Exorciser ses démons et ses fantômes.
Outrepasser le respect et la tradition.
Délaisser le chagrin qui enferme.
« Un enfant comprend tout. » C’est vrai. Cela vient peut-être aussi de la radicalité de sa mère, une femme « insoutenable au village pare qu’elle acceptait de tout perdre, même ses morts ».
Jeanne Benameur sait quelque chose de l’enfance qui n’a pas disparu. J’aime cela, j’aime cette force sauvage et primitive qui nous incarne mieux que toute raison raisonnable et que tout discours souvent faussé par notre accès à la sociabilité.
Il faut aller vers la langue de dessous, la langue pour écrire, car « les mots des langues ignorées restent à l’abri des bouches. Personne ne les entend. Ces mots-là sont seuls à détenir quelque chose qui fait vivre. Encore. Et aller dans le jour. Parce qu’il faut bien que toute nuit cesse ».

Claudine Galea.

15 mai 2017