Entretien avec Benoît Peeters (partie 1/3)

"Benoît Peeters acteur dans La Part de l’ombre, moyen métrage d’Olivier Smolders. Photographie : © Jean-François Spricigo"

J’ai souhaité m’entretenir avec Benoît Peeters dans cette rubrique parce qu’il relie l’écriture (roman, biographie, scénario) et les arts visuels (cinéma, bande dessinée, roman-photo). Dans cet entretien publié en trois parties, il relate sa découverte du cinéma, sa collaboration avec le dessinateur de bande dessinée François Schuiten, avec le cinéaste Raoul Ruiz et la photographe Marie-Françoise Plissart. Tous deux soutenus par Jérôme Lindon qui les a publiés aux Editions de Minuit, Marie-Françoise Plissart et Benoît Peeters sont les créateurs d’un nouveau genre : le roman-photo ou même : « Le Nouveau Roman-Photo. » Au fil de l’échange, on découvre comment l’écrivain œuvre à la recherche d’un équilibre subtil entre deux forces : l’intention scénaristique d’un côté et la force narrative de l’image de l’autre (où l’on apprend que le texte ne doit pas porter seul l’ensemble de la narration et que l’auteur de bande dessinée ou de roman-photo doit parfois adapter son texte). Inspirée en partie par sa rencontre avec Raoul Ruiz, son éthique repose sur un goût de l’improvisation et du bricolage dans la création artistique et sur une place centrale faite à la liberté de choix des moyens de réalisation. Se dessine ainsi un parcours unique où Benoît Peeters creuse un sillon à la croisée des arts visuels et de la littérature, passant sans cesse de l’un à l’autre, mêlant, reliant à deux, quatre ou six mains textes et images pour construire une œuvre d’une très grande richesse visuelle et narrative.

Aude Pivin


Entretien en trois parties
I Naissance de l’oeil
II L’image et l’écrivain
III L’éthique et la liberté

I – Naissance de l’œil

La découverte du cinéma

Votre premier choc cinématographique ?

En dehors des films d’enfance, des Disney que toute ma génération a pu voir, le premier film dont je garde un souvenir très fort c’est Tabou de [Friedrich Wilhelm] Murnau et [Robert] Flaherty. Je devais avoir huit ou neuf ans et je suis tombé dessus par hasard à la télévision. Il m’a beaucoup marqué par son exotisme, sa beauté et surtout par la tristesse de sa fin.

Dès l’adolescence, j’ai été un spectateur très assidu en salles, notamment à Bruxelles au Musée du Cinéma où la programmation était d’une grande richesse et très bon marché. J’ai vu des films à haute dose sans faire de vrais choix, comme en littérature : je voulais lire et voir le plus possible. Il y avait des rétrospectives de Pasolini, Visconti, Bergman, du cinéma muet, de tout ; je voyais jusqu’à trois films d’affilée. À dix-huit ans, j’ai énormément fréquenté les salles d’art et d’essai à Paris où je m’occupais d’un ciné-club. J’ai complété ma culture cinématographique avec Fassbinder, Duras, Godard, mais aussi avec des cinéastes polonais, tchèques ou sud-américains dont les œuvres étaient assez radicales. Il y avait dans leurs films une liberté que je retrouve aujourd’hui chez Kaurismaki.

Et la littérature arrive comment dans votre cheminement ?

Dans mes passions de jeune homme, la littérature et le cinéma étaient sur un pied d’égalité. J’ai pratiqué très tôt le cinéma en super 8, puis en 16 mm fauché, et l’envie d’écrire pour le cinéma était forte. Mais la bande dessinée s’est présentée à moi à travers mon amitié d’enfance avec François Schuiten. De plus, elle était praticable, sans lourd dossier et sans producteur, sans argent et sans attente. Notre travail a rencontré un certain succès, puis j’ai fait la connaissance d’autres dessinateurs et je me suis donc mis à écrire pour la bande dessinée. Mais l’amour du cinéma est resté une évidence et j’ai continué de le pratiquer en pointillé, notamment avec Raoul Ruiz.

Passage à la réalisation de films de fiction et documentaires

Comment avez-vous rencontré Raoul Ruiz ?

Lors d’une rétrospective de ses premiers films, organisée pendant l’été 1982 par la Cinémathèque belge. Il avait apporté Les trois couronnes du matelot en copie de travail. C’était une version non étalonnée, non mixée. On était presque en salle de montage. J’ai été ébloui par le romanesque, l’invention visuelle, toute sortes de préoccupations narratives proches de ce qui m’intéressait dans le Nouveau Roman, chez Borges et ailleurs. Je suis allé vers Raoul et on a très vite sympathisé. Il s’est intéressé à ce que je faisais, aux premiers travaux littéraires, aux premières BD, aux premiers récits photographiques et on a développé une collaboration : d’abord en 1987 avec le film La Chouette aveugle dont j’ai écrit le scénario, ensuite en 1989 avec le livre Le Transpatagonien [Benoît Peeters, Patrick Deubelbeiss, Raoul Ruiz] ; enfin à travers de grands entretiens [repris dans le livre Raoul Ruiz le magicien – en collaboration avec Guy Scarpetta, Les Impressions Nouvelles].

Que pouvez-vous dire de votre propre passage à la réalisation ?

Dans la lignée des récits photographiques, j’ai réalisé un premier court métrage de fiction en 1987, Le compte rendu. Il partait d’une narration fragmentée en photographies pour s’achever par un long plan-séquence en steadicam. Le dernier plan (le film est disponible intégralement sur Vimeo) que j’ai réalisé en 1999 est mon seul long métrage.

À côté de ça, il y a beaucoup de documentaires pour lesquels j’ai travaillé, parfois comme scénariste, parfois comme réalisateur. Le documentaire me plaît notamment parce qu’il laisse une large place à ce qui s’invente sur le moment. J’ai tenté d’appliquer cette logique au cinéma de fiction, à travers des « documentaires-fiction » comme Le Dossier B ou L’Affaire Desombres.

J’ai par ailleurs gardé de Ruiz, encore plus qu’une esthétique, une éthique du cinéma, faite de liberté, de diversité de moyens, de goût du bricolage. C’est un homme que je n’ai jamais vu plaintif, mais toujours dans un rapport heureux au cinéma, même dans les périodes les plus difficiles. C’est resté pour moi un modèle.

Et le travail avec la photographie ?

Le cinéma n’est parfois pas loin… Dans Le Mauvais Œil [roman-photo paru aux Editions de Minuit en 1986 en collaboration avec la photographe Marie-Françoise Plissart], c’est comme si les images étaient projetées et que des personnages les commentaient. Comme Droit de regards, c’est un livre marqué par le Nouveau Roman. Jérôme Lindon avait beaucoup aimé ce côté un peu étrange où on n’arrive jamais à savoir qui parle. C’est un livre traversé par le mensonge. J’ai gardé de ma jeunesse, de ma fréquentation du Nouveau Roman, de Perec et de Barthes, un goût de l’expérimentation formelle. Si je repense à la fameuse formule de Nathalie Sarraute, L’Ère du soupçon, même dans Les Cités obscures, il y a beaucoup de soupçon, d’entre-deux, de jeux entre le vrai et le faux, entre la fiction et son commentaire. Tout cela est traversé d’inquiétude.

Ce qu’on retrouve aussi chez des cinéastes comme Marker…

Oui, j’ai d’ailleurs eu la chance de rencontrer quelquefois Chris Marker que j’admirais depuis longtemps. Mais ce rapport un peu mystérieux, on le retrouve aussi chez Godard, Robbe-Grillet et pas mal d’autres. C’est un rapport littéraire au cinéma. C’est même la tradition française d’un cinéma d’écrivain. Marker est à l’origine un écrivain. Duras et Cocteau aussi évidemment.

Finalement, le cinéma a compté beaucoup plus pour moi que mes publications ne pourraient le laisser croire. Les traces sont la plupart du temps indirectes. C’est une empreinte sous-jacente. Dans mon panthéon personnel, beaucoup de films entreraient à côté des plus grands livres qui m’ont marqué. Welles, Hitchcock, Bergman, Tarkovski, Wong Kar-wai et bien d’autres continuent de m’accompagner.

À suivre...


Benoît Peeters

Benoît Peeters est né à Paris en 1956. Son premier roman, Omnibus, est paru aux éditions de Minuit en 1976. Depuis, il a publié une cinquantaine d’ouvrages. Essayiste, biographe de Hergé, Jacques Derrida et Paul Valéry, il est aussi le scénariste de la série de bande dessinée Les Cités obscures (en collaboration avec François Schuiten). Il a réalisé un long métrage, Le dernier plan, et plusieurs documentaires.

Aude Pivin - 18 mai 2017