Laurent Herrou et Pauline Sauveur | Un monde_Tir à vue (introduction)

Deux textes mêlés dès le départ pour une lecture performance, qui se croisent et se répondent, qui abordent le politique, l’indissociable dimension politique de ce que nous sommes, dans une approche fragmentaire du quotidien, à travers ce qu’il peut y avoir de plus intime, de plus banal parfois.

On ne sait pas de quoi naissent les textes, quel désir, quelle impulsion.
On la suit, on écoute, on pose les doigts sur le clavier, on se plie au caprice.

Une voix, celle du journal, que Laurent Herrou construit et fait prendre corps, énonce le commencement de ce texte, sa propre élaboration, qui nait du lieu et de l’envie de lire.

« C’est Pauline qui en a eu l’idée, c’est elle qui a dit : et lire au prieuré de La Charité sur Loire, ça te dirait ? Elle avait parlé avec Éva qui ouvrait un café éphémère sous les arcades du vieux bâtiment pendant l’été, c’était un lieu qui m’avait toujours séduit, il tranchait avec la région, chaque fois que j’allais chercher quelqu’un à la gare et que l’on traversait le pont sur la Loire, je l’interrompais — les gens qui sortent des trains ont toujours des choses à dire — et je lui disais de regarder en arrière, vers l’abbatiale, d’admirer la vue sur les toits de la Charité. Généralement les gens se retournaient automatiquement, pour me faire plaisir, sans interrompre leur discours, ils regardaient en hochant la tête mais je voyais bien qu’ils s’en foutaient. Moi à chaque fois que j’arrivais à la Charité en venant du Cher, j’étais sans voix devant la vue sublime : le vieux pont, les toits de la ville qui se chevauchaient les uns les autres, le prieuré magnifique, le paysage de la Loire et souvent, des bandes de nuages fines et légères comme de la ouate qui s’effilochaient le long des ardoises. »

Le texte se prolonge, factuel, précis, et de lien en lien comme l’hypertexte apporte au devant des mots ce qui nous traverse, cette violence que l’on côtoie de loin, de près, ou de plein fouet.

On ne sait pas pourquoi on décrit un pont, pourquoi on fait un lien, ce lien-là : du pont d’aujourd’hui à la vie d’avant, de la Charité à Nice, de la violence des hommes un 14 juillet à celle, quotidienne, à laquelle on ne prête plus attention, celle que l’on accepte en baissant la tête, en se disant qu’elle est — l’horrible mot — normale ?

L’autre voix s’interroge, Pauline Sauveur grogne et proteste sans ponctuation sur un détail de rien qui pourtant dénonce l’insupportable que l’on ne voit même pas, le sexisme le plus banal, sur ce qui importe si peu. Les auteures de poésie, qui s’en soucie ?

« je lis les titres les noms les livrets les auteurs les prénoms et à mesure l’espoir non mais tu vois trop conne l’espoir d’une parmi ces hommes qui dirait qu’on avance tu vois doucement mais trop conne trop naïve trop facilement qui ne râlerait pas si même une seule unique Gallimard quand même je lis sans incliner la tête je lis la tranche ceux que je connais de nom ceux qui me disent quelque chose ceux que je ne connais pas et qui font que je suis ravie de ce cadeau du coffret celle qui aurait pu être là m’aurait ravie autant j’ai la satisfaction modeste une sur douze une seule une et onze ça serait bien ça serait un début un bon début ça serait encourageant ça serait nécessaire et j’en serais même reconnaissante et soulagée et contente et satisfaite »

Il y a plus grave que la poésie. Effectivement. La protestation s’énonce comme une pensée en train de se former et s’amplifie, rejoignant la même question de la violence faite au féminin et aux femmes.

Un monde…

Le titre s’est imposé, une fois la structure assemblée, une fois les textes découpés et recollés suivant le pressentiment du dialogue.
Titre double qui dit deux fois, qui martèle et multiplie l’interrogation.
Un monde.

Tir à vue.

Le titre, le tiret — vous le voyez à présent… ?

Lire les autres articles de cette chronique :
2 - (l’art n’est pas une guerre)
3 - (enregistrement)
4 - (lire en écho)
5 - (suite possible)
6 - (la parenthèse)
7 - (un an)
8 - (Nice)

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Présentation des auteurs

Laurent Herrou écrit et publie depuis 2000.
Reconnu dans le domaine de l’autofiction (Les enjeux de la chair dans l’écriture autofictionnelle, EME Editions, 2017, Louvain-La-Neuve), son travail interroge tout autant le quotidien que le geste d’écrire lui-même, ses rites, sa nécessité, son impératif.
Son Journal 2016 est paru en mai 2017 aux éditions Jacques Flament.
L’inconfort du « je » : dialogue sur l’écriture de soi avec Arnaud Genon et Nina Myers, récit d’une trahison, paraîtront également cette année chez le même éditeur.

Avec Pauline Sauveur, il a créé * Public Averti, collectif libre d’artistes, en 2015 : ensemble, ils organisent des lectures et des expositions.

Bibliographie

Laura, éditions Balland, 2000
Femme qui marche, éditions H&O, 2003

Je suis un écrivain, Publie.net, 2008, Publie Papier, 2013
Cocktail, EP-LA.fr, 2010

Les bonheurs, Jacques Flament Editions, 2011

La matière des rêves, Jacques Flament Editions, 2011
Les pièces, éditions Émoticourt, 2012
La part généreuse, Jacques Flament Editions, 2014

Le Bunker, Jacques Flament Editions, 2015
Journal 2015, Jacques Flament Editions, 2016
Autoportrait en Cher (et en mots), Jacques Flament Editions / MCB°, 2016
Journal 2016, Jacques Flament Editions, 2017
L’inconfort du « je » : dialogue sur l’écriture de soi, avec Arnaud Genon, Jacques Flament Editions (à paraître 2017)
Nina Myers, Jacques Flament Editions (à paraître 2017)

www.jacquesflamenteditions.com/laurent-herrou/
www.facebook.com/laurent.herrou
www.facebook.com/publicaverti

Pauline Sauveur mêle écriture, installation et photographie dans des projets hybrides et poétiques, afin de questionner le quotidien, l’intimité, la relation au corps, à l’espace et au territoire.
Ses livres sont publiés en littérature générale et jeunesse.
Ses projets ont parfois des noms curieux : Le petit déjeuner, Les chaises sont des fenêtres comme les autres, Presqu’îl-e, Bruissements intimes

Elle a fondé le collectif *public averti avec l’écrivain Laurent Herrou, pour lire au public. Ils organisent régulièrement des lectures et des expositions avec de nombreux autres artistes. Elle est également architecte conseillère et intervenante dans le cadre d’actions de sensibilisation à l’architecture.

Bibliographie

Deviens ce que tu es, collection Images & Mots, Éditions Jacques Flament 2017.
Chez elle, texte et photos, Éditions Littéraure mineure 2017.
Le drôle de Chat qui mord (Jeunesse), Giovanna Gazzi illustratrice, Éditions La souris qui raconte 2017.
Sauvage(s) !, nouvelle, recueil collectif, Édition Oniva 2016.
3 nouvelles (de) maison, volume n° 157, Éditions Poieïn 2016.
Désir nu, volume n° 138, Éditions Poïein 2014.
On attend(Jeunesse), Laurence Bernard co-auteure, Éditions mille univers 2013.
Le salon aux cerises, texte et photo, Laurence Bernard co-auteure, Éditions mille univers 2013.
Rêveries en Berry, carnet de voyage imaginaire, Laurence Bernard co-auteure, Éditions Éponymes 2013.
Neige, nouvelle, recueil collectif, Carnets Livres éditions 2010.
Secrets de l’eau (Jeunesse), Laurence Bernard illustratrice, Éditions Bilboquet 2007.
Secrets de jardin (Jeunesse), Laurence Bernard illustratrice, Éditions Bilboquet 2006.

www.paulinesauveur.fr
www.facebook.com/pauline.sauveur.auteure
www.facebook.com/publicaverti

Et son journal de résidence sur remue.net.

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Crédits photo :
portrait de Laurent Herrou : Emmanuelle Corne, 2017
portrait de Pauline Sauveur : Marie Lys Hagenmüller, 2016.

1er juin 2017