Laurent Herrou et Pauline Sauveur | Un monde_Tir à vue (suite possible)

Un coup de poing sur la table. 
Dans un film de super-héros, le mouvement appellerait le ralenti.
Lentement l’ensemble de ce qui serait sur la table entrerait en lévitation, miettes assiettes verres et bières pain et cuillères. Gros plan sur le poing les doigts crispés et probablement, après cet instant littéralement suspendu des affaires en l’air, le fracas de tout retombant. Le coup aurait porté, il aurait été visible et entendu, amplifié, magnifié, la vitesse normale de la vie normale pourrait alors reprendre. Le ralenti aurait mis en exergue : le choc.
 
Mais qu’en est-il du coup qui se répète, qui se multiplie ? Coups de gueule rage et cris, qu’en est-il ? S’il recommence, se reproduit, constamment se renouvelle, radote et ressasse ? A partir de quand la multiplication affaiblit, à partir de combien il s’amenuise ? A quel moment tu te lasses ? A quel moment, dis, je te saoule ?
A partir de quand on s’habitue ?
Quand est-ce que l’espoir se désagrège ?

Il y a le coefficient éloignement / intérêt, bien sûr la sphère proche, celle qui nous touche, qui se trouve au bout de nos bras, proche, juste là. Et ce qui est plus loin ailleurs, et bien tant pis, voilà, si aucun lien personnel, faibles ou forts ne nous relient, alors tant pis, on n’y peut rien, c’est humain j’te dis. Alors un autre continent…
Il y a le coefficient fréquence / habitude aussi, tu comprends, c’est la même soupe. Un attentat de plus, de trop, toujours de trop, terriblement. Oui. Mais à la radio, j’entends parler d’attentats fréquents et plus précisément d’attentats qualifiés de moins graves. Rassurez-vous, il s’agissait de la Colombie, d’une tradition en somme. Moins de morts, plus loin, c’est toujours moins (grave). Et s’il est mien ? Le seul mort du matin ?

La bonne réponse n’existe pas. Et le poing sur la table.

Alors tu parles que tes histoires, toutes ces histoires pour une publicité sur papier glacé, tu vas pas encore nous tanner, dis ? Sérieux ?

Celle du parfum qui chavire les corps des femmes au-delà du bord du muret, la tête en bas, si bas à l’envers et l’angle de la pierre dans le dos en souriant. Couchez la femme et prenez place. Le mérite, soyons pragmatique, c’est le confort. On est confortable, les cailloux, la paille, les brindilles, rien, les peccadilles, le poids, c’est deux en un, c’est carpette et jolie fille, c’est pratique en fait, l’amour dans la nature et les rues de Paris, la pépette se pose là, allez viens.
Oui viens, bien sûr, mon amour viens, toi que j’aime, que je désire, ce n’est pas là, le sujet. Non.

Le sujet c’est la représentation.

Le groupe Ni putes ni soumises avait fait la variation de son propre titre : pute si je veux et soumise quand je veux. Soit la négation soit le négatif. Assumer ok, mais pourquoi limiter le champ des possibles à ces deux mots ? Pourquoi faire croire que la féminité devrait uniquement se définir par ces deux mots, une condamnation ou une autre, elle est où la possibilité de vivre là-dedans ?
D’ailleurs ils m’emmerdent, à force. Leur répétition.
C’est la représentation, qui comment dire, me saute à la gorge qui grogne. Les coups de pub multipliés qui amenuisent, qui effacent le problème, qui énoncent la norme, le discours. C’est ta gueule bouge pas et reste là tranquille on te dit. Une femme, une image de plus. C’est le corps le sexe ou un cendrier, une tasse un objet, un truc aux jambes écartées, les reins en l’air, toujours glamour ou décharné, faudrait pas non plus croire à une quelconque vitalité, c’est à peine vivant et à peine réveillée, c’est droguée ou consentante du pareil au même on va pas chipoter.
 
Alors il y a la question qui revient, qui redemande, constamment, qui franchement vous trouvez ça normal ?
Il y a les yeux ouverts qui n’en finissent pas de voir, vous ne voyez pas ? Et je me répète et je rage. Oui je radote. La force de la question, de la question qui traverse, et la réponse, l’effort de réponse.

C’est le poing sur la table. Sans relâche.

Pauline Sauveur (22 juin 2017)

Photographies Laurent Herrou, Bruxelles, la Charité.

Lire les autres articles de cette chronique :
1 - (introduction)
2 - (l’art n’est pas une guerre)
3 - (enregistrement)
4 - (lire en écho)
6 - (la parenthèse)

Pauline Sauveur , Laurent Herrou - 3 juillet 2017