Les Carnets d’Eucharis | Un extrait de "Habeas Corpus" de Claude Minière

L’année 1972 fut une année charnière. Peut-être ne serait-il pas inutile de rappeler qu’ont eu lieu quatre ans plus tôt les « événements de mai », pourtant je veux pointer ici cette année 1972 comme celle où se tient le « Colloque de Cerisy », organisé par Philippe Sollers et consacré à Artaud/Bataille. La lecture d’Artaud et de Bataille a été mise à l’ordre du jour par la revue Tel Quel (qui compte Denis Roche parmi les membres de son comité de rédaction). La revue Tel Quel (moins d’adjectifs) a opéré dans le glacis littéraire et intellectuel du début des années 60 une percée sans équivalent. Denis Roche y participe en sa qualité de poète. Il y donne à écouter « Artaud refait, tous refaits ! » mais aussi, dans le cadre champêtre de Cerisy, et comme pour aérer un climat de tensions relationnelles, lance cette exclamation : «  comme ce chien aboie bien ! » Dans le contexte, que signifiait donc « Artaud refait » ? Je crois que la lecture d’Antonin Artaud avait été un choc (on s’en remet difficilement) et que le choc, plus que les interventions fiévreuses de quelques contributeurs du colloque, a été le déclencheur logique de la rupture effrontée : Denis laisse derrière lui un mouvement, un collectif, un combat qui lui paraît trop lourd d’obligations et fait obstacle à la subjectivité.
Ne serait-ce pas pour s’éloigner de cette situation, et après un passage par « la Mort », que Denis Roche fondera, huit ans plus tard, les Cahiers de la photographie ? La pratique photographique : « disparaître », dit-il. Pourquoi la poésie est inadmissible ? Pourquoi est-elle inadmissible en 1968 ? Parce qu’elle semble ignorer la corruption. La pensée de la corruption y est censurée. Par là, la poésie n’est pas présente. Elle est donc « inadmissible ». Ezra Pound dans son « Canto LXXII » (écrit en italien, et dans une sorte de fureur dantesque) déjà avait noté : « ch’io faccia il canto della guerra eterna Fra luce a fango » (que moi je fasse le canto de la guerre éternelle entre lumière et fange). Le corps est le témoin et le support de la présence et de la corruption. D’une longue histoire donc, singulière et générale, de présent et d’éternité (une guerre).

Extrait de Habeas Corpus
Claude Minière
In « Les Carnets d’Eucharis » (2017), rubrique « ClairVision », p.127/128.

23 juin 2017