L’Hypothèse T∀nger




Je ne sais ce qui impressionne le plus dans L’Hypothèse T∀nger d’Anne Malaprade, si c’est le réseau proliférant des « hypothèses » ou le creusement méthodique de l’abîme auquel la confronte « Tanger ». Le discours ou la douleur. La maîtrise ou son renversement.
Car si « T∀nger met la barre très haut », comme elle l’écrit, le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle ne recule pas devant la difficulté, ni devant le danger et l’affrontement qu’il implique. Ou peut-être serait-il plus exact de parler d’épreuve, tant son texte, comme écartelé entre son extrême densité – qui le rend souvent ardu, déconcertant, voire par moments presque inaccessible – et l’extrême tension qu’il génère, s’avance et nous entraîne dans des zones toujours plus inhospitalières. Un dédale, obscur et froid, oppressant, où stagnent les « eaux sales » d’une enfance qui ne cesse de revenir tout défaire et interdire. À même la ville, sa mémoire dessous telle une plaie toujours béante, incicatrisable. À même les mots, les phrases pour échapper, ça qui les enchaîne au corps et les fait inexorablement échouer : « le sexe, la continuité de la mort dans la vie ». À même son prénom, cette initiale qui rapporte continûment l’auteure à sa propre origine et à la loi commune : l’« obligation de catastrophe : nous nous en allons de nous-mêmes, nous déposons les armes et les ailes ».
Je ne comprends pas tout, je ne partage pas non plus totalement son penchant pour la « théorie », qui me semble ici faire plus écran qu’elle ne permet de mieux approcher la vérité.
Mais dès qu’on y touche, dès que l’écriture se desserre un peu ou qu’on délaisse soi-même le désir de tout comprendre, ça devient vraiment bouleversant. Comme un théâtre d’ombres, une scène où l’on n’entendrait et n’apercevrait jamais que les éclats furtifs de ce face-à-face qui requiert Anne Malaprade. Intime et implacable, cru, âpre, acharné. Cette lutte à mort d’elle et de ses doubles contre toutes les autres d’elle qui la hantent. Il faut démêler. Les cris, les chairs – l’écho de quel crime encore à venir. « Ne rien garder, se séparer de tout ce qui fut destiné. » Les phrases tombent, terribles et terriblement efficaces. Coupantes. Ça va vite. Tout se fragmente : « je » et Genèse. Tout s’emboîte et miroite, inextricablement : A et ∀, corps et mots, noms, générations, partitions. Elle nous fait entrer dans la danse. Tantôt de loin, devinant comme S. la scène « à travers une cloche de verre », et tantôt si près que ça met mal à l’aise. Sons sens sang, tout se confond et c’est comme si le sol alors se rouvrait sous nos pas. Vertige : c’est notre propre nudité soudain qui nous fait face.
C’est le plus poignant : cette façon si décidée de se tenir et nous tenir avec elle au bord du précipice. D’avouer la violence et la solitude que c’est, la « mélancolie orpheline, dit-elle, qu’appelle T∀nger ». Et c’est ce qui fait la beauté sans fard de son livre aussi – toute la séquence « T∀nger touché » et la fin sont magnifiques.



Gérard Haller



[Extrait]

« Aspirer et respirer la surface céleste, deviner la profondeur terrestre, tanguer, T∀nger, toucher, T∀nger, regarder les pensées inventées, les essayer, les étirer, les sublimer. Tenter. T∀nger. Les enfants, les enfants hors d’elle, précipitation et destin, la vie des enfants toujours au-delà du triangle Sarah-Sylvia-Teresa.

Seule, respirer. Seule, manger. Seule, lire. Seule dans l’amour de Personne.
Mourir et naître, seule. Chercher le prénom de l’enfermée vivante. Ces folles qui démarquent nos corps, nous les folles emboîtées les unes dans les autres.
Une autre folle défait mon cours.

Sarah ne supporte aucune exactitude. Sylvia passe outre ses enfants. Teresa enfante ses petits-enfants. Dès que la chouette a des ailes Sylvia veut crever les yeux de sa mère pour échapper à son regard.

Aimer à deux, vouloir le pluriel. Seule. Sarah lui donne ce que l’être me retire. Vivre un corps à corps littéral. L’esprit court après les métaphores et voyage.
Nos livres reposent les uns sur les autres. L’encre traverse le corps-Sylvia. L’ignorance du féminin, l’ignorance des corps de Teresa.

Habiter son chagrin, le sentir au plus vif enterré dans l’égoïsme d’un autre. L’écriture et la lecture dans une chambre, des mois entiers enfermés, rien n’existe que l’encre, l’Ancien Testament ne veut pas du sang, il ne veut pas d’amour. La terre s’éloigne avec l’été, les corps fléchissent, l’hiver saisit l’existence dans sa continuité blanche, au matin le givre signe : recueil des âmes mortes ou mortes nées. Abraham ne pose pas de question. Abraham prend sa parole contre celle d’Isaac. Il ne prie que pour dire qu’il ne vit pas, tous liens rompus. Son indifférence surveille un déclin. Aucune voix ne soutient la nouvelle entrée dans l’hypothèse T∀nger : les dieux soutiendraient les fauves ? »




L’Hypothèse T∀nger, cipM, coll. « Le Refuge en Méditerranée », 2017.
En vente sur le site du cipM, 15 euros.

2 juillet 2017