Sidérer, considérer : "Une colère par amour de la vie"

"Aux autres, aux invisibles (comme aux choses, comme aux océans, et plus encore aux morts puisque l’on doit penser à leur non-vie, parler à leur « non-ouïe », disait Pierre Pachet), il faut demander ce qu’ils ont à dire : ce qu’ils diraient, ce qu’ils pouvaient, ce qu’ils pourraient et que donc nous pourrions. Il ne s’agit pas d’exalter des situations de dénuement, encore moins de s’y résigner – et la porte est étroite, car il faut dire qu’il y a parfois, en ces matières, beaucoup de complaisance, quelque chose comme un tourisme humanitaire, des artistes (et moi ?), qui jouent à leurs heures aux exilés, une étrange ou même louche collusion entre ces enjeux et le fait même de l’art aujourd’hui ; or il faudrait garder en soi tant de peur, de peur de parler, en parlant de tout cela… Mais au meilleur de ces pensées, ou de ces démarches, s’impose la nécessité de faire cas des vies qui effectivement se vivent dans tous ces lieux et qui, en tant que telles, ont quelque chose à dire, à nous dire de ce qu’elles sont, et par exemple du monde urbain qui vient, et qui pourrait venir autrement. Mieux que les bords, donc, délaissés et activement invisibilisés, des franges qui seraient déjà des preuves, la preuve qu’on pourrait faire autrement puisqu’on fait autrement."

Marielle Macé, Sidérer, considérer, éditions Verdier, août 2017


Ce livre, Sidérer, considérer (sous-titré Migrants en France, 2017), qui paraît chez Verdier ce mois d’août 2017, est un essai, comme l’universitaire Marielle Macé, au parcours éloquent, a coutume d’en produire (ainsi son récent Styles. Critique de nos formes de vie, chez Gallimard en 2016) ; ce livre est un essai, paru dans cette collection atypique de petits formats essentiels, la petite jaune, chez Verdier, qui déjà avait accueilli au printemps 2015 le dialoque entre Mathieu Riboulet et Patrick Boucheron (Prendre dates) ; mais comme celui-ci, il est un essai aux multiples sens du terme, il essaie littéralement : car il y a dans ce texte de questionnement politique et métaphysique une énergie spécifique, une force, sise entre l’usage de la langue et son propos, né d’un état du texte et du langage (ce, dès le titre qui focalise, les rapprochant, deux verbes si absolument proches et si absolument disjoints), qui produit sa singularité, celle d’un d’objet absolument & : absolument littéraire, & absolument politique.
Il ne "lâche" jamais son affaire, sa tentative de considération au plus près des choses et êtres (les réfugiés et nous qui les accueillons si peu, si approximativement, tout à notre sidération), ne se posant pas en surplomb mais règle sa focale avec soin. Ce soin, ce souci, du regard et du geste sont échos dans l’écriture du souci, voire du soin de l’autre auxquels ce livre nous enjoint.

Ce texte, lancé, puis reçu (lu), pose questions : et les questions, mises en phrase, en firent une seule, elle est dessous — mais surtout, lui succède, la réponse de l’auteure, qui affirme plus avant encore cette nécessité de la littérature en un moment incertain, dans une époque qui fait mine de la dégager, de s’en dispenser. Question de style, et bien au-delà :

GB — C’est un livre d’intervention atypique, subjective, énoncée sans objecter le « je », ni la parenthèse corrective (trace peut-être de son statut initial de discours, à Lagrasse, je crois ?), ni le doute et le tâtonnement ; s’appuyant pourtant sur un solide savoir et corpus, littéraire et philosophique, ainsi que sur une habileté rhétorique effective, et cette spécificité me fait une voie d’entrée spécifique, par l’écriture même : l’absence de notes de bas de pages, le ton, le phrasé, produisent une rupture avec certains codes de la littérature de recherche, me semble-t-il ; mais plus que des élégances, et au-delà de simples affranchissements par rapport à un genre établi, ce qui se joue là m’évoque quelque chose comme la construction d’une voix, spécifique et assurément nécessaire au propos – quelque chose comme un alliage d’engagement et de tremblement, qui ne se refuse pas à l’émotion, sans rien céder de l’endroit de travail d’où émane ce propos : il y a là la jonction d’un savoir et d’un être, et ce tremblement intime comme cette connaissance « documentaire » ont à faire ensemble. On pourrait résumer cela par une formule comme « plus littéraire qu’universitaire », mais ce serait trop résumer ; car quelque chose de spécifique vient par ce flux, ou flot, nécessaire au transport de ce corpus et des liens produits entre notes, images et citations. J’aimerais savoir si je vise juste, plus ou moins, et que ceci soit espace de dialogue ; j’aimerais savoir aussi comment s’est écrit ce texte, ce qui l’a déclenché, lancé, et ce qui l’a mené à son terme...

— Marielle Macé  : J’espère en effet qu’il s’agit là d’un texte littéraire, un texte qui ait de la littérature l’effort (un effort de justesse, un effort pour dire juste et traiter avec justice), l’adresse indéterminée (car il s’agit de s’en aller parler à tout le monde, de s’en remettre aux mains du monde), et, si c’est possible, la force d’affectation (puisqu’il entend à la fois réfléchir à des émotions politiques, comme la sidération ou la colère, et les infléchir, les drainer vers le maintien rageur d’une attention, vers une repolitisation du regard, de l’écoute, de l’accueil, de la vigilance).
Il me semble que le rendez-vous de notre époque avec l’histoire tient tout entier à ce que l’on appelle la « crise des migrants », que lorsque l’on fait profession d’écrire il faut aujourd’hui toujours parler de cela, parler pour cela, et en parler avec soin, avec scrupule. Je me suis souvenue d’expérience familiales (liées notamment à la guerre du Kosovo), engagée (même si c’est beaucoup, mais vraiment beaucoup moins que d’autres), rapprochée de collectifs (le Résome, le Pérou) comme de travaux savants (d’histoire, de philosophie morale, d’anthropologie des migrations, de droit...) Cela consistait, je l’ai compris progressivement, à me placer tout ensemble, pour penser et soutenir ce qui m’apparaît comme l’évidence d’un impératif d’hospitalité (par conviction de justice, par colère, et par amour de la vie), à me placer donc à l’école du poème, à l’école de la pensée, et surtout à l’école des situations, c’est-à-dire à partir des pratiques d’accueil et de soin, des luttes quotidiennes, des gestes démultipliés, à recevoir d’eux une injonction. À l’écoute de ces gestes, c’est toute la considération de ceux qu’on dit migrants qui se transforme : non plus errants mais héros, immenses, malgré la détresse et le sort qui leur est politiquement fait.
Et c’est lorsque ce couple de verbes, sidérer / considérer, s’est présenté à moi comme une ligne d’écoute possible du présent, un éperon pour fouiller les affects ou leur absence (l’absence, par exemple, d’un deuil collectif et politique), une façon de comprendre nos manières de nous rapporter à ces « autres », ceux qu’on n’attendait pas, c’est lorsque ces mots m’ont paru imposer leur tranchant qu’est venue l’écriture, et qu’il m’a semblé qu’un effort poétique avait ici sa place (car je crois que j’ai fait une sorte de poème, un pamphlet-poème). Je l’ai écrit de façon certes plus emportée et plus continue que des livres plus savants ; mais au fond sans autre grande différence que ce souffle, et sans éprouver le sentiment d’y passer une frontière considérable (y sont d’ailleurs entrés tous les textes qui m’importent le plus, trouvant à converger vers aujourd’hui). Car il me semble que tout mon travail de littéraire, de lectrice, est animé par cette rage de l’expression et cet effort (qui est aussi une peur, un scrupule, le sentiment d’avoir un tribut à payer au réel) pour tenter de dire juste. C’est ce que j’attends, pour ma part, de la littérature (— et c’est cet acheminement vers toujours plus de justesse, une justesse comme un point d’orientation placé au devant, que nourrissent pour moi les parenthèses, les retours, si présents en effet dans mon écriture). Dire juste : pas exactement ou pas d’emblée dire vrai, croire même qu’on le puisse, mais dire avec précision l’imprécis, avec scrupule le multiple, avec véhémence le maltraité, le malmené. Cet effort, je le partage avec d’autres et je l’affûte à leur contact, des autres qui sont des écrivains (Ponge, et pour les contemporains Jean-Christophe Bailly, Pachet, Nathalie Quintane) aussi bien que des savants lorsqu’ils sont eux aussi animés par cette rage d’expression (Luc Boltanski, Patrick Boucheron).
Ce texte a d’abord été une conférence en effet, au Banquet de Lagrasse, un lieu devenu important pour moi. C’est au Banquet que je dois certaines de mes amitiés les plus vives, et c’est à lui aussi que je dois, avec ces amitiés (par elles en vérité), l’intensification d’une sensibilité politique, d’une sensibilité au politique. Cela m’aura d’ailleurs pris du temps pour attendre cela des livres ; pour que le souci des phrases (ce souci d’enragée du langage) s’oriente autrement, s’avive, s’encolère, réclame qu’il soit partout question du présent, et dans le présent des luttes et des tenus pour peu.
J’ai continué ensuite à l’écrire, sous l’impulsion des événements (la énième destruction de la Jungle de Calais, que Zimako Mel Jones, qui a créé l’école laïque du chemin des dunes, a l’audace d’appeler « Le forum », et tout le processus des réponses, répliques et saccages, sidérantes, apportés par les pouvoirs publiques et de la Mairie de Calais ; l’ensemble des démantèlements, destructions, négations de droits…), et sous l’impulsion de lecteurs (Christophe Pradeau, Arno Bertina) dont l’écoute m’a conduite à des changements, des libertés, des soulignements. La chance fut de pouvoir, grâce aux éditions Verdier, en faire un texte bref, serré comme un poing, à la fois ferme, fervent et inquiet, qui espère soulever quelque chose d’une colère mêlée de vigilance, mêlée de volonté d’apprendre et de faire, une colère par amour de la vie.


Marielle Macé, Sidérer, considérer, éditions Verdier, août 2017

Guénaël Boutouillet - 23 août 2017