Sous les serpents du ciel

Parution d’un nouveau roman d’Emmanuel Ruben chez Rivages


L’histoire débute au moment même (au milieu du vingt-et-unième siècle) où les pans du grand barrage qui coupait un territoire du Moyen-Orient en deux commencent à se fissurer. Cela a lieu vingt ans, jour pour jour, après la mort de Walid, un adolescent tué dans des conditions mal élucidées alors qu’il faisait voler son cerf-volant au-dessus de cette frontière imposée. C’est cet événement qui est au centre du livre. Quatre personnes (Daniel, un ancien moine, Mike, le responsable du checkpoint, Djibbril, le "Parisien Volant", chef des Border Angels et Samuel, ancien observateur de l’ONU) prennent tour à tour la parole pour rappeler qui était Walid et quel fut son combat. À ces voix, se joignent celle du disparu lui-même ainsi que le chœur des femmes qui scandent leur révolte.

« Tu es né avec ce siècle, Walid, mais tu n’auras connu que l’ère des serpents d’airain, des voûtes de verre et des vols de bourdons. Tu n’auras pas vu les murs tomber, s’ériger de nouveau, retomber, tu n’auras pas vu revenir dans nos chaumières la peur des barbares, à l’heure où les vieilles frontières se secouent telles des chaînes de volcans mal éteints. »

Walid Al-Isra est devenu au fil du temps, et par delà la mort, une figure de cet archipel qui regroupe de nombreux confettis de terre, et autant de colonies, disséminées derrière le mur. Pour défier les autorités qui furent à l’origine de l’imposante clôture, l’adolescent avait trouvé un moyen plus efficace que les lancers de pierres ou de roquettes. Il s’était mis à fabriquer des cerf-volants qui déployaient leurs formes colorées et leurs messages codés de l’autre côté du grand barrage.

« J’ai cru un instant qu’il était ressuscité. Qu’il revenait sur terre pour exiger l’éclaircissement de cette affaire. Pour obtenir un procès. Walid Al-Isra, oui, le révolté au cerf-volant, comme ils disaient là-bas. Cette graine de terroriste qui nous aura bien roulé dans la farine. Cette petite frappe que le monde entier nous accuse d’avoir pulvérisée. »

Celui qui parle ainsi, c’est Mike, l’officier de réserve en charge du checkpoint, qui se souvient lui aussi, alors que le béton est en train de céder, et qui explique comment on décida un jour de "neutraliser" ce gamin qui se servait de son jouet volant en le transformant en une arme redoutable, dissimulant peut-être en son centre un drone actionné à distance.

« Ce jour-là, les longues heures de traque étaient infinies, tu voyais Walid zigzaguer sur l’écran derrière son machin volant. »

L’explication finale, c’est Walid en personne qui la dévoilera. Mais auparavant les voix (différentes et complémentaires) se succèdent et se libèrent, plusieurs fois de suite, disant la répression, l’impossibilité de vivre dans la peur, exprimant les colères et les violences, notant la montée des fondamentalismes, l’arrivée des "barbuques" et de leur armée noire dans des pays proches, donnant à lire la géographie des lieux et leurs enjeux stratégiques, tout au long d’un roman intense et envoûtant. Emmanuel Ruben développe son texte en lui procurant une grande ampleur. Sa narration monte par paliers. Il fait bouger son récit dans quelques unes des zones les plus sensibles du monde. Il nous offre, de plus, çà et là, des indices précieux pour localiser les lieux où se situe cette épopée pleine de voix vives, de vécus douloureux et de tensions exacerbées.


Emmanuel Ruben : Sous les serpents du ciel, éditions Rivages.

Jacques Josse - 5 septembre 2017