La fantaisie d’Antoine Mouton

Antoine Mouton publie Imitation de la vie aux éditions Christian Bourgois
et Chômage monstre aux éditions La Contre-allée.

Antoine Mouton sur remue.





Après avoir publié quatre livres, dont deux, tournés vers sa propre vie, offraient à la lecture une forte émotion — Au nord tes parents et Berthe pour la nuit [1] —, Antoine Mouton s’est délibérément tourné vers la fiction. Une fiction si nettement affirmée du côté de la fantaisie qu’elle peut se lire aussi comme de brillants exercices de style, de ludiques jeux de constructions.
Il y eut d’abord aux éditions Bourgois Le Metteur en scène polonais, un pastiche du théâtre, et en cette rentrée, voici Imitation de la vie où le cinéma occupe une place centrale. Centrale à la manière Mouton, c’est-à-dire aussitôt détournée.

L’ouverture est une fausse piste : d’emblée ce couple de psychanalystes (pas en couple) est attirant, intrigant. On a envie de les connaître, de savoir la suite. La suite d’une histoire qui les lie à travers un patient commun, ce qui n’est pas commun.
Un patient au nom qui sonne comme un pseudo, Pierre Erazi. Ce patient et son personnage disparaissent presque aussitôt en laissant un manuscrit dans la salle d’attente.
Ici seulement s’ouvre le chapitre Un du roman.
Le « héros » est lui aussi affublé d’un nom de scène, Émir. Antoine Mouton aime les renversements, nous conduire sur un chemin puis bifurquer dans une nouvelle direction. Un autre personnage, sa mère, se trompe habilement dans l’usage des mots. Dans une lettre à son fils, elle écrit : « N’hésite pas à revenir vers moi : la morte sera toujours grande ouverte. »
Émir a aussi un ami, François, une femme Mélissa avec laquelle il partage la maison de sa mère, et une maîtresse, Ingrid Égala. Rien n’est simple dans la vie ! Et tout cela se passe dans un lieu à la topographie incertaine : les rues rétrécissent à Setrou.
Pince-sans-rire, tel est le ton de ce drôle de roman. Où il est question de cinéma expérimental, d’amitié et de critique féroce du mariage. Mais ce ne sont que sujets périphériques.
Lorsque arrive un nouveau personnage, Hubert-Octave de la Filandre — un ancien du lycée où ont étudié Émir, François, et leur copain Thierry qui s’est suicidé à l’époque, vrai fantôme du livre —, et qu’au nom du Parti du Réel il devient maire de Setrou, Émir et François se demandent s’il va les aider à garder le ciné, le Mekas Palace, où ils projettent des films underground.
Est-ce vraiment un enjeu dans le roman d’Antoine Mouton ?
Antoine Mouton lance des pistes, joue avec les références, les allusions, faisant de ce livre un film lui-même expérimental : car c’est seulement dans un film, non, qu’on peut voir de nouvelles pièces apparaître dans une maison et avaler les personnages, un à un ?
L’écriture est parfaite, logique, rationnelle, claire, a contrario des événements qui y surgissent, flous et fous. Apprendre à disparaître, dépoussiérer les fantômes, se moquer de son propre sérieux, quitter l’adolescence, devenir magicien, serait-ce l’objet d’une imitation de la vie ?

Il y a quelques mois, paraissait aux éditions La Contre-allée un livre intitulé Chômage monstre. Dédié à « mes employeurs », il réunit une série de fables autour du travail, toutes écrites dans des styles différents. Antoine Mouton y fait à nouveau résonner son humour, mais cette fois dans le champ de la réflexion. Il met en scène quelques situations qui pourraient être humiliantes, or, et c’est ce qui fait la grandeur de ce petit livre, par son intelligence et son ironie ravageuse, l’auteur offre à ses narrateurs une dignité mordante, source de vie et d’insurrection.
Le premier texte, écrit à la manière de la poésie avec retours à la ligne, est une lettre laissée à un serveur de restaurant en guise de règlement de l’addition : « Joseph, je n’ai pas d’argent. / J’en ai cherché, croyez-moi bien, / mais je n’en ai pas trouvé. »
Le troisième est le bref monologue d’un homme qui se tient aux aguets : « Ils viennent pour le compteur, les clefs, la façade ou le téléphone. Pour toutes sortes de bonnes raisons qui ne sont jamais les véritables raisons. »
Le quatrième se penche sur le langage : « L’entente n’est pas cordiale la pensée n’est pas dite le dit n’est pas entendu le bien entendu est une manière de ne pas y penser ne pas dire c’est ne pas dépenser j’ai mis les mots à la banque je les fais fructifier. »
Chaque texte est suivi d’un envoi, en italique. Sorte de précipité brûlant qui donne un relief tragique à l’ensemble. Un relief réaliste ?
À l’image du dernier texte qui ne joue plus, donne son titre au livre Chômage monstre et renoue avec le lyrisme des premiers.
À suivre.


Claudine Galea.

20 septembre 2017

[1Éditions La Dragonne.