Je le revois (Le petit généraliste)

A l’époque, j’habitais Paris, en face de la prison de la Santé. Je me souviendrai toujours de cet appartement, non pas qu’il fût particulièrement beau ou spacieux, mais, habitant en face de la prison, je pouvais souvent voir et entendre les épouses ou compagnes de prisonniers, venant s’asseoir sur le banc qui fait face au mur, élevé comme le sont les murs de prison, et dans lequel on pouvait distinguer, tout en haut, les ouvertures des cellules. Quand les prisonniers ont la chance d’avoir la vue sur le boulevard Arago, leurs femmes peuvent leur rendre visite, à ce qu’on appelle un « parloir sauvage » ; elles viennent ainsi s’installer là, et elles jouent avec leurs enfants sous le regard lointain, presque indiscernable, d’un père qui peut dire quelques mots à son petit en criant à travers de vieux grillages rouillés, par où pendent en général ses bras tatoués. C’est sans doute le spectacle le plus triste de Paris, et il se tient là, à même la rue, à côté de la dernière Vespasienne où viennent uriner à la queue-leu-leu les chauffeurs de taxis, la même Vespasienne qui intéressait Marguerite Duras, fascinée qu’elle était par les "soupeux".

Cependant, il y avait dans la rue voisine un monastère de bonnes sœurs. Compte tenu de la désaffection progressive de cette vocation, les locaux en étaient assez déserts, et les bonnes sœurs avaient mis à disposition des salles de dispensaire faisant l’aubaine de jeunes médecins en mal de cabinet. C’est donc là que j’allais me plaindre de mes bobos auprès de quelque généraliste débutant, à la salle d’attente particulièrement clairsemée et décorée de posters tout droit venus de la Procure. J’étais moi-même encore jeune, je vivais avec une belle Asiatique qui deviendrait quelques années plus tard mon épouse, la mère de mes enfants, et aussi une très bonne écrivaine.

J’avais une sorte de gastro ou d’infection intestinale somme toute banale qui durait depuis quelques jours. Le médecin m’avait prescrit un antibiotique avec un nom de village Suisse comme Raswill ou quelque chose comme ça. Il m’avait d’abord prescrit une formule à "500", peut-être des milligrammes, je n’en suis pas sûr. Mais mon indisposition persistait ; j’étais donc revenu le voir, et il m’avait monté la dose à "1000". Il m’avait donc refait l’ordonnance : je n’avais plus qu’à aller à la pharmacie acheter du "1000". Cependant, la pharmacie m’avait déjà fourni tout un sac de "500", pour toute la durée du traitement. J’ai l’impression que, d’office, c’est le cas de le dire, les pharmaciens vous mettent tous les médicaments prescrits sur l’addition, de peur qu’en fin de traitement vous alliez refaire le plein ailleurs et qu’une boîte de gélules échappe à leur chiffre d’affaires ; j’avais donc un tas de boîtes de "500" chez moi. Je demandai au médecin si le médicament " à 1000 " était équivalent à prendre deux fois du "500", vu que j’en avais plein chez moi. Il me regarda d’un air ahuri et me répondit :

−Qu’est-ce que ça peut faire ? De toute façon, c’est pris en charge par la sécu, ça ne vous coûtera rien.

Je répondis que tout de même, c’était gaspiller, si je pouvais prendre pendant quelques jours deux fois "500" en lieu et place des "1000", ça ferait faire des économies à la sécu. Il me regarda d’un air attendri et touché, et me dit que oui, si je voulais je pouvais prendre deux "500" pour un "1000". C’était un antibiotique qui devait coûter dans les 5 euros la boîte.

Mais si je repense à cette histoire, c’est que ce matin je suis allé à l’Institut, accompagner une femme, encore jeune et belle malgré la maladie, à sa visite chez l’oncologue, qui devait lui annoncer les résultats de ses derniers examens. Depuis quelques semaines, le traitement à trois mille euros la boîte qui la maintient en vie ne faisait plus d’effet, et les médecins de l’Institut avaient procédé à une biopsie transthoracique à la recherche d’une mutation bizarre appelée 790M sur le récepteur du facteur de croissance EGFR2B pouvant peut-être permettre de lui donner un nouveau traitement, sorti depuis seulement un an, et qu’on ne trouve même pas en pharmacie. Ce traitement est tellement cher, qu’on ne peut le recevoir que si tous les critères sont remplis : la mutation 790M, et l’échec thérapeutique de tous les traitements précédents. Arrivée, après plus de quatre années, au bout de toutes les chimios possibles, il ne restait que cet espoir, la recherche ayant progressé entre-temps, et de nouvelles molécules très efficaces étant disponibles sous prescription hospitalière.

A la visite chez l’oncologue, les nouvelles étaient bonnes, et la jeune femme put repartir avec une boîte de cachets, à sept mille euros la boîte de traitement pour un mois. Elle demanda si elle pouvait rendre la boîte du précédent traitement, à seulement trois mille euros la boîte, attendu qu’elle venait de l’acheter et l’avait à peine entamée.

La réponse fut :

−Non, nous sommes obligés de jeter les boîtes qu’on nous rend, nous n’avons pas le droit de les réutiliser.

C’est très étrange comment un humain au bord du gouffre, peut être sensible à une petite économie, de trois mille euros, comme de cinq euros, quoiqu’une simple gastro, ce ne soit pas la même chose, je le concède.

Vincent Fleury - 20 septembre 2017