Le camp des autres

Thomas Vinau ranime La Caravane à Pépère


Au début du siècle passé, un enfant fuit en s’engouffrant dans la forêt. Il s’appelle Gaspard. Il vient d’abandonner son père mort dans une auge à cochons. Il porte dans ses bras son chien blessé (qui a reçu un coup de fourche lors de la dernière - et fatale - bagarre avec le paternel aviné). Il s’enfonce dans les bois. Sent l’odeur terreuse de l’humus et celle sucrée des tapis d’aiguilles de pins. Il avance péniblement. Taille sa route forestière entre ronces, épines, rochers et incessants dénivelés. Il est mal en point, en territoire hostile.

« Dans le ventre sauvage d’une forêt, la nuit est un bordel sans nom. Une bataille veloutée, un vacarme qui n’en finit pas. Un capharnaüm de résine et de viande, de sang et de sexe, de terre et de mandibules. Là-haut la lune veille sur tout ça. Sa lumière morte ne perce pas partout mais donne aux yeux qui chassent des éclairs argentés. Gaspard est recroquevillé contre le chien. »

Il souffre, s’épuise. La forêt ne s’appréhende pas facilement. On doit avant tout s’y orienter, s’y adapter, y dénicher des abris et y trouver de quoi subsister. C’est ce que fait l’enfant. Il coupe sa faim comme il peut. Un soir, il découvre un lièvre au cou déchiré par le fil d’acier d’un collet. Du coup, c’est festin improvisé sous le couvert des arbres. Et sans doute en présence dissimulée des animaux nocturnes en repérage dans le coin. Il embarque également le collet. Qui appartient à celui qui deviendra bientôt, alors qu’à bout de force il gisait sans connaissance, l’homme providentiel qui l’hébergera et qui les soignera, lui et son chien.

« Le type rallume sa pipe de gris sans lâcher Gaspard du regard. Les yeux bien droits qui jaugent la viande de haut en bas. Il a des moustaches épaisses qui vont se confondre sur sa peau mate avec des rouflaquettes de loup-garou mal luné. Chapeau haut-de-forme plus ou moins écrasé sur son crâne dégarni, pas très grand, pas très fort, le dos rond comme un chat de gouttière qui ne boit que les dernières pluies. »

Cet homme, c’est Jean-le-blanc. Il connaît le secret des plantes. Sait soutirer du venin aux vipères et extraire le poison de certains champignons. Il concocte des remèdes pour soigner, guérir, endormir. Il braconne, court les bois, a depuis longtemps choisi son camp (« le camp des nuisibles, des renards, des furets, des serpents, des hérissons. Le camp de la forêt. Le camp de la route et des chemins aussi. ») Il est en cheville avec une troupe de gens qui lui ressemblent et qu’il fournit en bricoles et potions de toutes sortes. Ce sont eux que Gaspard va finalement rejoindre. Ils se déplacent en roulottes, viennent de Hollande, affichent différentes nationalités, sont voleurs, insoumis, déserteurs, romanichels, bohémiens, forbans, anarchistes. Ils vivent de rapines et de menus larcins mais ne tuent jamais, ne partageant pas la philosophie prônée par ceux de la Bande à Bonnot. Ils circulent sur les routes de France, s’approvisionnent quand il faut, campent à l’écart des villes. Ensemble, ils forment La Caravane à Pépère. Avec à leur tête, Jean Capello, un ancien bagnard.

« C’est la famille ça mon mignon, la seule qu’on a. La Caravane à Pépère, légion et mère des sans-légions et des sans-mères. Des pirates à la mange-moi ça ! Y’a pires sales gars va t’inquiète pas. »

En choisissant d’évoquer par la fiction l’épopée de La Caravane à Pépère, qui défraya la chronique dans les années 1906, 1907 (Clémenceau leur envoya ses premières Brigades du Tigre), Thomas Vinau rouvre une page d’histoire qui demeure d’une actualité brûlante. C’est celle de l’exclusion. Des roms, des nomades, des réfugiés, des sans-papiers, des sans-domiciles, des apatrides, etc, rejetés et contraints, comme leurs prédécesseurs, de vivre à l’écart, en périphérie, en bidonvilles, sous des tentes ou à même le trottoir.

Ses personnages résistent en prenant la tangente. Ils essaient d’adoucir le présent (le seul temps qui leur importe) en faisant bloc. Tous sont des habitués de la forêt. Celle-ci – grâce au lexique poétique qui lui est propre et qui est ici judicieusement restitué – offre ses odeurs, ses grincements de branches, les secrets de sa faune, de sa flore et le tracé de ses chemins sinueux au fil des courts chapitres de ce roman lumineux. Qui redonne vie et visibilité aux invisibles.


Thomas Vinau : Le camp des autres, Alma éditeur.

Jacques Josse - 27 septembre 2017