Vianney Lacombe | Série Tarkos #1 | Visibilité de Christophe Tarkos

Les textes qui composent Processe sont faits pour être vus et non pour être lus, puisque leur signification est sans importance. En effet chaque bloc de texte est déterminé par sa taille, sa position dans la page et à l’intérieur de ce bloc la matière même du texte, atone ou vibrante, n’est là que pour se faire voir : elle est vide et pleine en même temps de son aspect. C’est donc la planéité qui règne (« poésie faciale »), jamais contredite par des sursauts de compréhension qui feraient sortir le texte de sa surface visible. Le support, la page, est en fait le seul élément traditionnel qu’il est possible de trouver chez Tarkos : Le livre existe encore. Mais le livre n’est plus conçu comme une succession de pages où le texte occupe toujours la même place. Cette succession est sans cesse bousculée par les contours des différents blocs de texte. La composition opère comme une succession de rectangles qui découpent l’espace et font parler le format originel de la page, son blanc. Ces rectangles, ces blocs ont une certaine couleur, un certain gris obtenu par la concentration des mots, des phrases qui remplissent le plus possible les blocs avec une certaine matière de la langue, faite pour être vue comme une tessiture, un tapis de lettres qui prennent différentes formes, mais dont la signification réside dans les contours.

Donc, il n’est plus rien à lire dans Processe, ce qui ne veut pas dire que ce texte n’est pas un poème. Tarkos travaille la langue avec ce que lui laisse cette époque, c’est à dire rien. Il s’agit donc de faire parler, d’organiser ce rien, comme si c’était la dernière chose qu’il fallait sauver de nous-mêmes en inventant l’organisation de cette inexistence. Ainsi le texte même de Processe n’est-il qu’une matière inerte, la voix du poète se réfugiant aux extrémités du poème pour creuser les contours, pour donner à l’inexistence une présence que le livre renforce par la verticalité du bord de la page.

Christophe Tarkos a parlé de la planéité du texte, de la matière granuleuse de cette accumulation de lettres qui est aussi un moyen de s’approprier la perte de sens en la réduisant à un scintillement, une trame orientée de gauche à droite et c’est peut-être la dernière chose qui reste à l’écriture de son importance passée, le mouvement de lecture occidental, même s’il a perdu ici toute fonction, reste le mouvement réflexe de l’ordonnance de l’écriture.

Processe définit le vide dans lequel le poème de notre époque devient reconnaissable. Tarkos n’est pas un poète moins sensible que tous ceux qui l’ont précédé et justement, il met en œuvre le mince espace de parole qui n’a pas encore été utilisé. Mais cet endroit n’est pas si mince. Il peut le sembler puisque les autres poètes ne l’utilisent pas. Mais en dernier recours, c’est Christophe Tarkos qui a raison, en poussant l’absence jusqu’à ses dernières limites, en la montrant dans toute son étendue, avec quelques misérables contreforts qui la contiennent. Ce vide, cette absence est le vrai lieu de la poésie, c’est-à-dire celui où l’homme est absolument celui de l’époque qu’il vit et lorsqu’on accepte ce vide, soudain est révélé l’espace nu sur lequel une autre génération pourra s’avancer.

Christophe Tarkos, « Processe », Écrits poétiques, P.O.L. éditeur, 2008, p. 61-159.

14 octobre 2017