Les Acouphènes

Roman d’Élodie Issartel


Les lieux se nomment la Lisière, le Centre, le Grand Extérieur. On peut aisément s’y perdre. Thomas, l’adolescent qui s’est échappé du centre psychiatrique où il se trouvait, peine à se repérer dans ce dédale qui ressemble beaucoup à celui qui encombre son propre cerveau. Il oublie les noms, ne parvient pas à terminer ses phrases et ne sait pas toujours s’il vit au présent ou au passé. Ces dérèglements ne l’empêchent pas de courir. Il trace sa route. Se bat avec ses peurs. Affronte ici un chien enragé, là des chasseurs de sangliers, ailleurs un garde forestier. Il perçoit des voix, des murmures, des souffles, des sons qui, en s’engouffrant dans ses oreilles, font ressurgir des scènes particulières

« Une nuit, il entend des rumeurs, des éclats de voix, des tintements et des applaudissements. L’assemblée se tient au pied de son lit, puis elle retourne de l’autre côté de la route au gré des courants d’air. Il se lève. La cour est vide. Quelques petits jouent en sautant à cloche-pied, et à un moment précis et mystérieux, tous se jettent sur un enfant et le rossent. »

Il porte avec lui un carnet. C’est son seul bien. Sa vie entière tient dedans. Tous ceux qu’ils côtoient y sont dessinés par ses soins. Or ce carnet, sans lequel il ne peut poursuivre son chemin, disparaît de temps à autre, retenu, pour consultation ou par simple curiosité, par ceux qui représentent l’autorité. Il est également accompagné par Samuel, son double invisible, et avance armé d’un pistolet imaginaire. Ainsi vit et va Thomas. Qui se débat avec lui-même et avec beaucoup d’ombres et de fantômes.

« Au fond de sa poche, il touche son paquet de tabac, il roule une cigarette. Il inspire profondément à chaque bouffée, sa tête tourne et il ferme les yeux pour s’épargner la valse des arbres et toute cette guimauve, puis il s’installe sur un tapis de mousse desséchée, il va dormir un peu. »

Faire percevoir d’un côté l’enfermement intérieur de cet être et de l’autre son impérieux besoin de s’en libérer n’est pas évident. C’est pourtant ce que réussit Élodie Issartel en intégrant les effets de la maladie jusque dans son texte et en décrivant les multiples sensations et perceptions d’un adolescent fragile mais déterminé qui cavale (en rêve ou en réalité) en recherche de points d’appui (en particulier la maison de ses parents) tout au long du roman.


Élodie Issartel : Les Acouphènes, Le Nouvel Attila.

Jacques Josse - 18 octobre 2017