L’Ordre du jour | « (…) car, en dernière analyse, tout pouvoir est déjà sa caricature. »

Hitler en 1939 ; Chaplin en 1940

Le livre de Eric Vuillard (Actes Sud, mai 2017), en une question, une réponse, et quelques images.

« Hitler a quitté Munich en automobile, le visage fouetté par un vent glacial. Sa Mercedes roule à travers les profondes forêts.Il avait prévu de passer d’abord à Braunau, sa ville natale, puis à Linz, la ville de sa jeunesse et enfin à Leondig où reposent ses parents. C’était en somme un joli voyage. Vers seize heures, Hitler avait franchi la frontière à Braunau ; il faisait un temps radieux mais très froid, son cortège était composé de vingt-quatre automobiles et d’une vingtaine de camionnettes. Tout le monde est là : la SS, la SA, la police, tous les corps d’armée. On communie avec la foule. On s’arrête un instant devant la maison natale du Führer, mais pas de temps à perdre ! On est déjà si en retard. Les fillettes tendent des bouquets, la foule agite ses petits drapeaux à croix gammée, tout va bien. En milieu d’après-midi le cortège a déjà traversé de nombreux villages, Hitler sourit, agite la main, l’exaltation est visible sur sa figure ; il fait le salut national-socialiste à tout bout de champ, à de vagues assemblées de paysans ou de jeunes filles. Mais le plus souvent, il se contente de ce geste étrange que Chaplin a si heureusement parodié, le bras plié dans un mouvement désinvolte, un peu féminin. »

Éric Vuillard, L’Ordre du jour, éditions Actes sud, mai 2017


Lorsqu’on lança cette question à Eric Vuillard dans le courant de cet été 2017, nul n’imaginait qu’il serait début novembre un des quatre « finalistes » du Goncourt de l’automne. Il s’agissait alors de faire place à un livre paru au printemps, et, certes, correctement, mais tout de même assez peu mis en lumière par les médias (la période était à la fièvre électorale, puis à l’ambiance présidentielle, rappelons-nous) .
Quand cet Ordre du jour vient, en un court récit comme il les pratique (pensons à Tristesse de la Terre ou 14 Juillet, chez Actes Sud), mettre en lumière un moment de l’Histoire, en construisant un regard (multiple : à la fois littéral, documenté, et inventeur, par la puissance de sa construction, de sa disposition des faits observés – et de fait, aussi distancié qu’engagé — à tout le moins, engageant), en faisant place à la considération de l’Histoire dans la Littérature (dont elle est chez lui la matière même, non un décor ou un prétexte), nous permettre de revoir autrement ces moments d’avant-guerre, à la fois connus (puisque charnières, et multiplement commentés, en documentaire et fiction) et rendus opaques par la répétition ordinaire ; et ce faisant, informe autant qu’enflamme. Faire Littérature alors, et faire Histoire, les deux s’agrandissant mutuellement.
Du livre est sortie une question en spirale, à laquelle Vuillard répond à sa façon, mettant en une perspective autre, augmentant la question par agrandissement de cette perspective.


— GB : Dans l’Ordre du jour, il y a plusieurs « scènes » qui sont les socles ou creusets des développements, fictionnels et théoriques, qu’arpente le livre.
Celles-ci sont parfois factuelles (le nombre des suicides relatés en Autriche la semaine précédant l’Anschluss, les impressions du négociateur autrichien...), et souvent picturales (la galerie de chapeaux-manteaux des patrons dans la scène de levée de fond), elles font image dans tous les cas, (qu’elles soient issues d’images d’archives, ainsi reconsidérées, rediscutées, ou pas : ainsi la panne de l’armée blindée nous donne-t-elle à voir ce qui évidemment ne nous fut pas montré par la propagande qui nous a servi d’image mentale, de représentation première de l’armée allemande, dans cette opération de manipulation totalement intégrée, « innocente »),
et d’une d’entre elles j’aimerais faire un noyau, l’œil du cyclone de ton art narratif (et pictural, et poétique, donc) : c’est cette observation du geste d’Hitler, ce salut qu’on dirait parodique, maniéré, étonnamment contradictoire avec ce qu’il entend asséner (un culte du chef suprême, une image de virtus millénaire, de force brute), et que tu rapproches de sa caricature par Chaplin. Jusqu’à ce qu’on se demande qui l’œuf qui la poule, de Chaplin ou Hitler, si la parodie ne devance pas (dans un geste très post-moderne, en somme) la pose « réelle » du dictateur « réel »). Ma question tient dans cette image, dans ces constatations un peu hypothétiques de ma part, mais surtout dans ce rapport entre les deux, à ce moment-là du siècle, considérée depuis ta table et tes obsessions de travail : que tu me racontes, toi, ton rapport à cette image, et dans quel ordre cela-a-t-il joué : t’es tu souvenu de Chaplin en voyant Hitler, et quel sens cette image prend-elle dans ton livre ?

Eric Vuillard — Il y a dans la caricature, une vérité. Certaines vérités ne peuvent même être atteintes que de cette manière. Pendant la Monarchie de juillet, Philipon comparaît au tribunal pour lèse-majesté ; il a caricaturé le roi. A l’audience, il fait quatre dessins : le premier est un portrait du roi, il demande aux magistrats s’ils le reconnaissent, on opine ; le deuxième est un portrait du roi légèrement caricaturé, mais il est si proche du premier qu’on est bien forcé d’identifier le modèle ; le troisième est une caricature plus marquée et le dernier dessin représente une poire. Et là ! aurait lancé le caricaturiste, qui est-ce ?
La puissance de ce dessin tient dans le fait qu’il représente à la fois allégoriquement et littéralement Louis-Philippe. Il y a deux éléments dans une caricature, le dessin vif et l’idée mordante. Le signifiant roi est ici dégradé, il est rapporté à l’essence du régime politique, la Monarchie de juillet, un mélange inédit de mollesse et d’autorité.


Philipon, 1831

La poire de Philipon ressemble donc davantage à Louis-Philippe que le célèbre portrait d’apparat de Winterhalter ; car Philipon dévoile le roi, il démasque le pouvoir, tandis que le réalisme superficiel de Winterhalter est au service du pouvoir et escamote la vérité.

Comme les caricatures de Philipon, le geste de Chaplin est une façon de pointer l’imposture ; le dictateur n’est tout puissant qu’au gré d’une fiction, d’un mythe. Son geste trop amolli le dénonce. Par le grotesque, Chaplin réintroduit une part humaine. C’est donc, là encore, une manière de représenter allégoriquement et littéralement. Ce geste est en effet courant chez Hitler, mais le degré de désinvolture n’est jamais aussi élevé. La caricature marque la concordance entre un sérieux outré, composé, et une sorte d’impudence ; car, en dernière analyse, tout pouvoir est déjà sa caricature.


Winterhalter, 1839


Éric Vuillard, L’Ordre du jour, éditions Actes sud, mai 2017 ;
à lire aussi, cette chronique de Hughes Robert de la librairie Charybde ; qui enregistra aussi cette rencontre-débat au sujet de ce livre.

Guénaël Boutouillet - 4 novembre 2017