Où Don Quichotte libère les hommes qui préfèrent la servitude

La scène se déroule dans le Minnesota, une usine flambe et les cadres errent hébétés sur le bitume. Leurs couteuses chemises ont été déchirées dans la panique, un pan entier de carcasse en tôle du bâtiment s’est effondré sur le parking le plus proche : à l’endroit réservé aux berlines, pick-up, hummer et 4X4 des dirigeants.
Personne n’a été blessé, tout le personnel a pu quitter l’usine avant que l’incendie ne se propage et ne ravage l’ensemble des locaux.

Quichotte éteint une flammèche à l’extrémité de sa moustache. Il est couvert de suie de la tête aux pieds et son armure bringuebalante fume un peu. Il n’est pas mécontent de lui. Dans cette usine qui employait plusieurs centaines de personnes, les responsables des chaines de production avaient interdit les pauses pipi depuis des années. Qui va aux toilettes passe ensuite libérer son casier était la loi implicite permettant de ne jamais ralentir l’exceptionnelle productivité de la chaine. Pour faire face à la brutalité des contremaitres, certains ouvriers évitaient depuis des années de s’hydrater. Pas de liquide au petit déjeuner, pas d’eau, pas de café, pas de lait, ils avaient peu à peu développé des troubles alimentaires et se trouvaient plus que d’autres exposés à certains cancers de l’estomac ou des intestins. Quelques ouvriers choisissaient de porter des couches qu’ils devaient garder des heures durant, même s’ils ne pouvaient plus se retenir et s’ils urinaient ou déféquaient debout face à leur ligne de production. La loi avait beau leur assurer des pauses régulières, le dernier qui en avait évoqué le respect avait été convoqué par les ressources humaines dans l’heure et s’était fait licencier le soir même.

Nous sommes aux Etats-Unis, pays de tous les rêves et de toutes les précarités.

Plus ou moins par hasard, Quichotte et Sancho avaient entendu deux ouvriers évoquer les interdictions d’aller aux toilettes, ils avaient forcé les portes de l’usine, n’avaient vu que des esclaves, retenus contre leur volonté, travaillant à nourrir des machines. Un contremaitre avait voulu les chasser, des insultes et des menaces avaient été proférées contre le chevalier, et – de fil en aiguille – toute l’usine achevait maintenant de se consumer.

C’est alors qu’une main empoigna Quichotte par le col. Le chevalier écarquilla de grands yeux quand il reconnut face à lui l’un des hommes qui semblaient enchainés à la ligne de production. Voici que les cinq cents ouvriers qu’il avait délivré de la servitude l’encerclent et le menacent. Cinq cents bouches crient leur indignation et leur colère là où Quichotte aurait espéré entendre chanter ses louanges. Certains portent encore leurs couches souillées et ils injurient le chevalier, menacent de le lyncher. Ahuri, Quichotte vacille, il ne comprend pas tant d’ingratitude, ose formuler à voix haute sa stupéfaction. C’est la confusion, les ouvriers hurlent, les cadres se joignent à eux, le contremaitre sadique et l’employé martyre se soutiennent et s’épaulent. Quichotte n’est-il pas la cause de leur malheur ? Par la faute de son action, ils sont condamné au chômage. Des poings se lèvent, vite calmés par les reflets de l’épée que le chevalier est bien obligé de lever pour défendre sa carcasse. Des sirènes couvrent alors le vacarme de la foule. Profitant de la diversion provoquée par l’arrivée des pompiers et de la police, Sancho tire le chevalier en arrière et le supplie de battre en retraite.

C’est cheminant en bordure d’une highway, dans le souffle des poids lourds chromés, que le chevalier exprime à son fidèle écuyer toute la colère qu’il ressent. Voici des gens qui étaient des esclaves et qui pleurent un emploi plutôt que d’applaudir leur liberté nouvelle. Il n’y comprend rien, les conduites des hommes sont parfois plus obscures qu’une nuit sans lune.
Notre bien et notre mal ne tient qu’à nous, répond Sancho, usant d’un dicton qu’il tient de sa grand-mère, et comme il ajoute que sottise et dérèglement de sens n’est pas chose guérissable, Quichotte réclame le silence. Il n’est pas d’humeur à entendre son écuyer enfiler les proverbes comme des perles à un collier. Les voici qui vont, l’un l’humeur sombre, l’autre le nez au vent, tandis que filent les véhicules pressés et que quelques tracteurs quasi robotiques accomplissent dans les champs alentours le travail de mille hommes.
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Eric Pessan - 5 novembre 2017

[1En écho à "Don Quichotte, autoportrait Chevaleresque" (à paraitre le 17 janvier 2018, Éditions Fayard).