Véronique Pittolo | Histoire(s) de l’art (1)



Mon histoire de l’art.
Une histoire non théorique, autobiographiquement possible,
filtrée par quelques œuvres.
Pourquoi ce tableau-ci plutôt que celui-là.

Piero, Vermeer, le Sud et le Nord en conflit ou complémentarité.

L’impact du christianisme sur la réforme (cathos, huguenots),
les canaux (le Nord éclairant le Sud),
lumière diffusée dehors mais filtrée dedans.


1988, travaux à Arezzo.
Sur les échafaudages, je regarde Piero qui me fixe.
Ses corps me prennent dans les bras.
Le premier visage dont on tombe amoureux est un visage Piero.
L’art est une manière de communiquer cela sur un mur
vieux de 400 ans (travaux interminables).

Un peintre poignant comme piano/panier, panier/piano,
provoque un vertige de toute la hauteur des échafaudages.




Les catholiques avaient-il le monopole du bonheur ?
A l’écoute de Monteverdi, je vois une scène de bataille qui dégage
un excédent de bonheur (lances d’Ucello).







Les oeuvres qui ont jalonné mon existence (Bacon, Cézanne, De Chirico), sont issues de Piero.
Les événements marquants, les cycles reconnaissables aux périodes
de plus ou moins grande intensité sentimentale.
L’amour de l’art renvoie aux visages de l’enfance
(figures Piero à moitié effacées).

Sophia Loren, laissant des marques rouges sur ses gitanes blanches, est-ce de l’art ?
Babar est-il artistique à titre de souvenir ?
Ce qui est trop italien chez les actrices du XXe siècle ne l’est pas assez sur le visage des vierges (suaves, serviles, gentilles).
Ce qui est animal ou vert, gris, sur le costume de Babar.

Dans mon espace à n dimensions, la perspective n’existe pas à l’état pur. Les vues varient selon l’éclairage.
Chez Vermeer, clarté intime, chez Piero, Christ explosif.
Il comble un vide, grand, éternel.

Le miracle de l’art dépasse le miracle évangélique en hauteur.







Ma douleur dentaire est transparente, personne ne l’éprouve à part moi. J’occupe une petite place que tout le monde ignore (à la sortie du dentiste).
Celle du Christ est si visible qu’on ne peut que souffrir ensemble,
par solidarité.
Affranchi des caries (équilibre, vigueur de la trentaine), il nous fixe.
On se cogne à sa beauté à la sortie du tombeau.
On se dit qu’il ne pourra pas souffrir une seconde fois.
Le corps dressé comme l’organe masculin.
Totalement érigé.
(Comme on dresse un animal, un enfant, la table pour les invités).
Il ne peut pas toujours souffrir.
(A un moment, il s’érige).

Rien ne vient perturber cette colonne
(aucune boucle, aucun duvet sur la joue).







Je reviens aux liens du sang (César, Antoine),
aux prénoms fondateurs (Piero, Léonard, mon Giorgione).

Mon code génétique étant restreint (grand-père migrant),
j’ interroge mes racines devant une multitude de nativités :
Qu’est-ce qui, en moi, ressemble à Marie ?
Ai-je le même front que l’enfant ?
Quel est mon lien, vu d’ici, avec le paradis ?

Issue de la première vague d’immigration, quand je présente mon CV,
mon nom de famille fait sourire (les gens trouve ça marrant, pittolo).







Je sélectionne mes vues (une diapo, un clic, une diapo, un clic, à l’infini).
Florence, années 1400 : l’empereur d’Orient avance en robe blanche,
manteau de drap rouge, chapeau pointu surmontée d’un rubis.
Le jeune Piero est-il dans la foule sur la pointe des pieds (une grande tête devant) ?
(Au cinéma, parfois, une tête m’empêche de jouir du film).
Piero observe attentivement les vêtements de Jean Paléologue
(le blanc, le drapé, le rubis subtil).

Crépuscule florentin, petite place, je reprends un apéritif.
Le ciel a la netteté d’un polaroïd, mais la réalité n’est pas construite
comme un tableau.







Dans la plupart des tableaux, un homme, une femme, un enfant,
(mais le plus souvent la femme et son enfant).
Le jeune homme à la tête penchée (Saint Sébastien), plus gracieux que Jésus,
plus narcissique, est la plus ancienne icône gay.

La répétition trinitaire se débarrasse de l’Esprit Saint pour engendrer un enfant avec un homme qui devrait être Joseph.
Fils de Dieu ou fils d’un homme, ce n’est pas la même chose.
Idem pour la mère : qu’est ce qu’une Vierge, au regard d’une mère réelle,
de son enfant qui n’est pas Jésus ?

Dans une iconographie de synthèse, je construis ma Fuite en Égypte  :
l’enfant assis sur l’âne, Marie, lentement, le père à côté de sa femme,
une scène de nomadisme, un parcours de migrants.
Les exilés de Lampedusa sont-ils aussi pittoresques que le Vieux barbu
tenant l’enfant par la main ?




Véronique Pittolo vient de publier aux éditions de l’Attente Monomère & Maxiplace dont on peut découvrir un extrait ici.
D’autres textes de Véronique Pittolo sur Remue.net.

25 novembre 2017