Je le revois (le journaliste)

Depuis cinq ans, j’essaie de garder espoir dans les petits couloirs de l’Institut où j’accompagne X pour ses soins. Lundi, nous avions rendez-vous pour une après-midi d’évaluation avec l’équipe « support ». Le rendez-vous avec l’oncologue, pour le bilan à deux mois de son nouveau traitement, hors AMM et quasiment expérimental, était prévu pour le surlendemain, le mercredi.

Je marchais dans le bâtiment en attendant que les infirmières, les psychiatres ou médecins, aient fini l’une ou l’autre phase de l’évaluation. Soudain, une porte s’était ouverte devant moi, dans le couloir où je traînais mes guêtres, près d’un gros bidon formant fontaine d’eau froide. Je me retrouvai nez-à-nez avec quelqu’un dont le visage m’évoquait vaguement quelque chose, une femme d’une soixantaine d’années, avec une grande crinière blonde. Elle me regarda, et me dit :

−On se connaît ?

Evidemment, hors contexte, dans le couloir des consultations, au sous-sol de l’Institut et toute entière tendue sur autre chose, ma mémoire me fit défaut : je ne parvins pas à la reconnaître. Elle était prise de court aussi, et dans la même gêne que moi ; la situation frisait l’embarras, mais en réalité, dans ces couloirs si explicites des services de spécialité, il n’y a pas d’embarras, seulement une immense compréhension réciproque.
Soudain elle lâcha :

−Mais oui, le spectacle avec Marie-Odile, vous vous souvenez ?

Dans un bref flash mental, je me souvins effectivement qu’elle était là, lorsque j’étais allé faire le saltimbanque avec des percussionnistes dans une grande salle de la Défense, sous la houlette de Marie-Odile Montchicourt, un stand up quasiment comique où il était question d’embryons et de gastrulation anale, un genre de dérivatif qui me change les idées et que je devrais même refaire bientôt.

Seulement voilà : elle et moi dans ce couloir, cela voulait dire autre chose, et je lui demandai avec douceur, si ça allait sa santé. Elle me répondit en souriant : « J’ai fait le plus dur ». Et elle me regarda à son tour avec cet air de conspirateurs silencieux qu’ont souvent entre eux les patients des couloirs de la mort des services d’oncologie. C’était à moi de répondre maintenant, à une interrogation implicite, je lui dis que j’étais là pour mon épouse. Ah elle a le cancer du sein aussi ? Me dit-elle comme tranquillisée. Je bredouillai quelque chose de très stupide, comme non, non, c’est plus grave, avec cette espèce de déformation scolaire de vouloir toujours être le premier dans tout, qui aboutit à des phrases horribles quand on y pense et qu’on regrette ensuite. Je la regardai, content pour elle qu’elle ait « fait le plus dur », et lui dit en souriant que je ne pouvais pas rester, que je m’excusais, que je devais la laisser, et en effet, j’allai retrouver les médecins qui poursuivaient « l’évaluation ».

Après l’entretien en seul-à-seul avec X, il y avait une sorte d’entretien informel avec moi, pour m’évaluer aussi, et prendre auprès de moi des informations qui auraient pu leur échapper. Je leur dis que j’étais très inquiet pour les résultats de mercredi, que je ne pourrais pas être là pour le compte rendu des derniers scanners, que j’allais essayer de trouver une tante ou peut-être ma sœur, pour l’accompagner, au cas où les résultats soient mauvais. J’ai dit que je ne voulais pas qu’on lui refasse des rayons. Pendant que je discutais avec les médecins, les infirmières lui faisaient des prélèvements, une psy évaluait l’impact des nouvelles métastases, l’assistante sociale préparait des références pour un bracelet à porter sur soi en cas de chute, permettant de prévenir une centrale d’intervention si elle se trouvait seule à la maison. Puis, la porte s’ouvrit et je pus retourner auprès d’elle, rigoler ou faire semblant, en lui reprochant d’avoir apporté son ordinateur pour travailler dans les intervalles de dix minutes en dix minutes où elle est seule entre deux interventions : « Mais t’as vu ils me laissent seule pendant des heures, j’ai du boulot moi ». Un peu plus tard, la doctoresse revint avec l’oncologue : elle l’avait fait venir exprès, pour nous donner, sans attendre mercredi, les résultats du dernier scanner. « Comme vous m’avez dit que vous ne pourriez pas être là… ». Nous nous sommes assis tous en rond dans la salle de déchoc autour du lit, et l’oncologue nous a dit :

−Voilà, c’est bon, c’est très bon.

Nous nous sommes regardés avec tout au plus un petit sourire, et ce soulagement retenu qui nous remplissait entièrement. Je remerciai la doctoresse d’avoir fait descendre l’oncologue de ses étages, sans attendre la consultation du surlendemain.
Ainsi, après l’évaluation, je pus prendre la route sans inquiétude, et partir trois jours pour ce voyage en province prévu de longue date et que je ne pouvais éluder. Dans d’autres circonstances, sans doute serais-je resté, mais au bout de cinq ans et tant de fois que cet épisode s’était produit, il y avait une sorte d’accord tacite entre nous que je pouvais partir si cela était nécessaire, et que, quoi qu’il arrive, on ferait comme si de rien n’était. Ces trois jours d’absence, j’en ai parfois besoin, pour tenir. Etre seul est mon dernier luxe, celui des « aidants » confrontés à la longue maladie, à ce couloir qui est aussi le couloir de l’amour. Et parfois, avec une pincée de cruauté, j’exploite ces trois jours pour voir comment elle s’en sort sans moi, et si ça va assez bien finalement. C’est une sorte de test.

Au bout de ces trois jours, je suis rentré. Nous nous sommes souri et embrassés, et nous avons préparé le dîner. Pour être franc, elle a préparé le dîner, et j’ai lu quelques posts facebook dérisoires mais qui détendent. Nous nous sommes mis à table seuls, nos enfants étant la plupart du temps absents maintenant qu’ils font des études. J’ai allumé la télé.

Et je l’ai vu. Je l’ai revu.

C’est un grand journaliste de la télé. Toujours souriant et enthousiaste, il a mon âge à peu près. Mais un matin de 2015, comme la dame à la crinière blonde dans le couloir de la consultation, il était là, au sous-sol de l’Institut, au bout de la ligne rouge scotchée au sol qui conduit à la salle d’attente du Clinac, l’accélérateur à rayons X qui fournit le faisceau pour les irradiations. J’y étais avec X, qui attendait ses séances quotidiennes d’irradiation de l’encéphale, assise dans le fauteuil roulant dans lequel les brancardiers ou moi-même la descendions de sa chambre, depuis qu’elle était trop faible pour marcher. Et dans la salle d’attente, entre cinq à dix personnes fatalistes et taiseuses, il y avait ce journaliste que tout le monde faisait mine de ne pas reconnaître, car il était en train de jouer avec un enfant, son enfant, et parce que c’est la plus grande injustice de la terre d’avoir un enfant atteint d’un cancer, et qui va subir une irradiation du cerveau, et que nous étions tous à la fois sidérés et empathiques de voir cet homme et de penser qu’il tient son micro et présente professionnellement son émission, avec le sourire et l’énergie qui est la sienne, sans que personne ne sache où est véritablement logé le sens de sa vie.

Quelque part Scott Fitzgerald a écrit, parlant de sa femme devenue folle : « J’ai perdu la faculté d’espérer sur les petits chemins menant à l’asile de Zelda ». Dans les petits couloirs de l’Institut, la faculté d’espérer s’amenuise aussi ; cependant, les uns et les autres, les aidants et les malades, forment une petite communauté aux sentiments rétrécis jusqu’à la plus simple expression de solidarité et d’affection, et le silence entre nous se pose directement sur notre cœur.

Vincent Fleury - 25 novembre 2017

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