Par les rues

En longeant la vitre du café, j’ai entre-aperçu un profil d’homme. Assis seul à une table, il regardait devant lui et son visage se reflétait dans le miroir recouvrant un pan de mur, le long de la porte du bistro. Fugitivement, j’ai remarqué ce visage, sans expression particulière. Quelques mètres plus loin, alors que je continuais de marcher, j’ai ressenti un coup dans la poitrine. Je me suis arrêtée. Comment était-ce possible ? Etait-ce lui ? J’ai fait demi-tour, prête à aller vérifier l’impossible, mais me suis à nouveau arrêtée. Je devenais folle. Ce pauvre homme lui ressemblait de façon saisissante, oui, mais de quoi aurais-je eu l’air en lui disant bonjour ? Je suis quand même revenue sur mes pas, lentement, pour l’observer à la dérobée et juste confirmer que mes sens m’avaient trompée. Il n’était plus là. La tasse de café n’avait pas été débarrassée encore et la chaise, éloignée du guéridon, disait qu’il venait à peine de quitter l’endroit. Enfin, lui, lui ou plutôt ce sosie que mon esprit avait dû inventer à l’improviste, dans l’éclair d’un reflet de miroir.
Ce visage m’a hantée toute la journée. Combien d’années se sont écoulées depuis ce jour d’octobre, ce retour muet dans l’appartement que j’occupais, rue des Prémontrés ? Celle que j’étais à l’époque n’existe plus, et j’ai perdu la trace de toutes les personnes que je fréquentais alors. Lui parti, un rideau de métal est tombé lourdement, me coupant de tout autour de lui. Et si je n’ai guère d’amis, sans doute est-ce parce que dans ma vie, rien ne s’accumule. Je vais, d’existence en existence, quittant l’une pour l’autre, en n’emportant rien. Et personne pour tenir à moi suffisamment et persister dans le lien, franchir en ma compagnie les frontières successives. Parfois, j’aimerais que cela soit, mais on ne répond pas à mes appels, mes signes d’amitié restent toujours lettres mortes. Je vis dans le souvenir de ce qui fut.
Au cours de ces années-là, j’avais un travail qui m’occupait beaucoup. J’étais anthropologue, je m’intéressais à la taille des crânes des pré-hominidés. Une série de moulages en plastique alignés sur une étagère derrière mon bureau accueillait les visiteurs toujours un peu décontenancés. C’est ainsi que j’ai fait sa connaissance. Journaliste, il venait interviewer mon collègue du bureau d’à côté. Nous nous sommes croisés dans le couloir, bref échange de présentations. Il a pris mes crânes en photo. Je dois avoir encore quelque part l’article, dans un exemplaire jauni de la revue, sous une pile de vieux papiers. Je n’ai rien pensé de lui au départ. Je crois même l’avoir oublié aussitôt qu’il eût quitté les lieux.
La vie avec lui a été chaotique. Il était pigiste, vivait de travaux alimentaires de rédaction, essayait d’écrire un roman, pendant que moi je m’escrimais à comprendre des événements vieux de centaines de milliers d’années, en mesurant des tailles de mâchoires. On se croisait, on se disputait régulièrement, on s’aimait. Peut-être parce que je passais mon temps sur des os décharnés, des orbites vides, j’aimais particulièrement les yeux des personnes. Et ses yeux, tout spécialement. J’étais solitaire, il voyait du monde. On sortait, on retrouvait ses amis dans des soirées ou dans des restaurants, des foyers de théâtre aux entractes, on riait dans les rues la nuit, et on retrouvait ensuite le vide de nos questions. Nos sujets de discorde étaient souvent les mêmes. Pourquoi s’acharner à vouloir écrire un roman ? S’il n’y arrivait pas, à quoi bon insister. Ce n’est pas si important un roman, un livre. Surtout si cela fait souffrir. Et il repartait dans les « mais tu ne comprends rien ! » C’est précisément la seule chose qui compte, le reste n’est rien, les amis, l’argent, le travail. Il pensait que je le méprisais. Nous nous sommes quittés plusieurs fois, mais nous sommes toujours revenus à l’autre, par une obscure force d’attraction, une nécessité qui nous échappait.
Lorsque je me souviens de ces années, ce sont moins les éclats de voix qu’une sorte de lumière douce qui passe devant moi, celle qui tombait de la fenêtre sur le parquet au pied de la table de la salle à manger, le matin. Le son de la radio au loin, qui venait de chez le voisin, de l’autre côté de la cour, les cavalcades dans l’escalier à l’heure où les enfants de l’immeuble partaient à l’école. Certains noms aussi me reviennent. Solange Letourneur, Pierre Benjamin, Claude Hébertot, Leslie Klein. Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus. Curieusement, je n’ai jamais plus croisé une seule de ces personnes. Avec Leslie Klein, nous étions parties un été en vacances. A la montagne. Elle venait de vivre une rupture éprouvante, nous avions longuement marché, passé par des cols, surplombé des glaciers gris, cueilli des edelweiss.
Aujourd’hui, je ne travaille plus. Je vis simplement, mais sans gêne, d’une pension d’invalidité, qu’on a fini par m’accorder, et des revenus d’un héritage, la biscuiterie de ma mère, des forêts vendues à distance par un agent immobilier. J’essaye de me rendre utile, je donne des cours pour une association, et puis j’aide une amie galeriste en faisant de la figuration de longues après-midis derrière le petit bureau au fond de la salle. Je suis environnée d’œuvres que je ne comprends pas. Elle m’a fourni malgré tout quelques mots clés en cas de visite, et puis, par lente imbibition, à force de la fréquenter, je suis capable, assez naturellement de parler d’hyperréalisme ou de postmodernisme.
Le café où je l’ai vu se trouve tout près de la galerie. Lorsque j’y vais le mercredi et le vendredi, j’appréhende toujours un peu de passer sur ce bout de trottoir. Je crains de retrouver mon hallucination de l’autre jour. Dans le même temps, je l’espère. J’irais le saluer. L’homme serait surpris, me demanderait qui je suis, et je découvrirais simplement mon erreur, je m’excuserais, et il dirait que ce n’est rien, il proposerait peut-être même de prendre un verre, et je ferais connaissance d’un autre homme, qui lui ressemble, mais qui serait quelqu’un d’autre, une autre vie, d’autres projets. Procédé somme toute classique de rencontre.
Y a-t-il des choses que je regrette ? Dans une de ces existences passées ? Peut-être de n’avoir pas été au bout d’une idée. De n’avoir pas su tenir. Un pays du Nord a je crois comme devise « Je maintiendrai ».

Y.S. Limet - 2 décembre 2017