Laurent Grisel | Poèmes improvisés

Poèmes improvisés sur des thèmes siciliens ou crus tels

Depuis quelques années, quelques écrivains siciliens réunis autour de Beatrice Monroy organisent La notte dei mille racconti, toute une « nuit des mille racontars », début juillet.

C’est l’occasion d’exercices collectifs.


_  Palerme, le 18 mars 2005
_  Cher Laurent,

  L’histoire que nous te proposons est la suivante :
_  Un journaliste, ou un chercheur, comme tu préfères, apprend que, depuis plusieurs siècles, en Sicile, survit une étrange légende. La légende du Kitab des Kutub de la Famille Carabillò.
_  Le journaliste, ou le chercheur, en reste fasciné et décide d’entreprendre une enquête.

  La légende veut que les ancêtres des Carabillò furent des intellectuels arabes du temps de la Conquête. Pour cela, les Carabillò rêvent d’un ancêtre vêtu à la mode des Arabes, un alchimiste arrivé en Sicile à la recherche de certains métaux capables de lui faire écrire le livre des livres : le Kitab des Kutub. Dans ce livre disparu, ou peut-être caché, ou qui n’a peut-être, encore, jamais existé, se trouve toute l’histoire future de la Famille Carabillò, ses secrets, ses méfaits cachés sous le lit, les saletés et les petites horreurs de chacun d’entre eux. Bref, un livre qui connaît déjà l’identité des gens avant qu’ils existent.
_  Le Kitab des Kutub est l’obsession des Carabillò, parce qu’ils se sentent observés, contrôlés, jugés par ce livre. Tous les mâles de la famille iront le rechercher.
_  L’histoire se déroule dans les alentours des montagnes qui dominent Palerme, nommées Madonìe.

  (...)

  S’il te plaît, écris entre 7 et 10 pages. Envoie-nous ton manuscrit vers le 10 du mois de mai,

  Beatrice Monroy.

  J’ai identifié une quinzaine de thèmes dans cette histoire, sur lesquels j’ai écrit des variations, des poèmes, qui sont autant d’essais de contre-clichés ; cette suite de poèmes se conclut par un petit essai intitulé « Fabriques de clichés et de contre-clichés ».
_  Quatre de ces poèmes sont publiés ici. Certains d’entre eux portent en épigraphe une citation du synopsis qui a servi de trame à l’écriture collective.
Parallèlement à remue.net, NazioneIndiana publie la version italienne de ces quatre poèmes (traduction de Beatrice Monroy).

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La Notte dei Mille Racconti
Palerme, via Ricasoli, 9 juillet 2005

Le futur n’est jamais complètement fermé

Dans ce livre disparu, ou peut-être caché, ou qui n’a peut-être, encore, jamais existé, se trouve toute l’histoire future de la Famille Carabillò, ses secrets, ses méfaits cachés sous le lit, les saletés et les petites horreurs de chacun d’entre eux.

Bref, un livre qui connaît déjà l’identité des gens avant qu’ils existent.

Le monde est complet.
_                  Mon
_                      monde
_                            est
_                                fini :

terminé. Je suis terminé.

Je suis dans l’histoire, je suis un point

dans une lignée.

Je ne suis plus.

J’arrête tout.

J’écoute en moi-même et je ne suis plus

quoi vous dites

que je suis.

On se les représente ainsi ces hommes : ils font silence

car ils écoutent.

Ils ont la force d’arrêter le temps. De considérer

tout nouvel arrivant comme une redite

et eux, non, ne se redisent pas, ne sont la redite de rien

ni de personne

car ils écoutent et considèrent tout ce qui arrive

comme neuf : aurait pu être autrement.

Ils considèrent en même temps,

comme deux plans vus ensemble, chaque événement

et sa contrepartie, chaque fait

et son contraire, chaque caractère

et sa négation.

Vous ne comprenez pas ? Imaginez ! Imaginez !

Regardez l’homme tomber. Et en même temps, sur l’autre plan,

regardez-le continuer sa route.

Voyez ce qui va.

N’être pas le fils de son père

On dit : il eut une jeunesse indépendante ;

il partit.
_      Ce qu’il fit, on ne sait vraiment :

pas causant.
_          On dit qu’il alla travailler, lui,

l’intellectuel
_          (en Sicile, ils le sont tous)
_          parmi des moines aux mains sales

pour apprendre comment tirer un tombereau

du bourbier
_          avec ceux qui tirent
_          et ceux qui poussent
_          et ceux qui tiennent une planche
_          sous les roues.

Quand il revint parmi nous il fut distant

non pas irrespectueux
_                  comme il l’était dans sa jeunesse

mais distant
_          et attentif
                  - avec sa mère, son père,

ses oncles, ses tantes, ses cousins.

Peut-être avait-il appris à écouter, à ne pas

forcer. À entendre, dans une histoire,

les sept ou huit histoires qu’elle comprend.

Une fois seulement il nous parla du fond du cœur.

On venait d’enterrer son père. Il nous dit

qu’en voyant descendre le cercueil dans le trou

il s’était demandé tout d’un coup pourquoi

il lui ressemblait tant. Ce père à qui

il n’avait jamais parlé.

                  Nous, nous ajoutons : ce père

dont il a mis en culture les prés qu’il négligeait,

dont il a mis en friche les champs qu’il cultivait.

La victime n’est pas le coupable

Un doute s’insinue : est-il, lui, Nicola, le responsable de la mystérieuse disparition de sa femme ?

Nicola perdit sa femme : elle disparut.

On ne sait comment ni pourquoi ni avec qui : la mort ?

un amant ? La disparition est la disparition

et avec elle disparaissent la forme, le motif,

la disparition elle-même.
_                    Ne restait qu’une personne :

lui. Peut-être était-ce lui, le coupable, puisqu’il

n’avait rien fait.
_            Ce rien s’accordait à l’autre

rien.
_    Et donnait cette douceur : il pensait

à elle encore, disparue.

Subir un crime, s’accuser : nulle tristesse.

Seulement ceci : dans l’espace laissé libre par la

disparition, tu étais dans tel esprit qui serait

un criminel, ou dans cet autre,

selon une autre inspiration,

ou encore dans celui d’un autre, pour une autre raison.

Ainsi, de chambre en chambre tournant,

de rue en rue allant, tu te trouves toi-même

qui pourrait être, au regard d’un autre,

l’ordinaire
_        ou le criminel.

Et toi, lecteur, ton esprit mobile

considère Nicola
_              et ce que lui, Nicola, se représente

et ce que moi-même,
_                 l’écrivain qui s’inspire d’autres écrivains

imagine.
_        Tourbillon bien réglé,
sans désordre.

Briser le silence, poser de dures questions, faire tomber

d’autres dans le tourbillon.
_                      Entendre les hurlements

qui réveillent les survivants en sueur, en pleine nuit

et dont ni les hurleurs, ni les hurlés

ne causent.

La victime n’est pas le coupable.

Il y a beaucoup de criminels.

Échapper à la répétition indéfinie du même

Arrête de travailler ; arrête de t’occuper.

Ne lis plus non plus. Ne joue plus. Ne dors plus.

Ne mange plus, laisse la faim te creuser.

Ne bois plus, regarde bien l’ombre, regarde-la encore.

Débarrasse-toi de l’éternité. Débarrasse-toi

de la répétition du même.

Laurent Grisel - 21 juillet 2005