Sur Monarques, de Philippe Rahmy

À toi
Chaleur dans la steppe !

L’interjection qui suit l’adresse ici mise en exergue, est inspirée par un chapitre de Mille plateaux [1]. C’était, depuis très longtemps, la sorte de Schibboleth qui accompagnait nos correspondances ; maintenant, un pauvre geste de fidélité adressé dans le désarroi à qui ne cesse de s’en aller.
Monarques [2], dernier livre publié du vivant de son auteur, et paru quelques semaines seulement avant sa mort, est un livre magnifique, étonnant par sa construction : une sorte de carnet de voyage, bien dans les traces des livres précédents, mais aussi une autobiographie, personnelle et familiale, et qui dépasse ce cadre privé pour composer en fait une fresque historique, du XXe siècle à nos jours.
On trahirait l’esprit de ce livre, lequel du reste, ni roman ni récit, ne se réfère en couverture à aucun genre littéraire, si l’on voulait en résumer le propos ou les épisodes, car il avance vers sa fin selon un mouvement en spirale, qui éclaire peu à peu les arcanes d’une trame complexe, en même temps qu’il révèle, à celui qui écrit, qui il est. En somme une manière d’ « Essai ».
Sur cette construction, sur cette écriture libre et jamais complaisante, quelles que soient la gravité ou l’horreur des faits dont parfois elle témoigne, l’auteur s’exprime à plusieurs reprises : l’une et l’autre, l’écriture et la construction, coïncident avec le mouvement incessant de ses voyages, avec leurs surprises, et affectent comme eux l’allure d’un « vagabondage », écho fidèle des notes prises sur le « carnet ». Lequel est un « bloc homogène de fragments », progressant à la manière d’un « patineur qui déplace son poids sur une jambe puis sur une autre, [et qui], de déséquilibre en déséquilibre, va vers l’avant ».
Or ce travail, il me semble aussi qu’il demeure fidèle au rêve encore maladroit de l’adolescence, à la tentative que semble autoriser le pouvoir du langage, celle de « déverrouiller l’impossible ».

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La violence de l’Histoire est partout présente dans ces pages ; non pas qu’il s’agisse d’évoquer le passé pour lui-même, mais parce que le temps cahote et se répète : la violence passée se noue à celle du présent, comme le signale par exemple cette remarque sur Tel-Aviv, la ville vers laquelle, par étapes, nous conduit le récit : « à toutes les rues, la grande Histoire éclaire le quotidien » ; ou encore lorsqu’il s’agit d’évoquer un phénomène classique de toutes les conquêtes du pouvoir, les bassesses ou turpitudes de la campagne électorale de Trump et de ceux qui le soutiennent.
Mais la violence pèse aussi sur l’histoire familiale : du côté paternel, c’est l’assassinat du grand-père égyptien, qui a pris pour épouse une Européenne ; du côté maternel, ce sont les compromissions de l’autre grand-père, allemand, avec le régime nazi, « crime imprescriptible » dont la mère du narrateur est « l’héritière » objective. Ce grand-père, grand médecin berlinois, avait épousé une jeune fille d’origine juive. Il avait été détaché sur le front de l’Est.

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C’est le poids de cet héritage qui explique en partie la fascination qu’exerce sur l’auteur Herschel Grynszpan, ce jeune Juif polonais exilé à Paris où il espère obtenir un visa pour la Palestine. On est à la veille de la guerre, en 1938. Herschel apprend la déportation de sa famille et l’exécution de milliers de Juifs polonais. En représailles et comme pour rétablir une justice, ou par pure révolte, il blesse à mort un secrétaire de l’ambassade d’Allemagne : « Je dois protester pour que le monde entier entende mon cri, et cela, je suis contraint de le faire. »
Or, écrit Philippe Rahmy, « il se peut que je me sois attaché à Herschel Grynszpan parce que j’ai reconnu en lui un frère ». Et « attaché » au point de consacrer un livre à son histoire.
Il se peut, dit la phrase, comme si subsistait un doute, un mystère : ce sens du mystère qu’est pour lui l’expérience de l’altérité fonde la qualité des rapports que Rahmy entretient avec tous ceux qu’il approche dans ces pages. Et y compris, si je peux dire, lorsqu’il s’agit de lui-même ; voyez encore cette confidence au chapitre 22 : « Il se peut que je sois resté cet enfant désorienté, incapable de distinguer le bien du mal. » Il se peut : un doute à nouveau, qu’inspire au narrateur le destin de ce Grynszpan qu’il ne veut pas juger : « Un meurtrier, écrit-il quelques pages plus loin, ne peut-il jamais être considéré comme innocent ? [3] »
Mais le rapport à Grynszpan va plus loin que cette question morale. Il se précise à mesure que le livre avance, comme si l’écriture elle-même avait le pouvoir de révéler à son auteur la réalité de son identité : le mystère de ce Grynszpan au « nom d’épais silence » éclaire Rahmy sur le sens de son entreprise. Sans doute aurait-il voulu « rester l’Arabe Rahmy qui s’adresse au Juif Grynszpan par-dessus un mur infranchissable », mais, écrit-il, « un lien sous-jacent entre certains noms, certains visages et certains faits a guidé mon écriture comme il m’a guidé de voyage en voyage, vers Tel-Aviv ». Et donc vers la reconnaissance de son identité juive : l’autre raison de sa fraternité avec Herschel Grynszpan : « Me suis-je jamais senti juif avant de m’être assis à l’ombre des arbres du boulevard Rothschild, d’avoir senti mes forces me quitter pour une vie plus réelle car enracinée dans l’histoire collective ? »

« Herschel me hante comme me hante mon père », écrit Rahmy.
Ce père très aimé qu’on voit travailler aux champs et entretenir la ferme suisse où vit la famille et que nous suivons tout au long du livre jusqu’à son agonie et sa fin, ce père dont la voix continue à se faire entendre après sa mort, dans un dialogue avec son fils qui ne cesse pas. Il est l’autre figure centrale de Monarques. On suit le destin de cet homme généreux, musulman pacifique et ouvert, attentif aux souffrances de son fils longtemps cloué sur son lit par la maladie dans son enfance, et souvent occupé à contempler par la fenêtre, au-delà du « grand champ », « la forêt de longue attente ».

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Cette belle image, « la forêt de longue attente », « terre de personne et terre promise », je la lis comme un signe de la tension qui travaille en secret ce livre. Elle caractérise le lien qu’entretient Philippe Rahmy avec l’écriture et la littérature, mais aussi sa grande générosité et sa volonté de vivre.
Dans Monarques, revient plusieurs fois l’évocation d’une « terre promise », d’un Éden : par exemple le départ espéré d’Herschel Grynszpan pour la Palestine, ou l’émotion de la jeune Yvonne découvrant en Égypte la ferme de son mari, « le paradis avant que la mort nous sépare ».
Tel est aussi le sens de cette référence inattendue aux monarques, ces papillons fragiles mais aux voyages, aux migrations incroyables, qui les mènent à leur destination, à leur « éden », situé à des milliers de kilomètres.

Et pourtant, ce livre montre aussi qu’il n’y a pas de terre promise, sinon celle que chacun peut inventer, dès lors qu’il travaille à dépasser ses contradictions ; à supposer aussi qu’il veuille bien s’ouvrir à la compassion pour les victimes de toutes les violences. Telle est la « terre promise » que s’invente Philippe Rahmy lors de son voyage à Tel-Aviv : « Je voudrais que mon rêve dure toujours, qu’il produise, ne serait-ce qu’une fois, la preuve de l’union heureuse des contraires. »
Lui-même du reste, en qui s’harmonisent ses deux origines juive et arabe, n’est-il pas l’exemple de cette union ? Il en assume les contradictions pour finalement les transcender. Et c’est l’affirmation de sa joyeuse liberté : « Me suis-je jamais senti plus heureux qu’à cet instant, paradoxalement privé de toute attache, sauf celle que je me choisis […]. »

Ce travail, c’est celui qu’effectuent obstinément la littérature et l’écriture, seules terres promises en vérité, et capables, comme le dit encore Rahmy du vol des monarques, de « vous consoler de toute tristesse ».
Or, pour tenir ce rêve, il faut beaucoup d’amour. De cet amour, de cette tendresse pour le monde dont l’œuvre de Rahmy témoigne, sans faille :
« L’amour est mon seul besoin, un amour troué, disloqué, mais obstiné, tout entier ramassé dans la littérature, notre petite éternité avant la mort. »


Jean-Marie Barnaud


Hommage à Philippe Rahmy le samedi 13 janvier 2018, à 19 heures, à la Maison de la poésie, Paris.

1er janvier 2018

[1Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille plateaux, chapitre 10, Les éditions de Minuit, 2013.

[3La question pouvait se poser à propos d’Abel, le narrateur d’Allegra.