Je le reverrai (dans cinq ans, le jeune Noir)

C’est la soirée du réveillon. Comme beaucoup, nous avons organisé un dîner à la maison, en petit comité, nous discutons entre cinquantenaires autour d’une canette farcie, entourée de poires cuites et de divers féculents de saison (pomme de terres rissolées, marrons). Nous avons réuni chez nous quelques amis qui ne se connaissent pas et c’est un peu pour chacun l’occasion de parler de ses origines, en attendant qu’il soit minuit et de faire péter les bouchons de champagne.

Je découvre que Carole, une jolie brune de Montpellier, est à moitié corse, et à moitié polonaise. Sophie, une grande blonde qui écrit, et jolie aussi d’ailleurs, est à moitié normande et à moitié allemande, sa mère est de Rhénanie, son père de l’Avranchin. Didier est Rouennais d’origine, mais sa première épouse était allemande aussi, de Westphalie, et ses enfants oscillent un peu entre la France et l’Allemagne, avec une préférence pour la Bretagne où ils sont installés.

La discusssion dérive vers les récentes modifications des lois communautaires, qui permettent aux citoyens européens de conserver la double nationalité, lorsqu’ils adoptent celle du pays où ils résident depuis longtemps. C’est ainsi d’ailleurs que mon épouse, qui est Belge, de Dinant, dans les Ardennes, raconte ses déboires pour obtenir la nationalité française.

Elle a rempli le dossier, il lui a fallu plus de six mois pour réunir les pièces. Comme elle est adoptée, il y avait une difficulté supplémentaire, un extrait de plus à fournir qui n’existe pas dans son pays de naissance. Au bout de plusieurs mois, après avoir fourni ses diplômes, les quitus du trésor public (un document Cerfa stipulant qu’elle paye régulièrement ses impôts) on lui a soudainement demandé les échéanciers de nos prêts immobiliers, sans doute pour tester sa motivation à devenir française : ça doit prouver quelque chose d’être endettée sur vingt cinq ans. Comme elle parle français, qu’elle a un double doctorat de littérature de l’Université de Louvain et de Paris 8, elle a été dispensée de passer les tests de langue, mais il fallait quand même une sorte de récépissé obtenu auprès d’une association homologuée, au milieu d’une quantité folle de formulaires. Puis, elle a été convoquée dans un bureau de la préfecture, à Paris dans l’île de la Cité, derrière Notre-Dame, un bureau qui s’occupe des demandes de naturalisation. Je suis allé avec elle, pensant que ce serait bien que les fonctionnaires de la police voient qu’elle a un mari, fonctionnaire aussi, très souriant ce jour-là, police-friendly et père de ses enfants tous les deux français.

Nous avons pris le ticket à la petite machine de l’entrée qui dispatche les usagers, ceux qui ont un rendez-vous, et ceux qui n’en ont pas ; ceux qui commencent le circuit et ceux qui sont dans la dernière ligne droite. C’est un service de la préfecture plus calme que ceux des cartes grises ou des dépôts de plaintes. Ici, des hommes et des femmes décidés viennent dans l’espoir d’acquérir définitivement la nationalité française et de s’intégrer pour de bon.

Il y avait un couple avec un jeune enfant, sans doute d’origine arabe ; elle donnait le sein en attendant son tour. Plus loin, un homme avec une femme asiatique : je supposai qu’ils étaient là pour elle et que, comme moi, il accompagnait sa femme. Derrière nous, une femme avait l’air italienne, pour quelques heures ou quelques jours encore, mais elle aurait pu être n’importe quoi au fond, elle portait une robe moulante qui la mettait en valeur, ses cheveux sortaient de chez le coiffeur. Elle sera française.
Tous et toutes étaient bien habillés, tirés à quatre épingles, comme on dit, attendant que la porte s’ouvre, que leur numéro soit appelé, et d’entrer sagement dans le dernier cercle de l’identité française, ce moment ultime où l’on vous demande qui était le premier président de la cinquième République, quelles sont les paroles de la Marseillaise, comment s’appelle le premier ministre. Quand ce fut notre tour, je me levai avec mon épouse en disant à la fonctionnaire de police : je suis son époux, elle me dit non, Madame vient seule, et je laissai ma femme disparaître dans le melting pot où s’achève la fusion des origines qui fait de vous un bon français (encore que, après ce dernier entretien, il faille compter encore un an).

Je restai donc dans la salle d’attente à poireauter pendant que mon épouse subissait l’interrogatoire solennel qui déciderait de sa vie future, ici aussi la police cuisine les gens, mais c’est pour la bonne cause. J’observai distraitement le public. Des gens bien, désirant du fond de leur cœur en finir avec cet à peu près, et devenir Français pour de bon. Le petit enfant remis dans sa poussette pleurait déjà avec l’accent d’un Parigot.

Cependant, il y avait dans la salle un jeune homme, africain, je ne sais pas si on a encore le droit de dire : un jeune Noir. Il avait entre vingt et vint cinq ans, le regard brillant, il attendait qu’on l’appelle à l’accueil avec son ticket dans la main. Il n’était pas aussi bien habillé que les autres, ses vêtements étaient mal ajustés, trop grands, probablement donnés par un organisme de charité ou bien achetés dans une friperie. La dame de l’accueil appela son numéro et il se leva pour passer au premier tri du guichet à l’entrée, où se font les aiguillages grossiers. Je n’étais pas trop loin, à cinq ou six fauteuils, espionnant les gens autour de moi histoire de m’occuper, pendant que mon épouse passait sur le gril. Le garçon parlait français, mais pas très bien, avec un accent. Sans vraiment tendre l’oreille, je compris à peu près ce que la dame lui disait :

−C’est pour la nationalité, pour acquérir la nationalité française ? Mais quelle est votre situation ? Qu’est-ce que vous avez comme documents ?

Le jeune Noir sortit de ses poches une liasse de papiers et la tendit à la dame de la police, qui était, je dois dire, plutôt gentille. Elle lut rapidement les documents que le garçon lui avait donnés puis elle lui répondit en détachant les mots pour qu’il comprenne bien :

−Avec ces documents vous avez le droit de résider, et de travailler, vous comprenez ? Vous avez le droit de rester en France, hein, vous comprenez ?

Il comprenait très bien, mais il voulait la nationalité, il voulait ardemment devenir Français. Elle lui dit :

−Il faut cinq ans au moins, vous comprenez ? Dans cinq ans, hein, dans cinq ans vous pourrez acquérir la nationalité. A ce moment-là vous pourrez faire un dossier, hein, dans cinq ans, vous revenez, et on pourra faire un dossier pour la nationalité française.

Le garçon comprit, il rangea dans ses poches la liasse de papiers qu’il avait, et qui semblaient en règle. Il n’aurait pas franchi la porte d’un bureau de la préfecture si ses papiers n’avaient pas été ok. Et il partit, en se disant sans doute, ah mince, il faut cinq ans, on ne peut pas devenir français tout de suite.

Et dans cinq ans, quand il reviendra, le matin, il aura choisi ses plus beaux vêtements pour s’habiller, il viendra sans doute accompagné d’une jeune femme et de leur premier enfant, et je serai là, assis à la même chaise, et je le regarderai produire anxieusement son dossier complet, avec ses certificats de naissance, ses feuilles de paye, ses extraits de casier judiciaire, ses échéanciers de prêts immobiliers et tout le toutim.

Il ne me verra pas, la fonctionnaire du guichet qui prend le ticket et le jette dans la poubelle avant de vous dire où attendre ne me verra pas non plus, et tous ceux qui attendent sans faire le moindre bruit, dans cette salle au troisième étage d’un petit immeuble penché de l’île de la Cité, au pied de Notre-Dame, ne verront qu’une chaise vide, mais je serai là, pour voir ce qu’il est devenu, et me remplir de cette volonté de la jeunesse, si forte et si courageuse qu’elle va s’en sortir, parce qu’elle le mérite et qu’elle est le monde de demain qui nous remplacera.

Vincent Fleury - 1er janvier 2018

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