Cyrille Guilbert | Larvaires [1]

Cyrille Guilbert est né en 1973 à Boulogne-sur-Mer, il est professeur de Lettres dans un lycée lillois. Ses publications (principalement des romans, tous aux éditions Les Perséides) sont L’Obscurité, L’Élévation ou La Sorcière de Templeuve, Le Verre des parois, et une publication est prévue aux éditions de La Crypte : Domanial. Il a aussi publié quelques textes dans la revue Arpa.


Réfugié au fond de ma cave, j’attends.
Je guette.
Je cherche après la source. Après l’écrit. La voix.

Je cherche après la source de toute voix.
Je tends l’oreille pour entendre les premiers mots qu’un homme cracha dans la glaise.

Les tous premiers mots.
Je loge dans le silence.

Les tous premiers mots.

°

Je veux percevoir l’écho du râle d’un corps qui fut lynché, entendre, à force de patience, le cri d’un homme sous les crocs d’une meute.
Je cherche à saisir le visage vrai d’un homme qu’on renia, son corps décrété malsain par la loi de la meute.
Le souvenir enfoui d’un corps.

Un corps déchiré dans une orgie qui soulagea la meute. Un corps consommé par des bouches, sacrifié dans des bruits de mâchoires.
Saisir le grondement d’extase de la meute. L’énigme, au-delà de la page noircie qui me fait face, du mur qui me fait face. L’énigme.

°

Je veille depuis longtemps, à l’écoute, sanglé dans mon rôle de guetteur, ayant l’air d’un fou au fond de ma cave.
C’est que je voudrais avoir accès.
Mais je n’entends pas la voix et m’entête à rester là, en ver vautré dans son hôte.
Je sais que hurle en moi, comme en tout homme, le geyser du premier cri.

Je sais que frémit en moi l’appel enfoui, le cri qu’étouffent des siècles de strates, de roches encastrées.
Penché sur le fond du trou où l’origine croule sous un poids de temps.
Trou comblé. Négation qui crache son encre au visage de l’intrus.
Mais je m’entête à demeurer en rat qui creuse sa faim et qui la rend plus aiguë. Et je me penche, me voûte, refoule l’être de surface, m’incorpore encore plus à ce logis qui pue, aime ce logis.
C’est que je veux avoir accès.

°

La clarté du jour ne me parvient pas.
J’épie le fond.

L’obscurité me fait une conque. Elle contraint à regarder en soi. Elle permet de surveiller la progéniture de larves que l’esprit industrieux fait frémir.

Ici du sens veut passer. Du sens passera. Quelque chose finira par suinter. Une peau qu’on gratte finit par saigner.
Du sens passera.

°

La parole initiale contenait en elle de la douleur, une douleur pure qui jaillit de la bouche laconique d’un totem.

Une bouche humaine réalisa le prodige d’arracher du sens au son. Du magma des sons elle extirpa la chance d’une langue et sut se faire entendre.
A la meute, elle jeta le cri, l’ancêtre du dogme, le plaisir formulé, la peur crachée, et la douleur éclata vive et perdura sous forme de langue.

Le cri. La profération d’un récit perdu. Syllabe d’avant les conflits et les crédos proférés en bandes. Le plaisir. Le rudiment du dogme. La douleur d‘un seul arrachée à la matière comme on forcerait, des cuisses de la roche, le prodige d’un son.

°

Je m’entête à rester là, au fond de la cave. Personne ne songe à y venir.
Je guette. Je le fais à l’encontre de toute croyance, voulant déjouer les pièges tendus par les croyances.
Si je le pouvais, je trouerais les tympans du silence.

Je veux saisir le râle du corps qui fut expulsé dans le jour froid, qui vagit en sortant de son trou de glaires et de merde.

Veilleur, je couve là, dans le logis mal aéré de mon attente.
Veilleur dans le noir, peut-être moins aliéné que les autres.

°

Ici le silence n’est pas pur. Il y a cette voix, à peine perçue, voix sans grâce entoilée de poussière. Elle a baroudé des années, traversé des cloisons de temps. Elle a tenu des propos clairs, sorti des inepties, dégorgé la bourre de trop de discours.

Voix faillible. Proche. Lointaine. La mienne ou celle d’un autre.

Elle joue mal avec les mots. Elle tremble sur la crête effilée du massif des mots. Chaque mot proféré est un caillou coincé contre la joue. Les dents crissent en se frottant aux graviers des mots rétifs.
Ma langue me paraît vétuste, usée comme un cuir, jamais assez pure. Langue inapte à toute élégie.

°

Mais la voix continue, grinçant la vieille antienne de sa présence.
Elle dit ma vanité lorsque je dirige mes mots vers un projet qui me dépasse.

Mes mots se percutent fatalement, fracassent leurs coques sur les récifs. La parole à peine érigée se brise. Porteuse de tant de désirs et de défis, elle se déchiquette en esquif mal bâti.

La pureté fut tant de fois manquée, la parole érigée reine un jour pour un naufrage le soir même. La pureté n’est pas la belle captive des contes. Pas de fragment de chemise de nuit de jeune fille dans la main du chasseur. Rien à la longue qui puisse être tenu pour pur. Rien que les restes filandreux d’un petit gibier. Faute de pureté, la parole se démet contre l’obstacle avant de recommencer l’assaut.

°

Je ne rêve pas. Le réel m’étreint et me tient ferme la nuque.
Ma posture est dure dans la cave.
A chacun de choisir son lieu de réclusion, de saisir qu’il vit seul et meurt seul et qu’il doit élire la fosse où s’enfouir.
Je cherche après la première averse de mots, son déluge de verre pilé, le glissement du son vers le sens.

Je voudrais entendre le cri unique, cri impudique, à peine humain, éclos dans la sidération comme un blasphème.

Toucher la membrane qui me sépare de l’autre, du tout premier qui fut écorché par la cruauté des autres.
Celui dont se brisèrent les os.
Ses cris gutturaux, brutaux, son appel.
Tout le bagage sale de la meute éparpillé sous la lumière.

°

A chacun de cultiver sa soif.
Une vision palpite au-delà du paravent parcellaire de chaque image. Avoir soif de cette vision. Le souffle est suspendu, brusqué le flux des mots.

Parole en quête d’elle-même ou de plus pur qu’elle, dans le heurt, dans le bégaiement, dans la plaie travaillée de la mémoire.
Souffle, saccade, proie fuyant à mesure.

°

Veilleur, je n’attrape rien, ne distingue rien de plus que des revues de spectres. Par ma parole je cherche à renaître plus fort, lavé d’on ne sait quoi, voulant saper la digue trop cimentée du propos commun.

A moi de foncer tête nue vers plus grave encore, plus aggravant, plus blessant pour l’amour-propre.
Forant un creux où s’écrouler.
A moi de poser les termes du combat, juste avant de m’apercevoir que j’ai, une fois de plus, été grugé, que ce n’est pas moi qui fixe les règles.

Les os de mon front craqueront.
A tort ou à raison, nommer poème ce fracas.

°

J’ai choisi mon lieu de réclusion.
Admis le retour de la prédation dans le verre pilé qui frotte sous ma mâchoire.

Je hume le fond de cave et sens la vraie chair des mots sous le plâtras de la langue.

Je ne rêve pas.
Je crois souvent que je parle, mais on me parle.
Vigilance accrue.

°

Dans le creux que j’aggrave, je finirai par dénicher l’autre que moi.
La langue, son flux, ses heurts, ce n’est jamais moi.
La langue n’est pas l’équivalant de la peau et des os qui me font périssable. Je crois parler mais on me parle.

Un sang noir coule et s’épaissit. J’en aime le flot, l’opacité, sa dense ruée d’encre, son ruissellement sur des caillots de mots.

Cette bile noire vomie par à-coups n’est pas moi.
Elle est l’irrépressible afflux de mon être hors de lui, dans le sortilège d’une langue, par saccades, par éjaculats d’images et de sons.

2 janvier 2018