La disparition

Chapitre 2

Le mouvement « Adagietto » de la symphonie n° 5 de Mahler semblait incongru dans les rues qu’on suivait en voiture. Les pavillons en étaient magnifiés. Comme si ces habitations perdaient de leur laideur et atteignaient l’esthétique d’un film de Visconti. Les murs crépis jaunes pastel, les simples parallélépipèdes avec fenêtres et toits de tuiles ou d’ardoises artificielles racontaient soudain des matins gris où un véhicule sort du garage et quitte la rampe en carreaux faits de graviers assemblés. Moment où pour seul horizon apparaissent la hauteur et la fin de ce chemin, sur un ciel de traîne. Et le véhicule de reprendre, une fois sorti de la rampe, une vue sur le petit jardin, les bacs en ciment où ont gelé les derniers géraniums de l’automne. Ces constructions parfois récentes disaient les heures ultimes des travaux, les cigarettes jetées de fin d’après-midi, avant le nettoyage de chantier, qui laisserait encore un ou deux rouleaux de sous-toiture isolante, la maîtresse de maison s’en désole – Ce chantier ne sera donc jamais fini. Et pourquoi jettent-ils leurs cigarettes sur la terrasse ? – Et de ramasser les mégots sous l’œil las du mari ou du compagnon. La maison en crépi tout blanc, assez chic dans le lot de ses voisines, aux volets roulants blancs eux aussi, tirés en bas des fenêtres, frappait par son air d’abandon. Les habitants étaient-ils en vacances ou la maison était-elle inoccupée, sur le point d’être vendue ? Un divorce qui aurait commencé par une conversation dans l’allée du jardin, le linge mis à sécher sur les fils reliant deux poteaux de métal discrètement cachés par des massifs de framboises ou de groseilles, bat au vent qui s’est levé, telle la voile d’un bateau. Il faut entendre pour elle, le nom de l’autre. Accepter qu’elle existe. Penser que tout est encore possible. Mais non, plus rien ne sera possible avec lui, il faudra passer aux comptes sordides, vendre la maison qui a été le théâtre de leur bonheur. Plus loin encore dans la rue, une agence a placé son écriteau A VENDRE sur la petite porte en bois qui ouvre le chemin piéton vers la porte d’entrée du pavillon, placé sur la butte du terrain, comme le sont souvent ces maisons.
J’ai éteint la musique. Elle avait pris place à côté de moi qui conduisais. Et lui était à l’arrière. Ils avaient voulu voir en vrai la maison dont j’avais terminé la toile et qui les avait frappés. J’avais été touchée de leur intérêt et de leur candeur vis-à-vis de l’art. Ils découvraient l’hyperréalisme auquel je m’essaye tant bien que mal. Et je dois dire que cela me plaisait de les initier au travail qui est le mien. Nous avons donc été devant la maison en question. La plus banale qui soit. Mais dont la banalité même me plaît. Ils l’ont regardée avec un intérêt qu’ils n’ont sans doute jamais eu pour ce genre de construction, et qui doit également être le lot des quartiers périurbains chez eux, comme partout en France.
Nous sommes rentrés à la villa des Pins où nous attendaient les garçons jouant au Monopoly. C’est une édition belge du jeu et à la place de la rue de la Paix, et de l’avenue des Champs-Elysées, c’est la Rue Neuve en bleu qui rapporte le plus. Cela déstabilise toujours un peu les joueurs, qui ne sont pas en terrain connu. Pierrot avait déjà dû hypothéquer des adresses. J’ai annoncé l’heure du goûter. Les adultes ont pris du thé. Nous nous sommes installés au salon pendant que les enfants restaient sur la table de la cuisine pour continuer leur partie. Nous avons fait vraiment connaissance pour la première fois. On s’est dit nos prénoms. Il s’appelle Jacques et elle Huguette. Ils n’avaient pas l’air à l’aise. Regardaient autour d’eux d’un œil vaguement inquiet. Ils prenaient toujours un mois de vacances l’été, à cheval sur juillet et août. Un commis s’occupait de l’épicerie pendant la deuxième quinzaine de juillet et ils fermaient la première quinzaine d’août. On a parlé d’Alexandre qui n’était pas là, qui allait bientôt venir. Oui, la maison vient du côté de sa famille, ai-je précisé. Pendant que je meublais la conversation, je regardais leurs mains. Celles d’Huguette, tenant sa tasse de thé sur ses genoux, la replaçant ensuite sur la table basse. Celles de Jacques, larges, très blanches, presque de la même couleur que la faïence de la tasse usée. Je voyais ces mains dans leur environnement de travail, du temps où il était boucher-charcutier, à plat sur les filets de bœuf, les caressant. J’étais gênée de leur propre gêne. Je ne savais comment la dissiper. La plage est un environnement plus facile, on n’a pas à justifier pourquoi on est là, la simplicité est de bon aloi. Là, dans cette maison de vacances, dans un intérieur que j’avais patiemment rénové, qui montrait mes goûts, l’intimité familiale, ils devaient découvrir tout ce qui nous séparait. Et j’en avais un peu honte, pour un peu je m’en serais excusée. Pour revenir au sujet de la promenade que nous avions faite, j’ai annoncé une expo de mes toiles à venir fin octobre. Je leur enverrais une invitation au vernissage. Si toutefois, cela les intéressait et s’ils pouvaient se libérer pour faire un bref séjour dans la capitale. Huguette a demandé alors à aller visiter dans mon atelier. Il se trouve dans un auvent qui a été fermé et qui autrefois servait de garage à vélos et abritait les fils à linge où pendre les lessives à l’abri des pluies. La pièce est au fond du jardin. Elle est très lumineuse grâce au toit en forme de verrière et aux murs bas, simplement surmontés de baies vitrées. Très en désordre, le petit espace exhale la térébenthine, le siccatif et le white spirit. Huguette s’est soudain mise à tousser. Elle souffrait d’asthme. J’ai excusé la nocivité de l’air. On a donc abrégé la visite. On s’est attardés dans le jardin. Est-ce la quinte de toux ou la visite ratée, il me semble qu’elle m’en voulait. Elle évitait de me regarder, le visage sombre. Elle n’a plus dit un mot jusqu’à ce que Jacques, pour détendre l’atmosphère, suggère un petit casse-croûte chez eux. Son épouse l’a regardé, très étonnée, mais ne s’est pas opposée à la proposition. Je ne veux pas que cela vous dérange, ai-je prudemment sorti. Et puis j’apporterai de quoi ravitailler les enfants. Lesquels enfants venaient de finir la partie de Monopoly, Paul en grand vainqueur, qui avait placé des hôtels et maisons entre autres à Courtrai, Mons, et bien sûr la lucrative rue Neuve à Bruxelles. Ses adversaires, laminés, regardaient sa réussite d’un œil morne. Il n’était pas loin de 18 h 30 et l’idée d’aller au supermarché faire des vraies courses ravit les garçons. Rendez-vous a été pris pour 20 h.

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Y.S. Limet - 2 janvier 2018