Benoît Toqué | Il était un

Il était un peintre qui vivait une chambre. Il peignait dans cette chambre. Il la peignait.

Il était un peintre qui peignait sa chambre. Peignant sa chambre, le peintre ne peignait pas.

Il était un peintre qui ne peignait pas. Il ne peignait pas mais très bien, il le faisait. Il le faisait très bien. Très bien ! dit-il, je ne peins pas, mais j’ai peint ma chambre. Et je l’ai peinte très grande. J’ai de la place pour vivre.

Il était un peintre qui vivait sa chambre. Elle était belle et grande, il pouvait y faire d’autres pièces. Y recevoir du monde. Même des amis, mais aussi du beau monde. Qu’invitaient ses amis. Pour des soirées lambdas. D’autres avec des lap dances. Et s’en faire un beau monde, de toutes ces personnes. Voire même des connaissances.

Il était un peintre.

Il était un peintre.

Il était un.

Du moins c’est ce qu’on disait, on disait, par exemple : le peintre dort chez un ami à lui dans le lit de son ami qui lui ne dort pas à ce moment-là car il est en train de boire du whisky sur les toits de la ville, l’ami, avec deux copines. Et un copain. Ils sont donc quatre sur les toits, mais il n’y en a qu’un qui boit du whisky. C’est l’ami du peintre, et il escalade. Sinon il y avait aussi une bouteille de Jägermeister, mais ça c’est celui qui dort dans le lit, le peintre, qui essaie de dormir, qui l’a ramenée avec lui dans l’appartement. La bouteille. Dans cette chambre. Et le peintre, qui ne peint pas et depuis bien longtemps, déjà, quel soulagement ! il est obligé de subir des allées et venues dans la chambre de son ami qui est sur les toits, parce qu’il y a tout plein d’instruments et de matériel de musique dans cette chambre, et que des personnes, des musiciens, viennent les récupérer tour à tour. Chacun. De passe-passe. Une demie-heure entre chaque passage, entre chaque tour de passe des musiciens dans la chambre de l’ami du peintre. C’est emmerdant, et le temps dure. Il pense à ça, le peintre qui ne peint pas, et il ne peut pas dormir, à cause des passages des personnes dans la chambre, et à cause de la MDMA qu’il a dans le sang. Alors il pose la bouteille de Jägermeister aux pieds du lit de son ami qui est sur les toits, et il pense à ses toiles à faire, ses toiles pas faites, à ses affaires qui sont dans une autre ville, dans une chambre à lui, une qu’il a peinte, une chambre parfaite, sans passage impromptu ininterrompu. Au fait qu’il n’est pas peintre. Et là il entend une voix dans l’appartement qui dit, Oui, il y a quelqu’un qui dort dans la chambre au-dessus de nous : c’est le peintre. Alors le peintre, qui ne peint pas et depuis bien longtemps, déjà, quel soulagement ! il ne comprend pas très bien dans quel espace-temps il se trouve, et de qui parlent ces gens. Son identité elle n’est pas la bonne dans leurs bouches. Ça l’amuse et le trouble. Presque ça le rendrait triste, mais surtout ça l’intrigue. Il est dans un espace-temps qui lui est étranger, où le temps il n’est pas passé, et dans lequel il peint, lui qui ne peint pas, et depuis bien longtemps, déjà. Il se dit, La mémoire est courte mais elle dure longtemps. Elle fractionne, elle façonne des clichés, et elle les laisse en plan. Elle cadre, elle étiquette et puis elle range. Dans des tiroirs qui ont disparus, des tiroirs qui n’existent pas. Car dans ce que dit cette voix, dans ce qu’elle pense et croit, il y a quelque chose qui dissone, comme une discordance d’avec le présent. Un bug. Une usurpation de son identité propre, au peintre qui ne peint pas. De son soi présent véritable, et qui est aussi bien le seul présentable. Ici remplacé par une identité autre, laissée pour morte en lui, et il y a bien longtemps, déjà. Un décès dont la voix qui l’appelle ainsi : le peintre, n’a pas eu connaissance. C’est net. Elle n’a pas pris en compte la bifurcation, la voix, elle a suivi une ligne de vie qui n’existe pas : celle d’un mort. Et jusqu’à ce point-là. Réel. Elle a suivi une réalité autre, sans doute réelle et vraie pour celui-ci qui l’appelle ainsi : le peintre, mais invraisemblable au possible, presque incompréhensible pour qui ne peint pas. Pour celui qui a laissé pour mort le peintre au-dedans de lui, et depuis bien longtemps, déjà. Il se dit encore. Et de se retrouver soudainement face à ce cadavre de soi-même que ressuscite cette voix, cet autre qui n’est pas au courant, qui n’est pas à la page, qui ne l’a pas tournée, qui ne l’a pas réactualisée depuis trop longtemps, déjà. Il tourne autour du pot. Et qui a écrit tout seul, de son côté, des chapitres discordants d’avec la réalité du pas peintre, des pages et des pages de textes impossibles, qui dissonent, qui troublent, qui assiègent la vérité de qui ne peint pas. De se retrouver devant sa propre dépouille soudainement ranimée par la voix de l’autre. Il fait une pause, il réfléchit. De se retrouver nez-à-nez avec cette image de soi déformée, là dans la glace, éclairée, sur la porte de cette vieille penderie nettoyée d’un revers de voix. Hmm. Il continue. De se retrouver devant ce reflet de faussaire rameuté du passé, il se fait comme une cassure dans la vérité. Il se dit un mensonge. Ou plutôt, il y a eu arrêt. C’est ça : arrêt sur image. Photo. Arbitraire de l’arrêt : cliché.

Mais la glace elle n’a pas cassé. Ça s’est bien.

La voix s’est arrêtée à un point mort sur la ligne de vie de notre personnage : à ce point où le peintre est mort. Ou plutôt, juste avant. Et c’est pour ça qu’il pense à ses toiles pas faites, le peintre qui ne peint pas. À ses affaires qui sont dans une autre ville. Une ville, mettons : fantomatique, comme oubliée on ne sait trop où. Et avec lui-même en zombie dedans : parce que la voix qui parle, qui parle de lui, et en termes zombifiés qui l’aliènent à lui-même : cette voix l’a posé là. Elle l’a mis là, dans cette peau qui n’est pas la sienne.

Faussaire.

Peau morte, peau de poussière. C’est très très bien.

Aussi il préfère ne rien dire, celui qui ne peint pas. Laisser la voix mentir, et sans qu’elle ne le sache.

Apprendre par elle qu’il porte un masque malgré lui, et que cette voix le regarde au travers, au travers d’un rôle que lui ne joue pas. Ne joue même pas. Ça l’amuse et l’intrigue, le peintre qui ne peint pas.

En cet instant, et en ce lieu, pour cette voix qui l’étend sur lui. Il porte comme une peau transparente, un peu froide malgré tout. Sur ses épaules. Celui qui ne peint pas.

Alors, Je porte un peintre mort en moi : mon peintre. Il se dit ça, le peintre qui ne peint pas.

On porte tous quelques morts en soi. Ce n’est pas grave. Ce cadavre ou ce spectre, il m’est comme une vieille connaissance, un vieux moi qui n’a pas grandi. Et de le regarder maintenant dans les yeux à cause de la voix qui me vient d’en bas. Allez, sans remords. Trinquons ! Et il reboit une gorgée de Jägermeister.

Il était un peintre qui vivait une chambre, ce n’était pas la sienne. Auparavant, il en avait eu une à lui, oui, c’est vrai, une bien peinte et bien grande. Une peinte par lui. Puis il l’avait perdue aux jeux. À la bataille. Il avait déconné, le pauvre. Et qui était riche au départ. Riche d’avenir. Il avait déconné, si c’est pas triste. Un gars comme lui. Dit-il.

Il était un peintre.

Il était un peintre.

Il était une fois qui n’existe pas.

15 janvier 2018