L’art de la chevalerie

Vois-tu, Sancho, l’art de la chevalerie consiste à ne jamais cesser d’être inquiet, explique Quichotte alors qu’il traverse la ville en compagnie de son écuyer, insensible aux affiches, aux réclames, aux chatoiements des vitrines, l’esprit dégagé de l’obligation de fixer l’écran d’un téléphone et les oreilles libres d’écouter autre chose que la bande sonore d’un isolement choisi. Là où l’homme ordinaire s’apaise et se laisse aller aux satisfactions du confort et de la quiétude, le chevalier, lui, demeure troublé. J’ai envie de dire, Sancho, que plus le monde alentours semble paisible, plus le chevalier a motif d’être inquiet. Quichotte se tait un petit instant, il écoute au loin la clameur de cris étouffés. Les chevaliers sont par essence des êtres irritables, ils demeurent sur le qui-vive ; mais non parce qu’ils ont en eux une quelconque envie d’en découdre ou un irraisonné désir de connaitre la gloire. Un chevalier ne fait pas la guerre pour le plaisir de combattre. Les chevaliers sont inquiets parce que le monde est inquiétant. Et là où tu n’aperçois rien d’anormal, le regard du chevalier scrute au-delà des apparences avec acuité et clairvoyance. Je ne me querelle pas parce que j’ai caractère à me quereller. Je me querelle parce que le monde entier mérite correction.

De l’angle d’une rue, des personnes jaillissent et courent en tous sens, une femme a le visage en sang, elle est soutenue par un homme. Plus haut dans l’avenue, la police castagne dur des manifestants qui protestaient contre une nouvelle baisse des allocations, un allongement de la durée du travail et l’instauration d’un droit pour les employeurs de licencier sans indemnité une salariée qui attendrait un enfant. La manifestation n’a pas duré trente minutes que la police chargeait. Déjà les lacrymogènes crachent de vastes nuages blanchâtres au sein desquels les policiers équipés de masques peuvent tout à leur aise matraquer les esprits réfractaires.

On parle de caractère, Sancho, on argue une prédisposition, un goût pour l’aventure. Certains évoquent le sang. On aurait la chevalerie dans le sang ? Plaisanteries que tout ceci.
Lentement, les fumées irritantes coulent vers les deux hommes qui se font bousculer par les derniers manifestants en larmes.
Le chevalier n’aime pas la guerre. Le chevalier n’aime pas les conflits, les blessures, les estocades ou les coups. Le chevalier n’a pas plus le cœur à la violence que quiconque, continue Quichotte, insensible aux hurlements environnants. Un chevalier ne peut tout simplement pas s’empêcher de porter un regard acéré sur le monde. Il voit l’injustice, il voit l’innocence bafouée, il voit la précarité, il voit l’inégalité, il voit l’absence de fraternité comme de compassion. Où qu’il porte son regard, le chevalier découvre une bataille à mener ; aussi il n’a d’autre choix que d’agir puisqu’il ne sait pas vivre sans être en accord avec sa conscience.

Tout à fait dans les gaz, Quichotte s’interrompt une minute : l’air qu’il respire brûle son nez, irrite ses poumons, plante mille piques dans ses yeux. Sancho, lui, a battu en retraite, le nez et la bouche protégés par un mouchoir où il garde quelques gousses d’ail à croquer. Cet air méphitique est le souffle du dragon que traque Quichotte depuis des siècles. Un sourire crispé cintre sa bouche. Sa main a déjà tiré l’épée du fourreau. Des hommes casqués protégés par des armures noires s’approchent. Les envoyés du dragon ! Quichotte se prépare à faire face. Quatre siècles que ses poumons ont cessé de respirer et ses yeux de pleurer d’amour pour la belle Dulciné, les lacrymogènes ne le feront pas fuir. Il aurait aimé raconter d’autres choses à Sancho, lui expliquer que le chevalier ne cherche pas la guerre mais que c’est le monde qui place des guerres au-devant de chacun de ses pas. Raconter qu’être chevalier n’a rien d’une vocation, d’un désir ou d’une décision murie ; c’est l’impossibilité de détourner les yeux de la souffrance qui transforme certains hommes en chevaliers. Quichotte aurait aimé conclure en formulant une idée imprécise qui s’échappe lorsqu’il souhaite l’examiner, une pensée fugace et fragile, l’idée que – selon lui – les chevaliers n’ont rien d’extraordinaire, au contraire, ils seraient la norme d’une humanité déréglée : des hommes incapables d’être autre chose qu’humains. Si l’on considère que l’humain est celui qui – par essence – agit en accord avec sa conscience.
Mais l’heure n’est plus aux discours, deux CRS déjà sont sur le cul, un troisième trébuche et s’assomme tout seul. Quichotte a vu de pacifiques citoyens se faire brutaliser et humilier par les envoyés du dragon : à eux de pleurer toutes les larmes de leur corps lorsque en faisant tournoyer maladroitement son épée, il parvient par miracle à arracher leurs masques à gaz et qu’il les voit s’étouffer en respirant leur propre piège. La philosophie attendra, le monde lui laisse peu de temps pour les longs discours, tout va si mal que Quichotte est avant tout un nom d’action.
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Eric Pessan - 17 janvier 2018

[1L’art de la chevalerie n’est pas un extrait du roman "Quichotte, autoportrait chevaleresque" (éditions Fayard) mais plus une variation (écrite pour la revue Hippocampe). Photo : Mélio Pessan.