Sébastien Ménard | En regardant les eaux du fleuve s’écouler

 

 

 

avec Pierre Bergounioux, Daniel Biga, Stig Dagerman, Jean-Pascal Dubost, Antoine Emaz, Fred Griot, Roger Lahu, Jean-Marie Gustave Le Clézio, Fernando Pessoa, André Rougier, Valérie Rouzeau, Antoine Volodine et ceux que je ne sais pas voir

 

 

 

 

 

 

et voici que je pensais à nouveau à la disparition des insectes, des abeilles
je pensais à la disparition des oiseaux, des glaces
je pensais à ces choses-là

je regardais l’eau s’écouler et je m’interrogeais
était-ce lié à ma fréquentation d’un réseau social ?
était-ce à la suite de mes lectures ?

j’étais face au constat de
l’impossibilité de trouver terre fertile où jardiner
lieu refuge
abri
et les questions surgissaient par dizaines

ouvrir un robinet et boire cette eau pouvait nous faire peur
c’est vrai
notre besoin de consolation est impossible à rassasier
notre désir de tendresse est infini
c’est vrai

tout ça est vrai et pourtant
je savais pouvoir trouver
bien enfouie — poussiéreuse
crasse peut-être même — crasse
une grande — une très grande confiance

j’écrivais
j’écrivais autant pour faire face à l’inquiétude que pour tenir sur le vent
je savais que l’homme n’était pas fait pour imaginer l’emballement
et je relisais des passages d’un livre ayant pour titre Terminus radieux

je me posais des questions du type :
si j’apprends la forme des plantes sauvages comestibles
en restera-t-il dans quelques années ?

et j’aurais aimé que les mots couvrent mon inquiétude
ce sera peut-être le cas
ce sera probablement vrai pour quelques lignes
quelques minutes

alors je pousserai de petits cris d’aise
de petits soupirs de bien-être
et je méditerai sur l’impermanence

je devrais méditer plus souvent sur l’impermanence
mais je ne sais pas méditer

je regardais derrière la vitre
je voyais les eaux du fleuve continuer de s’écouler comme elles se sont toujours écoulées
je trouvais risqué de me mettre à penser aux poissons, aux algues, aux fuites radioactives et aux chimies dispersées
alors je ne pensais ni aux poissons, ni aux algues, aux fuites radioactives ou aux chimies dispersées

je ne suis pas certain de comprendre ce que dit l’impermanence
d’ailleurs, parfois, je ne suis certain de rien
d’autres fois je m’accorde sur la réalité d’une vision
sur la continuité du réel
ou encore sur  « la lumière tiède, changeante, où nous passons »

je regardais le pont
j’observais l’incessant trajet des automobiles
je fermais les yeux
je fermais les yeux et je voyais le personnage du poème de Fernando Pessoa apparaître

je n’invente rien
nulle métaphysique

j’avais envie d’être rassuré
ou même de faire semblant de l’être
ce qui peut suffire
parfois

j’ouvrais les yeux
j’ouvrais les yeux et je voyais à nouveau le fleuve
je voyais à nouveau les eaux
et elles s’écoulaient comme elles se sont toujours écoulées

sur le quai, un homme passait dans son gilet fluorescent
il courait
il courait
il courait dans la réalité

je me suis dit qu’il courait dans la réalité et
presque simultanément
en même temps
j’ai pensé qu’il fallait accepter notre inquiétude

je regardais l’eau du fleuve s’écouler
et je pensais qu’il s’agissait d’une chose commune
que c’était notre inquiétude commune

et que tout continuait de tourner
comme tout a toujours tourné

je pensais à aller prendre en l’air
c’est une expression toute faite
et elle n’a pas sa place dans le poème
mais je pensais tout de même à prendre l’air

une vieille femme tentait de garer pour la septième fois sa voiture sur le parking
et j’imaginais des lieux lointains
des lieux lointains dans le temps
ou dans l’espace

(je n’ai pas grandi au temps de l’immobile
j’ai grandi au temps de la vitesse
au temps de l’automobile
j’ai grandi au temps de l’interconnexion

pourtant — j’ai souvent recherché le lieu des éveils premiers
les lieux immobiles
les refuges

à chaque fois que je prenais la route
je me concentrais sur d’immobiles lointains
fer plus chaud que l’horizon éclaté de vert-jaune)

je ne connais pas les confins du temps
et je crois qu’ils me manquent
même si — généralement — je ne crois à rien

je ne connais qu’un refuge
c’est celui de notre part commune
c’est celui de nos battements communs
c’est celui de notre inquiétude partagée

je pensais à mon fils
je pensais à mon fils de quelques mois
c’était une question de rire et de larmes en même temps

je l’écrivais
je l’écrivais fébrilement derrière la vitre
« une question de rire et de larmes en même temps »

c’est à croire que tout
a toujours lieu
en même temps

parler de notre tendresse commune
de notre inquiétude
et de ce petit d’Homme de quelques mois
me semblait à la fois ridicule et de toute première importance

je continuais de l’écrire
je continuais de regarder derrière la vitre
les eaux du fleuve continuaient de s’écouler comme elles se sont toujours écoulées
parfois — une douzaine d’oiseaux passaient dans l’espace ouvert délimité par l’encadrement de la fenêtre
on entendait un coup de klaxon
un poisson sautait dans l’eau
on pouvait aussi voir
la trace laissée par un avion dans le ciel

je devrais peut-être éviter le mot ciel
dans le poème
mais je ne sais pas à qui j’écris
et j’entends la soufflerie continue
installée par l’équipe d’ouvriers
qui désamiante le pont à côté

je ne sais pas à qui parle le poème
un chien aboie
et le poème parle mal
on parle mal
mais que ferait-on
sinon

sous le pont là-bas
un homme pêche

deux femmes s’étirent sur un banc

un conteneur Evergreen
vert
file sur le pont

tout est vrai
je veux dire
tout cela a eu lieu
tout cela avait lieu en même temps
ici et maintenant
dans la forêt des paradoxes

les villes me semblaient loin
et je suis parti marcher dans la brume

 

 

23 janvier 2018