Myrto Gondicas | Traduire du grec : de l’ancien au moderne, pour un français

Intervention à la journée d’études « Sur les traces du traducteur », Bibliothèque d’agglomération de Saint-Omer, 18/11/2017, à l’invitation de Marie Cosnay.
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Les peuplades de l’Orénoque n’existent plus ; il n’est resté de leur dialecte qu’une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus libres ; la grive d’Agrippine gazouillait des mots grecs sur les balustrades des palais latins. Tel sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes : quelque sansonnet de New Place sifflera sur un pommier des vers de Shakespeare, inintelligibles au passant ; quelque corbeau envolé de la cage du dernier curé franco-gaulois, du haut de la tour en ruines d’une cathédrale abandonnée, dira à des peuples étrangers nos successeurs : Agréez les accents d’une voix qui vous fut connue ; vous mettrez fin à tous ces discours. [1]

Mélancolie de ces phrases, d’autant plus efficaces qu’elles télescopent passé et futur, faisant voir dans toute langue vivante une future langue morte.

Vision large, à l’échelle du destin des peuples & des civilisations.

En rencontrant par hasard cette citation il y a quelques semaines, j’ai senti qu’elle faisait écho à une expérience non pas collective, mais individuelle, en rapport avec ce qui nous occupe (« traduire les anciens ») : en gros, comment une langue vivante, perdue de bonne heure, a pu être jusqu’à un point retrouvée grâce au détour par une langue dite morte ; dans les deux cas, il s’agit du grec, qu’on dit par convention « moderne » ou « ancien ». Or ce parcours et cette récupération n’ont été possibles que par l’intermédiaire d’une troisième langue — le français d’aujourd’hui. Je vais donc être amenée à parler à partir de mon histoire personnelle, même si elle est sans rapport direct avec les auteurs anciens du fonds de la Bibliothèque de Saint-Omer ; si je me risque à le faire, c’est que je crois pouvoir éclairer de cette façon ce qui se passe quand on traduit, et plus largement quand on évolue entre des langues, tout en nous invitant à réfléchir sur ce qui peut différencier des autres une langue dite ancienne ou, moins gentiment, morte.

1 De la famille à l’école : une domestication extra domum

J’ai entendu et parlé en premier le grec dit moderne, de 0 à 4 ans, dans un contexte familial resserré : deux parents et un frère du même âge, occasionnellement quelques nourrices de langue grecque ; le tout dans une banlieue de Paris, où mes parents, nés en Grèce, étaient établis depuis une dizaine d’années. Il s’y est ajouté, de rares fois, la présence en France d’autres membres de la famille (grand-mère, tante), typiquement à l’occasion de Noël ; je ne me souviens pas d’avoir parlé grec, à cet âge, avec d’autres enfants. Tous les adultes en question maîtrisaient aussi, à des degrés divers, le français, sauf peut-être la grand-mère, déjà âgée et qui avait pu l’oublier faute de pratique. L’apprentissage se faisait dans une relation fortement asymétrique vis-à-vis des adultes, qui dispensaient à la fois une compétence linguistique et tout le climat affectif qu’on imagine, associé à la langue dite maternelle ; entre enfants, la relation était à la fois égalitaire et ludique, on parlait grec en jouant aux jeux de cet âge ; peut-être aussi — j’ai oublié — qu’on jouait à faire semblant de l’écrire.

Au moment d’entrer à l’école maternelle, nos parents, suivant en cela des idées assez courantes à l’époque, se sont mis à nous parler en français pour faciliter notre intégration scolaire. Nous étions bien entendu déjà en contact avec cette langue, mais hors de la famille. Parallèlement, le grec disparaissait pour un temps du paysage. À partir de ce moment, le rapport, pour moi, entre grec moderne et français a changé : le français devenait objectivement une seconde langue maternelle en même temps que le vecteur de communication courant, tandis que le grec se muait progressivement en un souvenir lointain, lié à la petite enfance, plutôt qu’une langue vivante, mouvante et susceptible d’être sollicitée dans les échanges avec l’extérieur.

Ma perception du français dans cette période, telle que je peux à peu près la reconstituer, était évidemment complexe. Il devait entrer un sentiment d’étrangeté, voire d’inconfort, à l’entendre se substituer au grec familier, d’autant que si les parents le parlaient couramment, il restait évident qu’ils ne le maîtrisaient pas complètement, que ce soit par des traces d’accent, ou l’embarras devant certaines formules, dans les documents administratifs ou la correspondance. Ensuite, comme tous les enfants, j’ai dû intégrer l’écart entre un français très normé enseigné et utilisé dans le milieu scolaire et la langue de tous les jours, voire celle des livres, qui s’ouvraient progressivement à nous. J’y reviendrai. Cette norme pouvait, à certaines occasions, révéler sa violence. Comme il est naturel pour des enfants circulant entre deux langues parlées, j’avais bricolé avec mon frère une sorte de jargon où le vocabulaire, pour l’essentiel, était grec, avec une syntaxe et une morphologie empruntées au français ; on peut s’en faire une idée en lisant, chez Queneau, l’Exercice de style intitulé « Helléniques » où, par exemple, la gare Saint-Lazare devient « le sidérodromeux stathme hagiolazarique ». Je garde l’image de cette institutrice de maternelle bâillonnant mon frère avec un torchon pour l’empêcher de se livrer dans sa classe à ce genre de fantaisie. L’école primaire, dans ces années, restait très majoritairement non mixte, ce qui a mis un terme à nos bidouillages interlinguistiques. Sont alors demeurés quelque part dans ma mémoire ces fragments d’intimité familiale de plus en plus lointains, tandis que je poursuivais l’intégration programmée, où le français, comme discipline (dictée et rédaction, puis dissertations et commentaires composés), avait une place de choix ; je m’y pliais volontiers ; le grec m’attendait au tournant à la troisième année du collège, peu après l’explosion de Mai 68.

On pourrait dresser un bilan de cette étape en disant qu’une perte cognitive et affective, celle de la première langue apprise, a été jusqu’à un point contrebalancée par l’apprentissage d’une deuxième langue, instrument d’intégration et garant de conformité à un ensemble d’attentes extra-familiales, celles de l’école et de la société.

2 La relève du grec ancien : des retrouvailles ambiguës

Mon premier contact avec le grec ancien m’a procuré d’abord une impression très forte de familiarité. La barrière de l’alphabet n’existait pratiquement pas puisque j’y avais été régulièrement exposée lors de séjours en Grèce, pendant les vacances, par le biais des enseignes de magasins, journaux, objets publicitaires, etc. Entre temps, vers l’âge de onze ans, j’avais eu à la maison quelques leçons de grec données par des étudiants ou étudiantes venus en France préparer une thèse ou fuir la junte des colonels ; de quoi reprendre et compléter un peu l’acquisition de vocabulaire tout en introduisant des notions grammaticales de base. Il faut noter, à ce propos, que le grec moderne est bien moins éloigné du grec ancien que ne l’est, par exemple, le français d’aujourd’hui par rapport au latin classique. Les différences tiennent pour l’essentiel à quelques grandes évolutions syntaxiques et phonétiques, mais le socle reste encore perceptible, ne serait-ce qu’à travers la flexion des mots, la conservation du genre neutre, etc. En dehors de la langue proprement dite, la Grèce ancienne, on y avait baigné à la maison, à travers les aventures d’Ulysse ou le personnage de Socrate et de ses amis, rencontrés de bonne heure dans les histoires que nous racontaient les parents.

D’où un effet de « chez-soi », avec le risque d’une certaine arrogance. Le grec était une matière de prestige, même si elle n’ouvrait plus automatiquement les carrières politiques ou diplomatiques comme c’était le cas encore une génération ou deux plus tôt. La facilité des déchiffrements initiaux me donnait l’impression agréable et fausse d’une excellence à portée de main, tout étant également accessible, de Xénophon à Pindare et d’Homère aux ostraka. Cette attitude était quelquefois nuancée (mais non battue en brèche), entre condisciples, par l’attitude potache, consistant en un usage ludique de ce savoir perçu comme virtuellement rasoir et ridicule : messages qu’on se passait sous les pupitres naïvement cryptés en lettres grecques, parodies textuelles en tout genre, etc. De façon générale, l’esprit potache me semble en fait aller de pair avec l’académisme et un certain conformisme à la fois esthétique, intellectuel et social : en parodiant les codes ou en les soumettant à un semblant de subversion, on montre qu’on les maîtrise, tout en reconnaissant, au fond, le pouvoir auquel ils renvoient, et qu’on se garde bien d’attaquer frontalement. En ce sens-là, on peut le rencontrer à toutes les étapes du cursus scolaire, universitaire et scientifique.

Pour le moment, je n’avais aucune raison de vouloir sortir d’un cadre rassurant et gratifiant. Du point de vue de la lecture des textes, l’ambition commune était au fond très réduite : l’étape de la recherche du sens était subordonnée à la production d’un résultat attestant d’une maîtrise ; il fallait montrer qu’on avait compris — ça pouvait être techniquement difficile, mais le sens était présumé unique et disponible par les gens éclairés, ce qui devait permettre d’aboutir à une production en langage lisse, rhétoriquement conforme aux canons enseignés.

Pourtant, à y bien réfléchir, tout rêve d’appropriation du grec ancien se heurtait fatalement à une évidence : à la différence du grec d’aujourd’hui, on n’y était jamais, et pour cause, confronté à un locuteur natif ; les « dialogues » avec Alcibiade, Pénélope ou Périclès étaient condamnés à rester imaginaires. Le rapport à la langue était à la fois passif et limité à l’écrit. Bien sûr, en cours de route, on nous demanderait de produire aussi des énoncés, écrits en l’occurrence ; mais l’exercice du thème, pratiqué tardivement et à doses réduites, restait très artificiel, au pire un outil de sélection par l’échec grammatical, au mieux un prétexte à de pâles imitations des auteurs retenus dans le canon.

Il existe aujourd’hui, depuis quelques années, une façon différente de s’initier au grec ancien et à d’autres langues qu’on dit mortes. Elle est pratiquée à l’Université de Jérusalem, où une équipe d’enseignants a créé, en 2011, un institut appelé « Polis », qui pratique l’enseignement par imprégnation. Les classes se font uniquement dans la langue que l’on apprend ; y sont associés des clubs de discussion ; en amont a eu lieu un gros travail de constitution d’un corpus qui puisse répondre aussi aux besoins lexicaux d’un habitant du monde contemporain. Cela s’est fait bien sûr par un recours réglé à des néologismes, mais aussi par une recherche poussée dans le corpus existant, y compris les sources non « littéraires » — administratives, techniques, correspondances privées, etc. ; la prononciation adoptée pour le grec est un compromis entre la connaissance qu’on peut avoir de la phonétique de la langue à différents endroits et moments de son histoire et les besoins de l’apprentissage (par exemple, on a conservé l’usage des diphtongues, qui facilite la mémorisation de l’orthographe des mots, même si l’on sait qu’elles ont disparu relativement tôt dans l’évolution).

Je n’ai pas connu cet enseignement. Mais j’ai eu, en arrivant, après le bac, dans les classes préparatoires littéraires où les langues anciennes figuraient en bonne place, deux expériences nouvelles. D’abord la pratique dite du « petit grec », consistant à lire intensivement des auteurs anciens sans le secours du dictionnaire : l’imprégnation, même uniquement passive, nous rapprochait alors de la situation d’un lecteur de langue « vivante ». Puis la rencontre, en première année, d’un professeur de lettres classiques qui nous demandait d’apprendre par cœur des passages d’Homère ; parallèlement, il nous les récitait, en nous donnant à entendre les rythmes, comme aurait fait un comédien ou un lecteur professionnel de poésie. L’Odyssée, arrachée aux servitudes académiques, revivait devant nous.

Les années d’études qui ont suivi, à l’École normale supérieure, ont été très peu assidues, ce qui m’a peut-être évité d’être trop marquée par le formatage des concours, et en particulier la redoutable agrégation. En même temps s’éloignait la perspective d’un cursus scientifique ; j’ai rencontré le monde de la recherche bien plus tard, et de l’extérieur. Parmi les travaux de hasard ou de chance que j’ai été amenée à entreprendre, sont alors venues les premières traductions de textes grecs anciens, pour les éditions Arléa. Cette petite maison, qui publiait de bons romanciers et nouvellistes et faisait redécouvrir Alexandre Vialatte, venait de lancer une collection qui voulait donner à lire « les grands classiques » latins, puis grecs, à un large public, des gens n’ayant pas forcément fait, comme on disait encore, « leurs humanités ». Un choix de Lettres à Lucilius (pourvu d’un titre plus « moderne ») [2] venait ainsi, toutes proportions gardées, de faire un tabac. L’entreprise a continué et s’est inscrite dans la durée, passant plus tard au format de poche. En faisant mon premier essai, puis en travaillant avec les relecteurs, qui n’étaient autres que les directeurs de la maison, j’ai pris conscience de l’importance qu’ils accordaient à la langue d’arrivée : il fallait, sans intervenir avec la liberté d’un adaptateur, trouver une écriture qui donne à percevoir l’actualité du texte ancien, son poids d’expérience humaine partageable, à l’occasion sa drôlerie, sa façon de se colleter avec les grandes questions de la vie ou de narrer des anecdotes pittoresques… La tâche était séduisante, et je dois à cette collaboration de grandes joies connues à travailler ainsi certains passages d’Épictète ou de Plutarque, voire de Platon. Logiquement, les notes étaient réduites à la portion congrue ; la poésie était évitée, le théâtre absent.

Durant cette période (depuis, en gros, la préparation du bac), ma relation au grec moderne restait souterraine et occasionnelle, renouvelée brièvement par des lectures plus ou moins aléatoires au gré de courts séjours au pays (souvent de la poésie, pour la brièveté et l’intensité réunies), et l’écoute, de loin en loin, d’un répertoire de chansons volontiers engagées, comme celles de Théodorakis.

Au terme de cette deuxième étape, on pouvait penser qu’une autre sorte de relève s’était opérée : non plus du grec moderne par le français (que je continuais à pratiquer, bien entendu), mais du grec moderne par le grec ancien, d’abord sur le mode d’une compétence scolaire conformiste et compétitive, un peu plus tard comme une activité rémunérée en dehors du cadre universitaire, avec un infléchissement vers un usage plus libre du français comme langue de traduction. Restait que pour l’essentiel le canon des « grands auteurs » n’y était nullement remis en question, et qu’on restait sur l’idée d’un sens peu ou pas problématique dans leurs œuvres.

3 Bollack et les siens, ou l’étrangeté reconquise

Au début des années 1990, la rencontre de Pierre Judet de La Combe et, par lui, de l’équipe réunie par Jean Bollack autour de ce qui s’appelait alors le Centre de recherche philologique de Lille a radicalement modifié non seulement ma pratique débutante de la traduction, mais aussi ma façon de lire et, par contrecoup, mon rapport aux langues mentionnées jusqu’ici. Pendant une dizaine d’années, j’ai fréquenté les séminaires lillois où l’on travaillait les textes grecs anciens, littéraires, philosophiques ou de théâtre — occasion d’ailleurs de remettre en cause ces catégories, en découvrant par exemple qu’un poète pouvait avoir une vision profondément rationnelle du monde, que morale et philosophie politique ne jouaient pas dans des cours séparées, ou qu’un Hésiode, volontiers ravalé au rang de fournisseur de données mythologiques, et que j’avais toujours vu traité par-dessous la jambe comme relevant de la « poésie didactique », était à la fois vrai poète et novateur dans sa cosmologie et dans son anthropologie. Parallèlement, mon travail à Paris auprès de Jean Bollack, dans les marges de sa recherche (tâches de documentation, secrétariat volant, relecture d’articles et de livres, indexation, classements divers, etc.), m’ouvrait les yeux sur ce qui séparait sa façon de lire les textes de tout ce que j’avais connu jusqu’alors. Je ne m’étendrai pas longuement sur quelque chose que vous connaissez bien [3]. Quelques rappels quand même : l’importance accordée à la syntaxe, qui permet de « fixer » un sens ; le défrichage fécond de la tradition interprétative, qui aide à se décentrer en s’arrachant à ses propres présupposés culturels, esthétiques, politiques, religieux… ; plus que tout peut-être, la vertu du passage par un temps de vide, de non-compréhension systématique, qui m’a littéralement stupéfaite la première fois que je l’ai vu en acte, avant d’expérimenter pour mon compte sa force libératrice d’hypothèses de sens multiples, insoupçonnées.

De tels principes, joints à la fréquentation sans œillères des philosophes et des poètes (y compris, pour Bollack, de poètes contemporains comme Paul Celan ou André Frénaud), ne pouvaient rester sans effet sur le français. Les traductions que j’entendais au Centre de recherche philologique (je me souviens de versions « de travail » de poèmes de Sappho ou de Solon), celles que publiaient des tragiques grecs Jean et Mayotte Bollack, faisaient entendre une langue audacieuse, capable de la plus grande complexité, ne reculant pas devant les termes techniques, mais sachant aussi à l’occasion jouer de mots simples et pleins, ou ressusciter au détour d’une phrase un vocable ancien soudain rajeuni. Il m’est difficile, voire impossible, d’évaluer ce que je dois à cette découverte ; je suis convaincue qu’elle m’a aidée à rechercher, dans le maniement du français comme langue de traduction, des choix aussi précis et libres que possible, au plus loin des clichés formels transmis par le moule scolaire ; cela s’est fait au prix de l’acceptation d’une perte de maîtrise initiale, dans ce domaine comme dans celui de la lecture.

C’est aussi dans ce contexte que j’ai commencé à traduire du grec ancien pour le théâtre, dans un compagnonnage, qui dure toujours, avec la Maison Antoine Vitez, nouvellement créée pour promouvoir la traduction et la représentation de textes de théâtre dans toutes les langues. Probablement inspirée par l’exemple du travail collectif au Centre de recherche philologique, j’ai bientôt sollicité la collaboration de Pierre Judet de La Combe : les traductions de pièces auxquelles nous avons travaillé à deux (toujours à la demande d’un metteur en scène) nous ont fait vivre des mois à la fois durs et exaltants, car la confrontation de deux esthétiques, sensibilités, savoirs d’ordres très différents pour aboutir à un texte commun est une expérience éprouvante ; mais le processus et le résultat ont été assez plaisants pour m’inciter à renouveler l’expérience, sous différentes formes, avec d’autres et dans d’autres situations de traduction ; je pense y avoir toujours gagné.

Seule ou à deux, traduire pour le théâtre m’a fait entrer dans une dimension nouvelle : un rythme vous est dicté, celui du spectacle à venir, avec ses délais plus ou moins contraignants (ainsi, pour l’Alceste d’Euripide montée par Jacques Nichet, on m’avait demandé de fournir en premier, à part, tous les chants de chœur, qui allaient demander aux comédiens et au créateur musical un travail spécifique et plus long). J’ai découvert le travail à la table avec le chef de troupe, son ou ses dramaturge(s), et parfois ensuite les comédiens : on y teste les qualités scéniques du texte, en posant toutes sortes de questions inattendues et éclairantes ; surtout, j’ai commencé à prendre conscience de ce qu’exige un texte de théâtre en termes d’oralité, de jeu (enchaînement des répliques, poids des non-dits dans le dialogue), de différenciation des niveaux de langue et des modes de prise de parole.

4 Conclusion provisoire : allers-retours entre 2 ou 3 langues

Ce que je viens d’exposer pourrait se résumer en un rapport radicalement renouvelé à la fois au grec ancien et au français à travers la lecture et la traduction de « langues d’art » (pour reprendre une expression de Bollack) où s’est introduite une distance à la fois exigeante et salutaire, démentant les familiarités illusoires et les fausses compétences. Un énorme appel d’air, en quelque sorte. Si, à travers cette relation aux œuvres, le français, en un sens, n’était pas plus « mien » que le grec ancien, mais matière d’un travail virtuellement infini, qu’en était-il du grec moderne ?

C’est justement à la suite d’un colloque autour de Jean Bollack (« La lecture insistante », Cerisy, 2009) que, sur les conseils d’amis rencontrés là-bas, je me suis mise peu à peu à traduire des auteurs grecs modernes ou contemporains. Cette activité a coïncidé avec une envie, qui couvait depuis longtemps, de mieux connaître le champ de l’écriture et de la poésie françaises strictement contemporaines, très peu représenté dans les médias grands ou moyens et la plupart des librairies : il a fallu tirer un fil, puis d’autres, pour progressivement découvrir tout un réseau très dense de sites, blogs, revues, salons et petits éditeurs, porteurs de voix qui m’étaient restées jusqu’alors inaccessibles. C’est aussi par des poètes que j’ai commencé à diffuser mes traductions du grec moderne [4] ; le théâtre a suivi de près [5] ; et quand la Maison Antoine Vitez, qui avait un comité littéraire spécifique pour le grec, a voulu constituer une anthologie des « auteurs dramatiques grecs d’aujourd’hui » (2014), elle m’a chargée de coordonner le travail sur l’ouvrage. J’ai d’ailleurs retrouvé, dans le collectif réuni à cet effet, un traducteur émérite, Michel Volkovitch, à l’origine professeur d’anglais, que sa découverte de la Grèce, il y a maintenant longtemps, a poussé à apprendre la langue et à traduire (superbement) des centaines d’auteurs du pays, prosateurs, dramaturges, poètes : nous avons désormaisune collaboration régulière, le plus souvent au sein de la maison d’édition qu’il a créée pour accueillir ceux de ses travaux qui ne trouvaient pas place chez les éditeurs existants.

Par cette activité, je reprends sur le tard et à une vitesse supérieure l’apprentissage contrarié de la première langue ; sans prétendre y mettre en œuvre systématiquement une herméneutique bollackienne, je crois avoir grâce à elle intégré la réalité et la nécessité de la distance qui aide à déjouer les pièges du familier, du présumé connu, et du fantasme fusionnel. Quand je me rends, de plus en plus souvent, en Grèce, je sais que j’y rencontrerai des auteurs, qui souvent deviennent des amis, et m’en feront connaître d’autres ; j’y suis non pas comme chez moi, ou alors un chez moi spécial, qui passe par ma qualité assumée d’étrangère, dans la fonction de traduire, en quoi je reconnais, non pas un sortilège ni un droit, mais un travail virtuellement infini, par lequel je m’invente une place possible dans ce pays et dans le mien.

Lire, écrire, traduire : c’est aujourd’hui pour moi circuler entre ces trois langues (et très occasionnellement d’autres) dont chacune m’est, à sa façon, à la fois étrangère et proche, mais jamais possédée — comme un champ qu’on travaillerait sans en être propriétaire. Au moment de vous rendre la parole, je pense à l’art de Marie, qui sait mieux que personne creuser la distance entre elle et sa, ou ses langues ; et qui n’est peut-être jamais plus elle-même que quand elle écrit les Métamorphoses d’Ovide.
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Myrto Gondicas est traductrice, surtout du grec (ancien et moderne) et travaille essentiellement pour le théâtre. Depuis 2008, elle publie proses brèves et poésie dans différentes revues, papier et en ligne. Membre du comité de rédaction de Phoenix et des Carnets d’Eucharis.

23 janvier 2018

[1Chateaubriand, Mémoires d’Outre-tombe, VII, 10.

[2Apprendre à vivre. Choix des Lettres à Lucilius de Sénèque, trad. Alain Golomb (1ère édition 1990).

[3La journée à Saint-Omer se tenait à l’initiative d’un groupe de chercheurs émanant de l’université de Lille, membres pour la plupart de l’UMR héritière du Centre de recherche philologique créé par Bollack.

[4Kiki Dimoula, extraits du recueil Par contumace, revue Phoenix n° 2 (2011).

[5Stamatis Polenakis, monologue Le Dernier rêve d’Emily Dickinson, revue Fario n° 11 (printemps-été 2012).