Séverine Danflous Brune platine, un roman où le cinéma est le désir

Les relations entre la littérature et le cinéma sont aussi denses que complexes. Entre admiration et jalousie, adaptation et confrontation, la littérature n’a cessé d’avoir un dialogue infini avec le cinéma, et ce, depuis la naissance du cinématographe. Et peut-être même avant puisque l’écriture littéraire ou philosophique peut faire naître un désir ou un effet cinématographique dès Platon et sa caverne, dès la catabase d’Orphée à la recherche d’Eurydice au fond des Enfers. Ce n’est que bien plus tard que les écrivains deviendront cinéastes, ou écriront à partir de la matière même des images cinématographiques, entre le cinéma des poètes ou l’écriture du cinéma, entre la figure très française de l’écrivain cinéaste, l’imaginaire du cinéma traversant des fictions ou influençant des dispositifs d’écriture.


Le roman de Séverine Danflous, Brune platine, publié aux éditions Marest est tout cela à la fois, et en même temps autre chose. Le paradoxe du titre devait sans doute nous mettre en garde sur les linéaments mouvants de ce livre.

Brune platine est d’abord un livre sur le désir. C’est un livre de désir, un récit dans le désir et dans le cinéma… comme si ce couple désir & cinéma était avant toute chose la question centrale du livre et de l’écriture, formant un indécidable chiasme : désir de cinéma et cinéma de désir, voire cinéma du désir (dans toutes ses acceptions possibles).

Le roman est d’abord une histoire entre un homme et une femme, Camille et Paul. Elle veut devenir actrice. Il veut devenir cinéaste. Tous deux travaillent à la Cinémathèque française et préparent la manifestation Brune/Blonde de 2010. Entre eux deux, se dessine une relation de désir, et de jeu de séduction qui s’identifiera à un projet de film de Paul : une adaptation de l’Odyssée à partir de la figure de Pénélope. Ce Projet Pénélope devient l’espace d’échange et de désir. Si certains peuvent parler en grec pour envisager un tel projet, Camille et Paul, eux, parlent en cinéma.

C’est l’intérêt de ce roman, ce parler en cinéma qui sature littéralement tout le livre. Tout fait signe et référence cinématographique, tout se traduit pour Camille et Paul en question ou citation cinématographique. Leurs prénoms respectifs, leur chevelure, leurs vêtements, leur démarche, tout est cinéma. Le lecteur (ou est-ce le spectateur… le trouble devient possible) se trouve donc plongé, immergé dans une matière cinématographique qu’il ne quitte jamais. Entre les films qu’on voit, qu’on commente, qu’on montre ou partage, entre les images que l’on fait ou que l’on imagine, tout est cinéma :

« Tu la veux dont brune ta Pénélope ? Pourtant même la Penelope d’Almodovar se fait blonde, face au miroir, métamorphosé en Marilyn de bazar. Elle est là, artificielle, surfaite et resplendissante avec un regard amoureux et innocent. Elle belle variation platinée qui emprunte autant à Warhol qu’à Buñuel mâtinée de pendants d’oreilles contrefaisant l’œil de L’Age d’or. Elle devient son désir de cinéma : une blonde platine, elle, la bombe latine. Un vrai choc des cultures. Duelle et iconique. La rencontre improbable de deux fantasmes. » (p. 64)

Car Brune platine est aussi la rencontre des désirs et des fantasmes irrésolus des deux personnages dans l’approche des corps. Tout avance en retrait, mouvement paradoxal d’un désir qui cherche sa forme. Cette rencontre est faite de mots et d’images, échangés et tournés… comme si le désir ne trouvait de consistance que dans l’écriture. Le roman met en scène d’une manière très précise et vivante les échanges de courriels ou de SMS, lieux contemporains du désir et des bribes d’images ou d’extraits de films qu’ils s’échangent et que le livre montre et décrit (des captures écrans doublées d’écriture décrivant ces fragments de cinéma, comme si l’image et l’écrit se liaient autant dans le tissu du texte que dans la relation des personnages). Car la relation de Camille et de Paul se mesure d’abord à ces échanges, la fréquence des courriels (et les choix d’écriture des messages) éclaire l’intensité et la dilution de cette relation, comme si la narration ne pouvait remplacer ces bribes du réel.


C’est un livre sur les traces perdues du désir, un livre où le cinéma sert de lanterne, c’est un récit sur la vie impossible de personnage dans le cinéma, mais aussi la vie impossible de personnages sans le cinéma. C’est un monde d’image et d’amour qui ne se disent pas, sinon dans les voix des cinéastes et des acteurs qui traversent le livre et les personnages, de Godard à Bergman en passant par Truffaut, Sautet, Lynch et tant d’autres. C’est un livre qui s’écoute comme le murmure de Camille, une blonde amoureuse perdue devant le dictaphone de son téléphone :

« Elle appuie sur la touche rouge. Stop. Il faudra lui envoyer le fichier. Elle n’a pas le courage de reprendre leurs essais, de les montrer avec sa voix à l’arrière-plan. Voix off, voix étouffée, voix du passé sur images à jamais perdues. L’écran devenu miroir noir reflète une version d’elle lointaine, fantomatique. Un astre mort. « Nous ne nous verrons plus. » Elle sent sa gorge dévaler. » (p. 303)



A lire en prolongement sur remue.net, un entretien avec l’éditeur Pierre-Julien Marest.

Sébastien Rongier - 30 janvier 2018