Pierre-Julien Marest, un éditeur de cinéma

A. Naissance d’une maison

Votre maison d’édition Marest est spécialisée dans le cinéma. Elle a immédiatement affirmé sa singularité et ses ambitions en publiant trois livres non pas sur Hitchcock, mais trois livres d’Hitchcock : Warhol/Hitchcock, Ferme les yeux et vois !, ainsi que Quoi est Qui ?. Ces trois ouvrages permettent de renouveler et d’approfondir le regard sur l’œuvre très commentée du cinéaste. Quelques questions à partir de ce constat :

1. Comment le désir de votre maison d’édition ? Un parcours ? Un hasard ? le désir de voir exister un livre en particulier ?

Pierre-Julien Marest  : En 2016, un traducteur m’a fait part de son désarroi : il peinait à convaincre une maison d’édition de s’intéresser à Hitchcock on Hitchcock volume 2, un recueil de textes inédits de mon cinéaste préféré. J’ai proposé le projet à relations du milieu éditorial et ai, hélas, assisté à la même frilosité. Je pensais pourtant en avoir fini avec ce monde-là, ayant autrefois édité, au sein d’une première maison, Dark City d’Eddie Muller ou les mémoires de Sterling Hayden (Wanderer, en coédition avec Rivages). Puis, j’ai senti la colère me gagner. Ne pas voir des textes inédits de Hitch publiés en France ? Je me suis souvenu de ce qu’il avait signifié, autrefois, je me suis rappelé la politique des auteurs, les textes amoureux de Godard.

2. Ouvrir votre geste éditorial avec ces trois Hitchcock, c’est immédiatement se placer dans une histoire de la cinéphilie ? Que vouliez-vous affirmer par ce geste éditorial ?

Pierre-Julien Marest  : Je crois que c’était surtout une nécessité.


3. Deux volumes épais d’Hitchcock sont très riches et éclairants. Mais c’est le petit opuscule autour de la rencontre Hitchcock/Warhol qui marque évidemment le plus. Ce qui retient d’abord, c’est la qualité du travail éditorial : ce n’est pas la simple édition d’un article ancien mais une véritable tentative (quasi littéraire) de redonner vie à ce bref épisode. Parlez-nous un peu de ce texte, sa rencontre et le travail accompli pour donner à voir cette rencontre monumentale ?

Pierre-Julien Marest  : Le hasard aidant, la première publication a été Warhol/Hitchcock. Le texte avait déjà été accepté, par une revue de qualité, mais il était entendu que le traducteur ne percevrait pas de rémunération, ni les ayants-droit, d’ailleurs. Il a fallu les identifier. Il y avait, d’une part, la Warhol Foundation, et de l’autre, Interview Magazine, la revue qu’il avait créée et où avait paru l’article. Ces deux entités se sont montrées très intéressées… J’ai fini par m’acquitter des droits auprès de l’une d’elles. À ma connaissance, elles sont toujours en train de débattre, via leurs avocats.

En faire un livre, c’était bien évidemment insister sur sa qualité littéraire. Sa première lecture m’a fortement intrigué. J’en eu l’impression d’être présent, dans cette chambre d’hôtel, avec eux. Pour peu, j’aurais vu mon reflet dans la vitre.

Le titre m’amusait beaucoup, je trouvais ça drôle de renverser le Hitchcock/Truffaut. Certains y ont vu une légère provocation, à juste titre. Ce livre a très bien marché.

B. Un geste

Les éditions Marest semblent affirmer également cette volonté de blocs éditoriaux. Car, après Hitchcock, vous consacrez trois nouveaux livres au cinéaste John Boorman.


1. Est-ce un hasard éditorial ou une affirmation ?

Pierre-Julien Marest  : Une affirmation autant qu’un hasard. La chance a aidé, dans les deux cas. Mais il semblait important d’affirmer que l’intérêt que cette maison portait à ces deux cinéastes était tout sauf passager. Sans doute une manière de s’affirmer à une époque où on survole beaucoup.

2. De plus, on voit qu’il y a un grand désir de voir s’exprimer directement les cinéastes, et de manière très différentes (dialogue, roman, autobiographie…). Cette parole des cinéastes manque-t-elle ?

Pierre-Julien Marest  : L’édition abonde, en effet, de commentaires, de toutes sortes, sur les cinéastes. Un mauvais esprit pourrait qualifier le secteur de pollué. Réorienter les feux de la rampe sur leur parole, cela semble essentiel. En ce qui concerne John Boorman, je me fais une joie de la nouvelle édition augmentée du John Boorman, cinéaste visionnaire, à laquelle Michel Ciment travaille en ce moment.

C. Perspectives

1. Une autre ligne éditoriale semble se dessiner avec du dialogue du cinéma avec les autres formes artistiques. Outre un prochain livre annoncé sur Guy Maddin, le Movie Journal de Jonas Mekas nous ferait entrer du côté de l’art contemporain… mais en quelque sorte le Hitchcock / Warhol annonçait déjà ce dialogue ? Est-ce une piste que vous souhaitez suivre et prolonger ?


Pierre-Julien Marest  : Ce qui m’intéresse chez Maddin comme Mekas, c’est leur rapport au cinéma. Certes, ils concernent des domaines particuliers du cinéma, disons le champ expérimental, ou d’avant-garde, qui participe pleinement du 7ème art. Il m’est arrivé d’avoir des émotions cinématographiques inouïes, devant des films à la lisière du muséal, qui ne s’expriment pas une narration classique, mais qui n’en sont pas moins cinéma réduit à sa pure essence. J’aime beaucoup, à ce sujet, l’admiration partagée de Boorman et Hitchcock pour Griffith, cette fascination qu’ils éprouvent devant cet immense créateur de grammaire cinématographique. Quant à Warhol… J’ai entendu dire que, si on regarde attentivement les 485 minutes de Empire, on peut entrapercevoir, à un moment, le reflet de Warhol et Mekas dans les vitres du gratte-ciel. Ce serait l’image idéale pour la couverture du Movie Journal de Mekas.

2. Un autre dialogue s’établit entre cinéma et littérature : il y a le premier roman de John Boorman Tapis écarlate, et surtout le premier roman de Séverine Danflous qui est une véritable immersion cinématographique, un récit où tout fait cinéma. Avant de revenir sur ce livre, le roman fait-il sens aux éditions Marest à condition d’être cinématographique ? Assiste-t-on à la naissance d’une collection ou s’agit-il de simple hasards, de rencontres ?

Pierre-Julien Marest  : Les rencontres sont, je crois, toujours dues au hasard. J’ai acheté Tapis écarlate pour satisfaire mon appétit de collectionneur. Je ne pouvais décidément le laisser à aucun un autre éditeur, je venais de signer Aventures. Quant au roman de Séverine Danflous, elle m’a raconté en avoir parlé avec Emmanuel Burdeau, qui a recommandé ma maison alors que je n’avais, à l’époque, pas encore édité de romans. Une autre forme de hasard, sans doute.

Mais, effectivement, j’espère qu’il s’agit de la naissance d’une collection. Le texte de Séverine Danflous m’a irrémédiable ému. Et puisque vous utilisez le mot immersion, oui, j’ai toujours été sensible à cela. Cette lecture a été un voyage extrêmement étonnant, je me suis senti comme balloté, emporté par un courant étrange et merveilleux, j’ai éprouvé des sensations que je n’avais pas encore éprouvées chez d’autres auteurs. Cela m’a convaincu que j’avais affaire à quelque chose d’unique, ce qui était idoine, puisque c’est très exactement l’ivresse que je recherche dans les œuvres d’art. Lesquelles m’apportent souvent plus de satisfaction que la vie même.



A lire également sur remue.net, cette note de lecture de Brune platine de Séverine Danflous.

Sébastien Rongier - 30 janvier 2018