« Nous sommes tous la pègre », Les années 68 de Blanchot

« Chaque interprétation, par le fait même qu’elle “comprend” l’événement,
caractérise ainsi ce qu’elle tolère et ce qu’elle exclut. »

Michel de Certeau, La prise de la parole, DDB, 1968

La tâche de l’historien (du philosophe parfois) ne consiste peut-être pas tant à rappeler ce qui a eu lieu et qu’on aurait oublié, qu’à inventer cette part du passé qui précisément n’a pas vu le jour. A cet égard, se pencher en 2018 sur mai 1968 ne devrait pas avoir pour seule ambition de commémorer quelque chose que l’on regretterait ou que l’on se réjouirait de ne plus entendre mais de découvrir ce qui de 1968 a dû attendre 50 ans pour être pensé, dit ou écrit. Le livre de Jean-François Hamel se sert du nom de Blanchot comme d’un phare pour éclairer ce qui de notre présent hérite de 68, quand bien même nous saurions que la génération dite soixante-huitarde fut particulièrement mal à l’aise avec la notion d’héritage ou de filiation, et que la société d’aujourd’hui peine à se repolitiser autrement.

Jean-François Hamel interroge l’engagement des écrivains au moment de mai 68, et plus particulièrement de ceux qui ont rallié le Comité d’action étudiants-écrivains, parmi lesquels citons Jean Duvignaud, Dionys Mascolo, Marguerite Duras, Robert Antelme, Georges Lapassade, Maurice Blanchot, Maurice Nadaud, etc. D’après l’auteur, pour ce Comité, le plus important semble avoir été d’affirmer que sa lutte n’était pas au service d’une cause mais essentiellement refus d’un ordre. En d’autres termes, l’énergie de la lutte de 68, comme celle d’autres luttes qui ont suivi, ne devrait pas être évaluée à l’aune des conquêtes qu’elle aurait permises ou du pouvoir qu’elle aurait servi à instaurer mais plus exactement réactivée dans la mesure où cette énergie serait la contestation de tout pouvoir. On a entendu et on entend encore régulièrement des discours qui disqualifient les mouvements de rue au nom de leurs supposés anarchisme, irrationalité ou irresponsabilité politique. Reconnaître que l’irrationnel d’un mouvement de foule n’est pas l’antithèse d’un mouvement politique mais son essence est sans doute l’une des choses que le livre de Hamel met en évidence. Il n’y aurait pas d’un côté ceux qui savent et de l’autre ceux qui ne savent pas, ceux qui obéissent à la raison et ceux qui seraient soumis à leurs pulsions. Il y aurait, lorsqu’on parle d’événement, un agencement de forces ingouvernables prenant la forme de réunion publique et d’échange de paroles avant, éventuellement, celle d’un programme d’actions politiques. Et c’est cette suspension de l’ordre ordinaire tout comme des lois sociales que réaliserait ce que certains appellent révolution et que d’autres, parmi lesquels Maurice Blanchot, se refuseraient à nommer pour ne pas fausser ou trahir ce foyer informe qui serait le cœur du communisme informel que lui et ses amis appellent de leurs vœux.

L’ouvrage d’Hamel se propose d’étudier l’action du Comité d’action étudiants-écrivains, c’est-à-dire essentiellement ses prises de parti et ses productions écrites : slogans, tracts, communiqués, tribunes... Bien que Blanchot ait joué un rôle important dans l’édification de ces discours de la contestation, ne perdons pas de vue que les propos du Comité se présentent comme étant le fruit d’un travail collectif et anonyme. Au revers du travail solitaire de l’écrivain, loin de toute signature plus ou moins sacralisante, l’écriture du militant affirme l’existence d’un collectif anonyme en mouvement. A ce titre, les actions du Comité se veulent avant tout une forme de destitution de toute forme d’autorité et de toute institution : à bas le livre, vive les slogans ! On touche là à une contradiction apparente de cet engagement, celle qui veut que ce soit précisément ceux qui vouent leur existence à la littérature, et donc à la lecture et à la publication, qui en contestent le plus radicalement les formes d’existence sociale et matérielle.

Rappelons que les années soixante furent le berceau d’une violente crise de la culture, et que nombre de sociétés de cette époque avaient à composer avec une violence coloniale ou néo-coloniale dont les effets - que l’on pense à la promptitude avec laquelle la censure, la désinformation et la répression vont refaire surface au mois de mai 68 - ne s’étaient peut-être pas entièrement dissipés. La société des années 50-60 n’était pas aussi démocratique et pacifiée qu’elle pouvait le prétendre, la simple mention de la Guerre d’Algérie (1954-1962) en fournirait la preuve. Ce n’est pas donc pas en vain que Michel de Certeau a pu dire qu’en 68 « on a pris la parole comme on a pris la Bastille », exprimant par là que beaucoup ont conquis, par le simple fait de parler en public, un lieu symbolique - la parole - jusque-là réservé à d’autres : les savants ou les possédants pour le dire vite. On a pu lire aussi sur les murs de la ville des slogans comme : « écrivez partout ». C’était la même idée, conquérir de nouveaux espaces, changer de places, bouleverser les rapports, notamment de pouvoir, peut-être même les abolir. Plus tard, des mouvements comme Occupy Wall Street ou Nuit debout remirent au goût du jour l’épineuse question des places et des fonctions, là aussi pour redistribuer les rôles mais aussi pour faire blocage et contredire une logique inégalitaire. L’immobilité étant la première condition du mouvement, c’est parfois à elle qu’il faut revenir pour interroger le sens de toute mise en route.

Mais revenons à l’ouvrage de Jean-François Amel. Celui-ci rappelle que si nombre d’écrivains se sont ralliés aux mouvements contestataires multiples et variés qui fleurissaient alors, ils n’ont cependant pas tardé à se diviser, une partie d’entre-eux s’inquiétant du sort de leur profession et voulant redéfinir la relation entre écrivain/éditeur quand d’autres - les membres fluctuants du Comité d’action étudiants-écrivains - pensaient qu’il y avait plus urgent à faire.

En tant que théoricien du « dehors », Maurice Blanchot ne pouvait que rejoindre la rue et reconnaître en elle une parole souveraine où tous sont solidaires, même s’il est vrai qu’il milita aussi pour « la solitude essentielle » de l’écrivain, son retrait fécond, son isolement productif. Y a-t-il ici contradiction ? Amel semble voir un aboutissement du travail de l’écrivain dans l’engagement militant, une forme de concrétisation du « désœuvrement » blanchotien (forme de suspension ou d’interruption de l’œuvre en son sein, retournement, figement ou brisure du temps) dans le renoncement à l’œuvre littéraire. C’est un fait que Blanchot, en octobre 68, rompt avec ses activités de chroniqueur de la NRF, expliquant dans une lettre à Dominique Aury qu’il ne peut continuer « à exister libéralement et honorablement ici » tandis qu’il se « supprimerait ailleurs, en luttant anonymement avec ses camarades. »

Mais cette interruption momentanée autour des « événements » ne l’empêchera pas de republier, dès 1969, un de ses livres les plus politiques et sans doute le plus ambitieux, L’Entretien infini, composé de textes pour la plupart écrits entre 1953 et 1965, mais se clôturant sur un texte paru dans la revue L’éphémère en avril 1969 : L’absence de livre. Dans ce texte se joue ouvertement une critique de la culture, du pouvoir, une problématique de la récupération très forte dans ces années là, et, de manière plus symbolique, un rapport à la loi et à la transgression. Aussi tortueuse que soit la réflexion de Blanchot, il en ressort que c’est par l’écriture et non par le silence que peut s’opérer un passage en direction du désœuvrement visé, sorte d’affranchissement de l’ordre ou de la morale. D’après l’auteur, le livre serait un moyen, une « ruse », et non pas forcément cet instrument que le pouvoir commercial ou politique fait circuler dans la société en vue d’en tirer un profit économique ou idéologique.

Ceci pour dire qu’il est très difficile et pas forcément souhaitable de vouloir tirer des conclusions définitives des théories et des engagements de Blanchot. S’engager dans un mouvement ? Renoncer à écrire ? Ecrire sous couvert de l’anonymat ? Publier tout en s’efforçant d’inventer des formes nouvelles d’écrire, en l’occurrence fragmentaires, pour briser avec l’évidence et la tradition ? Remarquons que si d’un côté Blanchot promeut l’effacement, l’anonymat, le désœuvrement au sens ordinaire du mot et voit dans la vie quotidienne une véritable « réserve d’anarchie » qu’il faudrait cultiver, pour autant l’importance que mai 68 revêtit à ses yeux prouve bien que ce moment fut exceptionnel et nullement réductible aux jours qui le précédèrent et le suivirent. L’événement n’est pas la banalité, au contraire il suppose une rupture du temps, et si l’événement est politique, il implique une responsabilité anonyme et collective de la part de ceux qui s’engagent et peut-être même, au-delà d’eux, de toute la société.

Que l’écriture d’un tract implique ses signataires semble logique. Que des manifestants en appellent à une totalité virtuelle et ouverte, intrinsèquement divisée mais faisant néanmoins signe en direction d’un commun, est moins évident. Le Comité étudiants-écrivains écrit dans un tract, dont la rédaction est attribuée à Blanchot :

« Depuis mai, la rue s’est éveillée : elle parle. C’est là l’un des changements décisifs. Elle est redevenue vivante, puissante, souveraine : le lieu de toute liberté possible. C’est contre cette parole souveraine de la rue que, menaçant tout le monde, a été mis en place le plus dangereux dispositif de répression sournoise et de force brutale. Que chacun de nous comprenne donc ce qui est jeu. Quand il y a des manifestations, ces manifestations ne concernent pas seulement le petit nombre ou le grand nombre de ceux qui y participent : elles expriment le droit de tous à être libres dans la rue, à y être librement des passants et à pouvoir faire en sorte qu’il s’y passe quelque chose. C’est le premier droit. »

Nul doute que cette manière d’exister qui consiste à se renier socialement et individuellement fut une source d’excitation et de joie pour Blanchot, joie qu’on aurait tort de confondre avec l’irresponsabilité de l’écrivain ou l’innocence du quidam errant par les rues, puisque justement elle est inséparable d’une forme de responsabilité collective qui parcourt toute la cité et précisément la mobilise.

A cet égard, l’identification du militant anonyme à « la pègre » comme aux sans-voix peut paraître ambigu. Nathalie Quintane y revient dans un article instructif, rappelant tout de même - et ceci après avoir exprimé des soupçons au sujet de Blanchot et de son absolutisme post-religieux -, qu’il ne s’agit pas de revendiquer des pratiques mafieuses mais de détourner le vocabulaire du ministre de l’Intérieur de l’époque, lequel voyait dans les émeutiers des criminels en puissance ou en acte et parlait effectivement de « pègre ». Blanchot s’est attaché à ce terme, au point de le réutiliser dans une lettre à Mascolo. Mais que dire de ceux qui utilisent celui de « casseurs », sinon qu’ils séparent en conscience ou non l’usage répréhensible de la violence et le sens éventuellement politique qu’elle peut revêtir dans certains contextes ?

On peut certes reprocher à Blanchot un certain purisme ou un idéalisme du refus ou du vide, une violence rhétorique aussi, propre à l’époque, mais voir en lui l’apôtre d’une cause « inavouable » est sans doute excessif. Le communisme de Blanchot n’est pas fusionnel - Quintane parle de « fusion-disparition » -, il insiste suffisamment sur la division et la fragmentation de toute forme de totalité pour qu’on ne puisse pas lui faire ce procès. Nathalie Quintane prête à Blanchot des intentions condamnables, sans dire lesquelles, au nom d’un passé religieux et d’extrême-droite. Blanchot n’a-t-il pas pris explicitement ses distances à l’égard de son passé ? N’a-t-il pas parler de « communauté inavouable » pour dénoncer ce que toute forme d’agrégation peut avoir de dangereux et de nauséabond, et ne s’est-il pas focalisé sur la notion d’ « altérité » précisément pour éviter toute réduction de l’individu aux exigences du groupe ? Enfin n’est-ce pas s’aveugler que de faire de Blanchot l’apôtre d’une cause pseudo-mystique (en dépit d’un vocabulaire qui prête parfois à confusion mais que lui-même tient pour « hyperbolique ») quand il ne cesse de répéter qu’il ne saurait être question d’assigner une fin au mouvement insurrectionnel de 68 et qu’il faut au contraire tenir pour sa quintessence le fait qu’il échoue à prendre forme politiquement et à conquérir quelque forme de pouvoir que ce soit ?

Il est vrai que dans une lettre à Mascolo il parle d’une pureté de la pègre, mais toute une partie de son œuvre n’est-elle pas en quête d’une neutralité excluant aussi bien la pureté que l’impureté ? Ce qui est sûr, c’est qu’il hérite d’un lexique pseudo-religieux et philosophique qui confère un poids certain à des propos qui cherchent à faire l’éloge du vide - une contradiction de plus, que l’on peut regretter mais qu’il est sans doute plus fructueux d’interroger que de condamner.

Trop d’œuvres font les frais de jugements empressés, alors que leurs auteurs sont morts qui plus est, comme si certains voulaient détourner les lecteurs éventuels de leur production au nom d’une morale à laquelle la littérature est loin d’obéir, parfois délibérément . N’a-t-on pas intérêt à lire les œuvres du passé si l’on veut comprendre les spasmes de l’histoire et peut-être indirectement ceux du présent ? A travers un récit documenté et bien écrit, l’ouvrage d’Amel invite son lecteur à se pencher sur un moment de l’histoire des idées où les plus brillants défenseurs de la culture ont délibérément décidé de scier la branche sur laquelle ils étaient assis, livrant ainsi une véritable leçon d’inconfort que notre aujourd’hui pourrait méditer. A l’heure où nombre d’écrivains, notamment français, voient dans leurs œuvres l’occasion de relayer des problématiques sociales et politiques, rappelons la leçon du Comité, radicale s’il en est : prenons garde à la fin, aux promesses et aux buts, ils masquent l’essentiel qui est d’habiter ou de réinventer le présent en le faisant sortir de ses gonds.

Comme Blanchot l’écrivait à Mascolo au sujet du rôle des Comités qui furent le nerf des actions de mai, lequel Mascolo n’était heureusement pas toujours d’accord avec lui : « Le Comité a beau prendre des décisions, ces décisions ne lient jamais son avenir, de même qu’elles ne lient aucun de ses membres au-delà de la séance. (...) C’est pourquoi, aussi, on y aime peu les ’’textes’’ qui durent trop et qui figent un devenir, arrêtent et unifient une multiplicité absolue. » Engagement et responsabilité peuvent-ils rimer avec brièveté ? On retrouve ici cette crainte de l’unité et de son pouvoir mortifère, ce refus d’obéir à ce qu’on édicte, de dépendre d’une parole ou d’un écrit. Egalement ce lexique pseudo-religieux ou philosophique - l’absolu - qui mêle le hors-sol avec ce que l’existence a de plus contingent, de plus concret : la parole, le faire-ensemble ou le partage du temps, en un mot l’amitié, la plus active comme la plus désœuvrée, comme si toute adhésion se devait de contenir la possibilité d’une défection garante de la liberté.

Pour aller plus loin au sujet de Maurice Blanchot : ici

Pascal Gibourg - 11 février 2018