L’été d’Agathe, une fille de la plage. Un récit de Didier Pourquery

L’amour

C’est une histoire d’amour. L’amour d’un père pour sa fille, Agathe. C’est une traversée dans l’amour et dans la douleur, le récit d’une vie trop brève et d’un amour infini. Agathe était une jeune fille malade. Depuis sa naissance. Atteinte de mucovicidose, Agathe n’atteindra pas ses 23 ans.

L’été d’Agathe est le récit déchirant des dernières semaines de la jeune femme, les mots d’un père, Didier Pourquery, qui accompagnent les derniers moments d’une existence aussi vive que courageuse.

C’est un récit nu et frontal sans artifice. Une adresse sans complaisance qui dit le quotidien de la douleur, de la mort et l’amour d’un père qui tente de faire face aux tempêtes de sa propre existence et de vie d’homme de presse. Ce livre est autant une adresse à Agathe qu’un dialogue avec sa propre mémoire, retrouvant toutes les traces du passé dans ses souvenirs et les notes quotidiennes qu’il semble tenir. C’est donc nu que le narrateur avance dans ce récit des derniers mois, ne cachant rien de la vie médicale ni des méandres intimes. Entre deux dates : le « jeudi 21 juin 2007 » où les parents d’Agathe apprennent la fin de toute échappatoire au traitement médical de leur fille et le « vendredi 10 août 2007 », moment où « Agathe s’est arrêtée de respirer ».

La plage

Entre ces deux dates, il n’y a pas seulement la chronologie des dernières semaines, il y a, avant tout, le portrait d’une jeune femme vivante, dure et attachante, pleine de projets, et de goût pour l’autre et pour les séries télé, amoureuse d’abord des plages d’Oléron : « Ton plaisir, c’est d’aller à la piscine, de sortir dans les parcs, à la campagne ou à l’île d’Oléron. Surtout Oléron. Nous y passons toutes les vacances. Là-bas, il y a la famille, les pique-niques, les pages, les soirées spectacles avec les cousins, les moules grillées sous les aiguilles de pin. Jusqu’à la fin de ta vie tu posteras sur Internet des photos de ta chère île atlantique, où nous avions fini par nous installer pour tes quatorze ans. » (33)

Car ce que nous donne à lire Didier Pourquery, au-delà du chagrin et de la douleur, c’est la vie autant que la vitalité de cette jeune fille entre « son rire féroce, son humour dévastateur, son esprit à cent à l’heure » (32), ses combats pour tenir compagnie au petit Ahmed, ou pour sauver la ludothèque de l’hôpital (45) et son goût pour les fruits de mer : « Les fruits de mer, c’est ton île, mon Agathe. Des huîtres de claire, des coquillages ramassés sur les rochers, des langoustines de la criée de La Cotinière. » (92) Et toujours et encore Oléron, comme vibration du vivant :

« Plus tard, étudiante en psychologie, en 2004, c’est évidemment à Oléron qu’elle fait son stage de fin de première année (…) Chaque soir, après le boulot, jolie étudiante libérée et décidée à s’amuser, parmi les vacanciers (les « baignassous » ou « baignouts » en langage local), elle fait la fête, mais uniquement avec ses copains de l’île. Oléron c’est aussi cela : les soirées, les fêtes sur la plage, les églades de moules autour d’une grande table en fer à cheval, ou un pique-nique sur le sable.

Agathe, une fille de la plage. » (95)

C’est d’ailleurs sur les dunes de la plage du Treuil que ses cendres sont dispersées. Agathe sera éternellement une fille de la plage, une fille d’Oléron, une enfant du sable et de l’Atlantique

Le temps du dialogue

Le récit de Didier Pourquery livre tous les détails, tous les visages, tous les virages et les désastres de l’hôpital, entre impasse thérapeutique, fièvres, greffes, assistance respiratoire, cortisone, les cures d’antibiotiques et bactérie qui asphyxie progressivement la vie d’Agathe. Mais ce livre tisse une conversation avec Agathe en fragmentant la logique tragique du temps et du récit. Les dernières semaines de l’existence de la jeune femme sont coupées par des fragments du journal de Didier Pourquery, remontant à la naissance d’Agathe. Ces fragments élaborent ce dialogue intense avec elle, ralentissant infiniment le dénouement et remplaçant les tentations de rendez-vous avec des médiums pour prolonger l’échange.

Mais cette fragmentation du récit participe autant de l’échange prolongé que de la souffrance vécue… car toute fragmentation participe intimement de la douleur :

« Le fragment est défini comme le morceau d’une chose brisée, en éclats, et par extension le terme désigne une œuvre incomplète morcelée. Il y a, comme l’origine étymologique le confirme, brisure, et l’on pourrait parler de bris de clôture de texte. La fragmentation est d’abord une violence subie, une désagrégation intolérable. On a souvent répété que les mots latins de fragmen, de fragmentum viennent de frango : briser, rompre, fracasser, mettre en pièce, en poudre, en miettes, anéantir. En grec, c’est le Klasma, l’apoklasma, l’apospasma, de tiré violemment. Le spasmos vient de là : convulsion, attaque nerveuse, qui disloque. » (Alain Montandon, Les formes brèves, Paris, Hachette, 1992, p. 77)

Le fragment est une coupure, un éclat brisé. C’est une violence qui heurte. Le fragment est étymologiquement une rupture. Ce que de page en page met en écriture dans ce récit, c’est l’incessante brisure intérieure de la disparition… et en même temps le lien qui se prolonge dans cette écriture même. C’est à la fois un acte perpétuel de cassure et toujours un temps renouvelé dans l’écriture d’échange et d’adresse, passage de la troisième à la seconde personne, prolongement de la brisure dans le temps penché de l’italique, intimement offert au secret de la lecture :

« Quand tu dors, Agathe, tu es à jamais la fillette vive et gaie qui se repose après une journée bien remplie. Ce soir, je pense à toi endormie simplement, comme lorsqu’on peut ensuite se réveiller. Je me souviens de ces beaux moments du temps de l’innocence, là-bas au fond de ma mémoire.

Je feuillette en pleurant mes carnets de l’année 1992, l’année de tes huit ans, à la recherche de ces moments de douceurs du soir. » (111)

De cette disparition, demeurent des images, des mots, des liens, des souvenirs et un livre qui se termine par la lettre d’amour d’un père à sa fille, une lettre comme une adresse qui se débarrasse des italiques pour prolonger encore le temps, autrement. Un adresse pour dire encore la plage et la mer, pour avouer le manque poignant de la voix disparue, une adresse au présent qui dit simplement « Je t’aime ».


L’été d’Agathe, Didier Pourquery, Grasset, 2016. EAN : 9782246858539
Le livre a paru en édition de poche dans la collection "la petite vermillon" à La Table Ronde.

Sébastien Rongier - 18 février 2018