Anne Luthaud | Je suis un coucou 2/4

Je ne suis pas un coyote. Je n’aime pas les charognes.

Je suis en Italie. Et je suis Julia.
Italienne. J’arrive trop tard pour voir la course de chevaux qui a lieu autour de la place dans la ville moyenâgeuse où je suis en vacances. Ils ferment les portes juste devant moi. Le petit chien d’un policier essaye de passer sous les grilles, il vient me lécher les doigts. Je ne vois pas les chevaux mais je parle au petit chien.

Et je suis Sabrina.
Italienne. Blonde au cheveux longs, c’est rare, comme dans un tableau de Boticelli. Je suis à Sienne, sur un balcon au-dessus de la Piazza del Campo pour voir la course du Palio. J’ai été invitée par ma cousine, la brune au cheveux longs à côté de moi et moins jolie que moi, mais plus à l’aise et plus drôle. Je regarde en bas, la place où sont entassés des milliers de gens qui ne peuvent pas payer les places dans les tribunes et n’ont pas accès au balcon de ma cousine. Mais je regarde surtout le jeune homme brun qu’elle a invité. Il se tient entre nous deux et téléphone en riant fort. C’est moi qui l’aurait.

Et je suis Elizabeth.
Américaine. Je suis venue en Italie, visiter Sienne au moment de la course du Palio. Je suis au centre de la place avec mon mari et mes enfants. On arrive difficilement à apercevoir le cercle de terre autour de la place où vont concourir chevaux et cavaliers. Mais on voit très bien les balcons au-dessus de nous où se tiennent les notables siennois. Si j’étais la jeune femme blonde chic et bronzée qui se trouve au-dessus de nos têtes, je ne porterais pas un regard sur nous, en bas.

Et je suis Françoise.
Française. Je porte un immense chapeau de paille pour me protéger du soleil d’Italie. Je le trouve chic mais au fond je ne suis pas sûre qu’il le soit. Je l’ai assorti à une robe blanche d’été. Je l’aime bien mais je ne suis pas sûre qu’elle m’aille tout à fait. Mon amoureux a aussi un chapeau de paille pour le soleil d’Italie. Il lui va. J’aime ce qu’il fait dans la vie mais je ne sais pas si je l’aime lui.

Alors je lis et je suis Giulia.
Italienne. Je découvre l’amour, j’aime pour la première fois. Je suis naïve et je le sais. J’admire mon amie Amelia beaucoup plus mâture que moi. C’est elle qui me forme à la vie. Et à être avec les garçons. Un jour elle m’embrasse, je comprends qu’elle est amoureuse de moi. Moi je suis amoureuse de Guido à la folie, lui non. L’histoire se finit, c’est Le bel été de Pavese, mais elle devrait durer, j’ai encore à apprendre d’Amelia.

Je suis Béatrice.
Française. Je suis dans un camp de vacances avec des jeunes gens de mon âge, au bord de la Méditerranée. La nuit je rejoins mon amoureux qui passe ses vacances avec sa grand-mère, dans une maison chic au bord de la mer. Je passe la nuit avec lui sans que sa grand-mère ne le sache. À l’aube, je rejoins à la nage le camp de vacances où je n’ai pas dormi en repensant à la nuit avec mon amoureux. Je lui écris des lettres. Sa grand-mère les découvre sous son oreiller et les lit. Elle dit que j’ai une bonne orthographe et que j’écris bien.

Je suis Zoé.
Française. Adolescente. Je passe des vacances à la campagne avec mon père. Il fait chaud. Il crie. Je déteste. Les voisins entendent, c’est sûr. J’irai les voir. J’attends que ça passe, je tends le dos. Après, le soir dans mon lit, je pleure.

Alors je suis Lena.
Américaine. Je traverse l’Alabama, enceinte, pour rejoindre John Burch, l’homme qui m’a engrossée, je voyage dans des charrettes, je suis accueillie par des femmes qui m’aident, je sais que je le retrouverai. Mon père et ma mère sont morts quand j’étais petite, je vivais chez mon frère, il travaille dans une scierie, je l’ai quitté une nuit en m’échappant par la fenêtre. Rien ne peut m’arriver, je serai bientôt avec Burch. Je suis au début de Lumière d’août de Faulkner.

Je me faufile, je glisse de nid en nid, je suis un coucou.

Et je suis Maria.
Italienne. Je suis pauvre, je suis grosse, je suis habillée de noir, des tongs en plastique aux pieds. Il est midi, dans un village au nord de l’Italie, Colle di val d’Elsa, mois d’août, la chaleur est caniculaire. Je suis appuyée au mur d’une maison, visage tourné vers les pierres, mains sur les joues, dans la rue étroite d’un village. Ceux qui passent auprès de moi ne peuvent savoir si je prie ou si je pleure.

Et je suis Christina.
Italienne. Je fais des bulles. Avec mon frère, d’énormes bulles transparentes que l’on souffle au bout d’une tige, bulles de savons comme font les enfants, grossies mille fois. Je fais des bulles avec mon frère sur la place ombragée d’un village d’Italie très touristique pour amuser les vacanciers et gagner de l’argent.

Et je suis Magdalena.
Italienne. Je suis rabougrie. J’ai rétréci avec les années, au fur et à mesure que mes cheveux sont devenus blancs. Les soirs d’été, vers 17h30, je m’assois sur la place, près de la fontaine. Elle est à l’ombre à cette heure là. La vieille Amanda vient s’asseoir à côté de moi. Elle est beaucoup plus grosse que moi, elle prend toute la place. Elle a toujours été plus grosse que moi. Elle n’est pas rabougrie avec les années. Jusqu’à ce qu’elle meure, ou moi, elle occupera toujours plus d’espace que moi les soirs d’été près de la fontaine, de 17h30 à 19 heures.

Je suis Satana.
Italienne. Je travaille à l’aéroport de Pise. Je suis chargée de fouiller les bagages à main des passagers avant qu’ils embarquent, après que ma collègue les a passés au scanner. Quand elle repère un objet suspect, j’arrête le passager d’un signe de la main, je le fais se ranger sur le côté et je fouille méthodiquement ses affaires. J’extrais des sacs les pochettes secrètes, j’y plonge les doigts, tourne et explore, enfonce l’index dans les tubes ou les replis sinueux. Si le passager tente un mot, je lui dis que je fais mon travail, qu’il n’a rien à dire. Et je poursuis l’exploration plus en profondeur. J’exhume les petits objets tapis dans les recoins insoupçonnés du sac. Quand je trouve l’objet du présumé délit, je le tends triomphalement au nez du passager, le garde serré dans ma main et le jette dans la poubelle plastique transparente prévue à cet effet (à laquelle le passager n’a pas accès), en disant fermement : "Not allowed !". J’ai un métier épatant.

Puis je suis Sandrine.
Française. Je porte de belles chaussures de cuir clair, avec un petit talon et une bride. Elles sont usées mais encore belles, je les ai achetées quand j’étais riche. Je faisais un métier où je gagnais beaucoup d’argent. Puis j’ai décidé de faire ce que je voulais, en gagnant beaucoup moins d’argent. Chaque fois que j’enfile mes chaussures, je suis contente de ma décision.

Ou je suis Nadine.
Lithuanienne. Je marche en faisant très attention où et comment je pose les pieds. Je fais un effort à chaque pas. J’ai des chaussures molles et légèrement montantes façon clarcs, à imprimés leopard. J’ai une jupe marron flottante et un chemisier blanc. J’avance hébétée, seule, sur le trottoir de l’avenue d’une grande ville à six heures du soir. J’ai les yeux vitreux d’une alcoolique.

Quand je suis Louise,
je suis française, à l’hôpital, sous perfusion. On ne sait pas si cette fois je m’en sortirai. La dernière fois non plus, d’ailleurs. Cinquième tentative d’attenter à mes jours, c’est la formule, soit, en raccourci, "T.S.", c’est plus obscur. J’avais demandé une hospitalisation forcée, l’été les hôpitaux psychiatriques sont particulièrement remplis, j’ai séjourné avec des cas répertoriés comme durs. Ils disent maintenant qu’ils m’ont laissée sortir trop tôt. Une semaine après être rentrée, j’ai absorbé des médicaments, mais pas encore assez. Quand il m’a vue sur le canapé, il s’est demandé s’il allait appeler les secours. Il l’a tout de même fait, une fois encore.

Alors je suis de nouveau Lena.
Voila, ça y est, j’ai retrouvé Burch mais il a vu le bébé et s’est de nouveau enfui. Tant mieux, j’avais rencontré Bunch, il m’a regardée et aimée. On part dans le Tennessee, (et moi qui venait de l’Alabama !), je suis calme et sereine, rien ne peut m’arriver de mal, je suis à la fin de Lumière d’août de Faulkner.

Je suis Karima.
Marocaine. Je suis énorme et ça m’est égal. Je suis souriante, de bonne humeur. Ça aide ceux pour lesquels je travaille : les vieilles et les vieux d’une maison de retraite, fauteuils roulants, parkinsoniens, bouches paralysées, édentées souvent, baveux. Certains vieux aiment plonger leur nez dans mon opulente poitrine, ça tombe bien.

Ou je suis Cécile.
Française. Je suis maquillée. Toujours bien maquillée, assez pour que ça se voit sans que ça se voit trop : fond de teint, couleur soutenue sur les paupières basses, plus légère sur les paupières hautes, lèvres fardées. Je suis habillée assez simplement mais avec goût. J’ai les mains faites, les pieds aussi, je suis soignée. Mon métier le veut. Je suis contente de ma vie, mes enfants, ma maison avec jardin, mes vacances, mon mari. J’ai de l’entrain dans tout ce que je fais. Je suis esthéticienne.

Je ne suis pas une araignée. Je ne tisse aucune toile.

Je suis Catalina.
Mexicaine. Je vis dans une petite ville française où l’on aime les plats à la crème, le camembert et les tripes. Je vais tous les vendredis soirs dans un bar à tapas de la rue principale, piétonne. Je suis entourée de garçons. Je ris haut et fort, on s’interpelle d’une table à l’autre. Ils boivent beaucoup de bières, moi peu. Je suis très brune, les cheveux retenus haut par une queue de cheval, le teint mat, les yeux sombres. Les garçons ont envie de moi, je suis exotique. Je n’en choisis aucun.

Et je suis sans nom.
Française. Tondue à la fin de la guerre par des Français. Pour cause d’Allemands. Je parle de la tonte, de la vrille dans la tête, du rasoir sur la tête, de mon corps amputé. Du souvenir de l’homme que j’ai aimé et de celui qui m’a rasé le crâne. Le temps du texte qui me raconte, je suis la tondue.

Je suis aussi Aurélie.
Française. J’adore danser. Danser toute la nuit, jusqu’à tomber, mais je ne tombe pas. La fête est en plein air, j’ai mis une robe blanche, en coton épais, moulante, fendue sur un jean. Je danse corps tendu, poitrine en avant, déhanchement, mouvement des cheveux que je porte mi longs, cendrés, bouclés. J’aguiche, je joue l’aguicheuse, ça me plait. Je piège les hommes à leur regard, les fait bander, je connais les pauses adéquates, ils me matent et n’en peuvent plus. Aucun ne m’aura, j’aime ça.

Je suis Paula.
Suisse. Je suis fragile et diaphane, je raconte ma tentative de retourner sur les lieux d’un amour perdu, l’île de Stromboli, où j’ai été heureuse, il y a trois ans, avec l’homme que j’aimais et qui m’aimait. On me voit marcher au bord de l’eau, m’asseoir sur la terrasse de notre maison cube blanc, grimper en haut du volcan. On me voit, et on ne voit que moi, j’occupe tous les plans du film que j’ai fait, jusqu’à satiété.

Et je suis Katoucha.
Russe. Je suis amoureuse, à la folie. Brune, je porte une frange. J’en crierais d’être amoureuse à ce point. Je le crie partout. On m’écoute. Il m’écoute. Il est amoureux à la folie. On me dit que je rayonne, je suis rayonnante.

Je suis Elie.
Mammouth. Je crois être un opossum, je dors pendue aux arbres, la queue accrochée à une branche à côté de mes deux frères opossum, Crash et Eddie. Je rencontre le mammouth Manny. Il croit être le dernier représentant de son espèce. Finalement on tombe amoureux. C’est dans L’Âge de glace 2. Dans le 3, j’attends un bébé mammouth. Quand il naît c’est une fille, elle s’appelle Pêche. Je suis toujours amoureuse de Manny qui me défend contre les agresseurs. On forme une belle petite famille, avec Diego le tigre et Cyd le paresseux. On est unis, inséparables.

Je suis aussi Sonia.
Française. On m’a trompée, j’ai été trompée, ils m’ont tous trompée. Je les déteste. Mon amoureux couche avec ma meilleure amie depuis 8 mois et ils ne m’ont rien dit, personne ne m’a rien dit, ni eux, ni ceux de la bande, notre bande, ma bande. Ils m’ont tous trahie. Je ne parlerai plus à aucun d’entre eux.

Je ne suis pas une couleuvre. Personne ne m’avalera.

Je suis Raniah.
Algérienne. Je ne supporte pas qu’on me fasse des remarques, aucune remarque. Je ne supporte pas que l’on me contredise, que l’on me soupçonne de faute, d’une faute quelconque, de n’importe quelle faute. Je ne suis pas fautive. J’ai un projet de film. Je rencontre la production du film. On enquête sur mes desseins, mes véritables desseins, mes desseins cachés. Je suis en colère. Je suis furieuse et je m’excuse, je m’excuse sans fin.

Je suis Ava.
Espagnole. Je suis raide. Ils viennent à mon cours pour devenir souples. Ils sont raides. Ils se placent de travers, le corps empoté. Je corrige leur position oralement mais ne les approche pas, ne les touche pas. Ils m’agacent. M’agacent de ne pas comprendre les postures. Les pires sont ceux qui me questionnent pour que je m’occupe davantage d’eux. Je réponds que je ne sais pas pourquoi ils ont mal au dos ou au genou et je ne sais pas non plus comment y remédier. Et je passe au mouvement suivant. Ils n’ont qu’à bien se tenir. Moi je suis obligée, me tenir droite est mon métier.

Ou je suis Irène.
Française. Je suis très riche. J’ai 53 paires de lunettes. Je les ai installées dans un meuble japonais dans l’entrée de mon grand appartement. J’en ai toujours 30 réglées à ma vue, prêtes à être utilisées. Quand je pars travailler, j’emporte 3 paires : une assortie à mon manteau, une assortie au tailleur sous mon manteau, la troisième pour le chemisier sous la veste du tailleur. En ce moment je vais trois jours par semaine en Inde, avec mon staff - chaque voyage coûte 30 000€ -, négocier des accords pour la fabrication de missiles.

Et je suis Flora.
Française. Je porte une robe bien coupée, couleur crème. J’ai des sandales assorties, semelles compensées et de bonne facture. Mes cheveux sont courts, je suis bronzée. Je gère des budgets culturels. Je sais reconnaitre les projets nécessaires à aider au premier coup d’oeil. Je trie entre ceux qui sont prometteurs, ceux qui n’ont aucun avenir, les pertinents, les inventifs, les poussifs, les ni faits ni à faire, les rafraîchissants, ceux à éviter à tout prix, ceux qu’il ne faut en aucun cas rater... Je suis aimable et assurée. Je téléphone sans cesse, conversations impératives que je mène partout où je suis. À l’aéroport, il m’arrive de me tromper de porte d’embarquement, téléphone portable collé à l’oreille. Je suis dynamique et joyeuse.

J’écoute parler Lucia et je suis Lucia.
Italienne. Douce, brune, les yeux verts et convaincue. J’ai 27 ans et je viens de réaliser mon premier court métrage. Je sais repérer et séduire ceux qui pourront m’aider, m’être utiles dans la suite de ma carrière. L’année prochaine j’habiterai dans différentes capitales européennes, j’aime bouger, je suis curieuse. Je veux réaliser mon premier long métrage avant d’avoir 30 ans.

Je suis Samantha.
Française. Je suis médiatrice pour des expositions d’art contemporain. Je suis habillée de noir, les cheveux attachés sur la nuque par des barrettes invisibles, des ballerines au pied. J’explique aux visiteurs que le principe aléatoire de la diffusion des lettres sur un écran plasma est une évocation de l’effacement de l’écrit au profit de la parole comme le voulait Socrate. Je les questionne sur leur ressenti devant le travail des artistes dans lequel je les invite à entrer. Ils me regardent aimablement. Ou avec rage.

Et je suis de nouveau Ava.
Aujourd’hui je leur ai souri une ou deux fois pendant le cours de yoga. Ils m’ont presque amusée à se contorsionner dans tous les sens pour arriver à tenir les mouvements que je leur impose, toujours les mêmes mouvements, ça m’évite de passer trop de temps à préparer mes cours. J’ai souri et ça les a calmés. Leur donner des cours pourrait devenir agréable.

Je croise Latima dans la rue, je suis Latima.
D’origine africaine. J’ai 5 ans et demi et deux tresses de chaque côté du visage. Je marche dans la rue à côté de mon père qui porte mon petit frère dans ses bras. Je lui dis : je vais te jeter par la fenêtre. Il n’a pas entendu, il me demande : tu vas jeter quoi par la fenêtre ? Je réponds : toi. Il dit : oh mon cœur chéri, tu ne vas pas être fâchée contre moi, pourquoi tu es fâchée contre moi ? Il sourit. Je ne lui réponds plus, ne le regarde même pas, je continue d’avancer en fixant les yeux loin devant.

Je suis Sarah.
Je marche, rapide, dans une rue de Paris, sous la pluie. De mon côté droit (main droite), mon fils Guillaume, il pleure, gémit, râle. De mon côté gauche (main gauche), ma fille Alice, elle pleure, gémit, râle. J’avance, pas ferme et résolu, je les tire, je souffle, soupire. Finalement ma fille Alice le dit : je ne veux pas aller à l’anniversaire de grand-mère. Je continue de les traîner sans répondre, je souffle, soupire plus fort.

Et je suis Alice.
J’ai 5 ans. Je marche dans une rue de Paris, tirée par ma mère d’une main, de l’autre elle tire mon frère. On pleure, on crie, elle fait comme si elle ne nous entendait pas. Je ne veux pas y aller, je ne veux pas aller à l’anniversaire de ma grand-mère, ma mère le sait très bien, très très bien, elle soupire et souffle, ce n’est pas à cause de nous, c’est à cause de l’anniversaire de ma grand-mère. Elle ne veut pas y aller non plus, je le sais très très bien. Je hurle. Je n’arrêterai pas de hurler.

Je ne suis pas une biche. Pas une biche poursuivie par les chasseurs qui va mourir et laisser son petit à son père cerf à la grande ramure. Je ne suis pas la mère de Bambi.

Je suis Émiliana.
Italienne. 17 ans et l’air d’en avoir 20. Je pose pour des photos de mode. Lingerie. Cette année, couleurs tendres et poudrées. Je dois avoir l’air douce et confondue. Je prends l’air doux et confondu. Je gagne beaucoup d’argent. On m’admire dans les magazines. Avec l’argent, je sors, m’achète des vêtements, de la lingerie fine. Je vais de fêtes en fêtes, de soirées en soirées. Les photographes ne me traitent pas toujours bien, ce n’est pas grave, j’oublie.

Je ne suis pas un chien. On ne me traitera pas comme ça.

Je suis Claire.
Je suis grande et maigre, la peau blanche. Je marche sans cesse sur la lande bretonne, y ramasse des fleurs et des graines. J’ai un frère que j’aime et qui est venu vivre avec moi vieille. Tous les jours, dès l’aube, je me cache dans un creux de la lande et guette au loin sur la mer l’homme que j’aime, l’homme dont j’ai trompée la femme, l’homme qui a décidé de ne plus me voir quand sa femme a mis le feu à ma maison. Je regarde, j’observe, je guette l’homme que j’aime, ses faits et gestes. Je guette l’homme que j’aime et que je ne peux plus toucher et je deviens folle. Je marche sur la lande et je deviens folle à traquer l’homme que j’aime sans pouvoir désormais l’approcher. Je suis Claire dans Les solidarités mystérieuses de Pascal Quignard.

Et je suis de nouveau Hélène,
j’explique à mon fils le bonheur qu’il y a à s’enfouir dans un livre, s’y distraire du monde pour n’y plus revenir. Il me sourit et pose le livre qu’il était en train de lire.

Je suis Sophie.
Française. Ma maison est inondée, mois de novembre, sud de la France. Mon mari, mon bébé, mon chien et moi, avons été sauvés par les pompiers, emmenés en canot à moteur sur la route principale du village devenue rivière. Toutes nos affaires ont disparu dans l’eau, mais l’essentiel de ma vie est toujours là : mon mari, mon bébé et mon chien. Entre voisins, on est solidaires, on s’aide, tous ensemble regroupés au chaud à l’école avec des couvertures et du chocolat. Ça nous change de la routine.

Et je suis Sylvie.
J’aime être au bureau. J’aime l’odeur du bureau, les collègues de bureau, le café du matin au bureau, les conversations de bureau, le temps du déjeuner hors du bureau, le retour au bureau après les vacances, le récit des vacances entre collègues, les conversations de l’après-midi au bureau, et la fin de journée quand on part du bureau en sachant que le lendemain matin on y sera de nouveau.

Je suis Simone.
Je m’ennuie. J’ai tout essayé : en couple, seule, en couple sans vie commune, ça ne change rien, je m’ennuie. Je m’ennuie en parlant, je m’ennuie quand ils parlent, je m’ennuie en lisant, je m’ennuie en marchant, je m’ennuie en baisant, en dormant. En mangeant je m’ennuie un peu moins. J’ai acheté une maison à la campagne. J’y fais des travaux, je casse des cloisons, j’ai ajouté des escaliers, repeins les murs, décapé des meubles, planté des arbres, taillé des rosiers, je tonds la pelouse régulièrement. Ça ne change rien.

Alors je suis Jacky.
La peau diaphane, rousse, les yeux bleus. Je fomente un plan avec mon amant Simon pour qu’il séduise ma cousine, l’épouse, et qu’ensemble on la tue pour récupérer sa fortune. On embarque tous les trois dans un bateau sur le Nil. Avec d’autres passagers. Tous ont des raisons d’être accusés du meurtre de ma cousine. Je porte des robes de soirée gris argent qui accentuent ma sveltesse et ma pâleur. Finalement notre machination est découverte par Hercule Poirot. Je suis l’héroïne de l’adaptation cinématographique de Mort sur le Nil.

Et je suis Anne.
Je mange une crêpe jambon-œufs-fromage. Les crêpes jambon-œufs-fromage sont celles que je préfère. J’aime les manger dans la rue. Particulièrement les jours de grand froid. La consistance dans la bouche est molle et chaude. Le fromage glisse, l’œuf fait une pâte, on ne sent pas le jambon mais on sait qu’il est là. J’avance dans la rue en mangeant ma crêpe jambon-œufs-fromage enveloppée dans un cornet de papier, je suis rassurée.

Je suis un coucou. J’habite chez les autres. Je m’introduis dans leur maison et j’occupe leur salle de bain, je cuisine dans leur cuisine, je dors dans leur lit, tête sur leur oreiller. Je regarde leur télévision. J’ouvre leurs fenêtres. Je branche leurs radiateurs quand c’est l’hiver. Je m’installe. J’essuie mon assiette avec leur torchon. Je me lave dans leur douche. Je me déplace dans leurs pas. Je respire l’air de chez eux. J’ouvre mon vin avec leur tire-bouchon et je bois. Je suis un coucou, j’entre chez les autres, j’occupe leur nid, je les remplace. Je m’engouffre dans leurs pensées. Je les fais si bien miennes que je parviens à devancer les leurs. Je me plie aux secousses et soubresauts de leur vie. M’y dilue, liquide, y flotte.
Je suis un coucou, je me prends pour les autres.

Je ne suis pas un poisson, visqueux, qui glisse entre les doigts, échappe, respire par les branchies ou les ouïes, a des nageoires en guise de membres. Et se fait éventuellement manger avec un filet de citron.

18 mars 2018