Cyrille Guilbert | Larvaires [3]

Pour Isabelle Vialle

Il est de nuit. Incorporé à la nuit.

Il boit à petits traits le silence. Sa bouche tète le silence, susurre des sons qui rassurent.

Du fond de son refuge il approuve l’épaisseur du silence.

Larvaire et nourri de nuit, il égrène en sourdine les bribes d’un récit, sans déranger la nuit, sans rien changer à son sort.

Son souffle s’entremêle à des racines frangées de fragments de terre, les racines de son abri, un grand arbre gris.

Crâne glabre, yeux ouverts voilés d’un gris qui les protège, il boit sa dose de silence et chuchote des mots déchus depuis sa tourbière. De la terre en bouche. De la terre sous les ongles. De la poussière sur la membrane de ses yeux. Il suce sa substance de vie. Le silence.

°

Le ciel est un agrégat de pavés gris. Un œil absent sous sa taie.

Ciel pesant criblé de mille bifaces gris.

Il le voit tous les jours.

S’il insiste, ses yeux se blessent sur les aspérités de sa voûte. Sa vision accroche et s’effiloche sur ses reliefs.

Il a fait de ce trou sa demeure, au creux de l’entrelacs des racines, assis sur un nid de crânes. Il se dit qu’il est bien ici, dans le creux d’une pénombre complice, oublié du ciel, du désert, blotti là.

°

Il se presse contre le sein noir de la nuit.

Il tète, ferme les yeux, songeur dans son creux.

Il lui arrive de caresser l’un des crânes du tas, puis il passe au sien. Alors il ricane et se réjouit d’avoir touché le même objet. La même pierre. Toutes ces pierres dans la coupe de la même pesée. Lui aussi se tient dans cette coupe. Même crâne. Même poids.

Le goût du lait de nuit est amer en gorge.

Parfois sort, de sa bouche un reliquat de chant qu’il fait taire.

°

La terre sous ses doigts le rassure, et ce grand arbre, au-dessus, ce pilier mort, le rassure.

Dehors est ce monde qu’il faut voir sans cesse comme un visage incorporé à la nuit, une face exténuée, ruinée, les débris épars d’un miroir.

Rien à craindre ici sauf un trop-plein de clarté, la menace d’une lucidité trop blanche qui collerait à l’œil. Mais ça n’arrive jamais.

Parfois sort de sa bouche quelque chose qu’il ne comprend pas, une supplique, un essai d’élégie, les faits d’armes d’un combat glorieux. Il ne comprend pas, ne sait pas, ne veut pas savoir.

Il ne veut pas veiller sur cette parole qui encombre, cette brûlure des lèvres, brûlure intruse et rude comme de la dévotion dévidée de bouche pour rien, pour personne, pour le vent. A peine un murmure face au vent, des sons essoufflés.

°

Sous sa taie le soleil voit de la brume sale, voit du vivant qui bouge vaguement.

C’est un œil presque aveugle. Un organe qui tourne mou.

Rare que l’enraciné regarde dans sa direction car il préfère à ce soleil le ras du sol, les bosses du sol comme des bubons poussant sur un front.

Pays du désert et du dernier souffle. Il le voit. Il y vit.

Il s’abreuve de silence, de la présence lourde des heures de nuit sur tout ce qui vit. La nuit finalement le mangera, le confondra. Il est issu d’elle et de sa boue.

La tourbe est son refuge.

Il distingue ses mains, peau, écorchures, duretés, tout un pays qui se déploie sur le dos de ses mains, sur ses paumes encroûtées. Pays de bosses et de pentes. Pays de coteaux sabrés par des lignes de barbelés. Une terre qu’on a grattée jusqu’au sang.

Il se distingue lui-même, par fragments.

°

La parole échappée de sa bouche est comme un accident du sol, un contretemps dans le fil de ses heures.

Il empoignera peut-être un jour le morceau de chair qui habite sa bouche et le jettera loin, jettera la cause de la démence et verra sans broncher cet organe se calciner sur le sol.

C’est à la nuit qu’il doit des comptes. Incorporé à l’obscur de sa glaise il a pleinement sa place. C’est à son abri qu’il est attaché. Couvert par les racines qui tombent sur lui, planqué sous la voûte arachnéenne, là se joue sa vie.

Mais la parole, quand elle monte malgré le rempart de ses dents, quand elle pousse dure et féroce, il la refuse.

Un son rauque, une bousculade de mots entre ses joues. Il réprime du mieux qu’il peut cette espèce de nausée, tolère mal cette boule de pus qui lui presse le palais.

Il se frotte la peau du crâne avec des doigts sans pitié, puis il avale un peu de terre, matière contre matière pour mater la montée des mots.

°

Il aime la somnolence des heures.

Au-delà du perdu, du connu réduit à l’état de déchet, il y a quelque chose, quelqu’un, un homme résigné dans son hiver.

Il se frotte aux racines, respirant l’odeur de siècles pétrifiés, odeur lourde qu’il tolère, à force,
et qui finit par se laisser aimer comme telle.

Pas d’éveil. Pas de don. Pas de rôle à tenir.

Seuls la somnolence, à chaque instant de sa vie, et l’œil noyé du soleil qui coule et s‘enfonce dans son albumine pâle. L’œil désœuvré du soleil qui tourne fou.

Il suffit d’une vie au ras du sol, au ras de son souffle, sans rôle à tenir. Il suffit de ça.

Mais ses lèvres le démangent. Un air chaud de cendres sur la bouche. Des sons qui crépitent et grésillent, dévotion sans objet dont la profération l’épuise.

6 mars 2018