La Disparition, chapitre 7

Chapitre 7

La anse aux phoques. C’est le nom donné par les marins à la crique où Jacques est arrivé avec les gendarmes. La plage était vide. Pas une trace de pas dans le sable. Dans les rochers, aucun signe de vie. Ils ont patrouillé dans les anfractuosités, à la recherche du moindre indice qui pouvait les conduire vers le jeune garçon, une casquette oubliée, ou une paire de lunettes de soleil. Les deux chiens pisteurs étaient de l’opération, ils allaient et venaient, furtifs, on aurait aimé avoir leur flair, chercher avec eux. Avec sa bonne dizaine de km de long et ses quatre km de large, cette île centrale est malgré tout assez vaste. A basse mer, des petits îlots rocheux apparaissent, ainsi que des bancs de sable où l’on peut marcher. Il faudrait attendre que la marée soit complètement basse pour atteindre tous les secteurs. Les chiens ont du mal à prendre une direction spécifique, ils vont et viennent sans qu’on les voie faire une recherche précise. Puis soudain, un aboiement plus fort surgit. Les gendarmes les suivent. Il y a dans le sable un cahier d’écolier. Un des gendarmes l’ouvre et le feuillette. C’est un cahier récent, et il tombe sur le prénom du garçon, Pierrot. Jacques dit : « C’est l’écriture de mon fils. » Le gendarme le montre aux museaux des chiens qui immédiatement se mettent en route, flairant le sable. Soudain un des chiens, le plus clair, se met à japper. A quelques mètres de là, un jeune garçon est en boule au pied d’un rocher. Jacques se précipite vers lui. Pierrot respire régulièrement. Les gendarmes lui demandent si c’est son fils. Ils appellent immédiatement : « Garçon retrouvé, fin de la recherche. »

Quand Pierrot s’est réveillé, un pompier était au-dessus de son visage, l’auscultant, comme s’il était chez le docteur. Il a regardé à gauche vers la mer. Une masse foncée s’est déplacée lentement vers la plage. Un phoque ! Comme dans les livres. Belles moustaches, peau brillante, et palmes pour marcher. Il a juste eu le temps de dire : « Oh ! Un phoque rien que pour moi » et il s’est évanoui.
Un hélicoptère est arrivé peu de temps après. Les hélices faisaient un bruit d’enfer et on n’entendait rien d’autre que les pièces de métal fouettant l’air avec force. Les pompiers ont embarqué Pierrot sur un brancard. Jacques a suivi, le cahier toujours dans sa main.

Cahier de Pierrot

Le ciel est parcouru de chevau aux ventres qui pendent
Leur vitesse est lente de façon allucinante
Je suis bien
J’ai même pas peur
Je sais que je peux rentrer quand je veux
Au prochain bateau
Ou pas
L’écume des vagues semble prolonger sur l’eau
Les chevau
Il y a du sable sur le papier
De mon cahier
La marée mouille mes pieds
Je dois reculé
Je vais sur un rocher
Avec le cahier
Comme ces poètes qu’on nous montre
Au cours
Assis sur un rocher
En photo noir et blanc
En peinture de couleur parfois
L’endroit s’appelle la anse aux foques
Je n’en ai pas vu un
Il parait qu’ils vivent là
Un Pélican, ce serait bien d’en voir
Fou de Bassan j’ai appris
Il n’y a pas longtemps
Roses et blancs
Et noirs
Le bout des ailes
Mais que des mouettes
Et ce petit oiseau qui marche si vite
Que les pattes ressemblent à des roues

Pourquoi écrire
Le papier du cahier
Est de plus en plus mouillé
Espère qu’il va sécher

Tattouage
Mouvements de l’eau
Le gout salé de l’eau
Je recrache
Rien à boire
J’ai écrit mon prénom sur mon bras
Avec la patte perdue d’un crabe qui traînait là
Pierrot
J’entends Maman qui crie Pierrot
Le matin quand il faut partir au collège
J’entends Maman qui crie Pierrot
Quand j’ai tout sali sur le siège
J’entends Maman qui murmure Pierrot
Quand elle me prend dans ses bras
Parce qu’elle ne sait pas
Pourquoi Papa n’est pas là
Pourquoi j’écris ça ?
Peut-être pour que l’eau salée de la mer
Efface

La mer se retire
Le bleu est ecceptionnel, fait exprès
Marée basse. J’ai faim.
J’ai soif, même s’il y a de l’eau partout
Le temps est long, large
Et de travert
J’ai les jambes qui tremblent
La tête qui tourne
Entre les lignes au dessus de la page et ici,
Combien de temps a passé ?
Une heure, deux heures
Dix heures ? Cent heures ?
Je crie Maman !
J’ai pris le bateau ! Peut-être j’ai eu tort
Maman ! Je suis là
Maman n’entend pas

De la mousse d’algue verte
Sur le bas du rocher
Je vais m’allonger
J’ai sommeil soudain
Je suis fatigué
Alors que je n’ai rien fait
Gros flemard je suis
Le sommeil arrive
Comme ce nuage en forme de
Barbe à Papa

Y.S. Limet - 18 mars 2018