Benoît Artige | Un déjeuner sur l’herbe

Né en 1983, Benoît Artige vit et travaille en Île-de-France. Il a publié des textes en revues (Patchwork, Jef Klak, Ce qui reste…), notamment une série à partir de collages sur photographies peintes de Frédéric Khodja sur Remue.net. Depuis 2015, il tient le blog Les Lignes folles. Au quotidien, il entremêle à sa pratique de l’écriture celles du dessin et du chant.


Rapidement, ils ont quitté la route principale pour une traversière au milieu des champs. Ils ne savent pas la direction à prendre : ils vont tout droit, convaincus qu’à un moment ou à un autre, le fleuve barrera leur route. Ils cheminent sous le soleil tête nue, cheveux au vent, l’âme ravie. Les cartes ont été oubliées, ainsi que l’eau pour se désaltérer, mais pas les agapes de pique-nique, les alcools forts et l’herbe qui se fume, dont les réserves vont en s’amenuisant. Ce matin, le désir leur est venu de plonger dans les eaux sombres du fleuve, désir qui s’est mêlé à celui des corps dénudés et d’un déjeuner sur l’herbe.

Ils vont en procession, battant la campagne sans croix, sans cierges et sans Vierge : la vodka est leur vin de messe et les fumigations dont ils s’entourent ne sentent pas l’encens. Mais les baisers qu’ils échangent sont autant de prières dites avec ferveur ; leurs rires résonnent loin et hauts comme des carillons de dimanche. Les deux sœurs, vêtues de robes blanches qui leur font des aubes trop courtes, ont entraîné avec elles les petites frappes qui leur servent de chevaliers servants sur la seule promesse de leur laisser caresser, une fois atteint le bord de l’eau, des corps dont ils se font une idée faramineuse, faute de ne les avoir qu’à peine entrevus. Loin derrière, portant sur son épaule un chat aussi vilain que lui et borgne, un rouquin corseté jusqu’au cou d’une méchante chemise traîne la patte et crie en vain pour qu’on l’attende. Les deux sœurs ont tout fait pour que leur petit frère ne soit pas du voyage, en vain : il a fallu se résoudre à l’emmener ; il ne peut demeurer seul. Mais, trop occupé à parler au vent, aux arbres et à son chat, il s’arrête constamment sur le bord du chemin comme saisi par des apparitions visibles de lui seul. « Elle est belle ma photo », hurle-t-il alors d’une voix de fausset, tandis qu’il forme avec ses doigts un cadre devant ses yeux. Chaque nouvelle prise est accompagnée d’une épouvantable exclamation de joie. Agacées par ses cris, les deux sœurs, alternativement, lui font signe de se taire.

S’étant mis torse nu pour exhiber leurs chaînes de baptême et leur peu de muscles, les deux séducteurs font les coqs, feignant l’affrontement, se boxant pour rire avant de se réconcilier à grands coups de bourrade dans le dos. Ils n’en oublient pas de retenir par la taille les deux sœurs quand elles s’éloignent un peu, égarant leurs mains, qu’elles ne repoussent pas, aux alentours, puis de plus en plus près et enfin tout à fait sur leurs seins. De la découverte inopinée de l’absence de soutien-gorge, ils restent stupéfaits.

A la recherche de cadrages inédits, le rouquin traîne de plus en plus, sautille à droite, à gauche et hurle de plus belle, comme saisi par la furie des chasseurs d’images, quand soudain une main peu amène l’envoie valdinguer dans un fossé. Il se relève sans dire un mot, sous les ricanements de la petite troupe, frotte son genou endolori et va reprendre, prostré, sa place en queue de cortège, le chat sur ses talons.

Midi approche, le soleil mord, le fleuve est encore loin : on ne distingue même pas à l’horizon la cime des grands hêtres qui bordent ses rives. Les quatre jeunes titubent sous l’effet de la chaleur autant que de l’ivresse. On décide de faire halte à l’ombre ; trois grands arbres feront l’affaire sous lesquels on étale aussitôt les victuailles, grasses et luisantes. Le rouquin, installé à l’écart, a sorti de son sac un sandwich dans lequel il mord avec avidité et dont il donne de généreux morceaux au chat. Les autres se bâfrent sans oublier de boire, la fumette va bon train, l’écœurement vient vite.

En signe d’abandon, les deux sœurs, écarlates, ont déboutonné leur corsage ; les garçons s’enhardissent, précisent leurs caresses ; on s’abouche à qui mieux mieux. Le rouquin s’est arrêté de manger : il observe, immobile, à travers le cadre de ses doigts, le tableau étrange que forment les deux couples à moitié allongés sur le sol. Puis, il se lève, s’approche et se met à tourner autour d’eux, gesticulant, dansant presque, au cri strident de « elles sont belles mes photos ! » tandis que le chat, sur son épaule, sursaute, mais s’accroche. On le repousse mollement comme on le ferait d’une mouche qui bourdonne trop près, mais il insiste, s’approche encore davantage. Ce qu’il voit le ravit, il est aux anges, mais un coup de poing part : le voilà étalé de tout son long, le nez en sang, parmi les reliefs du repas. Cette fois, il ne se retient pas : les larmes viennent, grosses, intarissables, bruyantes. Il en faudrait peu pour qu’agacés par ses gémissements de nourrisson, les deux autres garçons n’en viennent à le rouer de coups.

Alcool et drogue aidant, les deux sœurs et leurs jules ont basculé définitivement sur le sol, s’agrippant au ciel comme à une nappe dont ils auraient emporté tout le contenu, renversant sur eux les nuages, le vernis dégoulinant du soleil et l’ombre des grands arbres. Leurs corps sont parcourus de frissons délicieux, ils se sentent d’une légèreté infinie, presque soulevés de terre : c’est comme s’il leur poussait le long des omoplates de larges ailes qui, bientôt, leur permettront, en ouvrant grands les bras, de rejoindre, dans un beau vol groupé, les rives du fleuve pour jouir à leur aise de tout ce bleu qui les entoure, en haut, en bas, partout, s’y baigner entièrement.

Toute à leur extase stupéfiante, ils n’ont pas entendu le chat quitter l’épaule du rouquin et s’approcher d’eux ; ils ont à peine le temps d’apercevoir son unique œil jaune briller dans les herbes hautes que déjà le félin bondit, toutes griffes dehors, prêt à en découdre.

4 avril 2018