Jean-Marie Barnaud | Jours de vertige

Jean-Marie Barnaud aux éditions Cheyne
sur remue

Rascal, illustrateur, a collaboré à la réédition de Le poète et la méchante humeur, une nouvelle où Jean-Marie Barnaud, comme souvent dans ses textes en prose, s’adresse à ses amis et lecteurs qu’il prend à témoin, ici, d’abord du bien-fondé de sa « méchante humeur », plus tard de son inanité.





Quelqu’un dit :
Vraiment
ces poèmes affichent bien du bleu
Bleu du ciel bleu des yeux
et d’autres clichés fades
De quoi faire rougir le réel
et manquer la vérité
la vérité discrète
que la violence rapace des mots
effarouche


(visages changeants du ciel
occultations des yeux :
Ils n’en demandent pas tant
Ils sont là
simplement)



&



Parfois
dit encore cet homme
attaché au futile
c’est rien devant
que le vide des choses abstraites
demain plus tard jamais
et la pensée cahote d’une image
à l’autre
tandis que bruit le monde
en vrac

La mémoire alors joue ses tours
er tourne au vertige
C’est le temps de la déraison



&



La sagesse seule de l’amitié
pourrait guider mes doigts
et conduire mon poème
à sa fin heureuse

Les amis sourient toujours
au temps qui vient
Avec eux chaque instant
croit à sa chance
Franchir ensemble les passes du jour
c’est rire à la perte
comme on fait aux embruns
du grand large



&



On en a vu beaucoup partir
comme on dit faussement :
ils sont restés à terre
à se défaire sous nos yeux
D’eux
maintenant abîmés
dans leur étrangeté
on cherchera longtemps à retrouver
les voix les regards
et cette façon de venir à vous
les bras grands ouverts

(quand ceux qui demeurent
se tiennent la main
dans l’ombre
pour conjurer l’absence
faute de ne pouvoir parler sans larmes)




&



Voici donc
pour entourer les fugitifs
des mots linceuls
Si peu de chair
pour qui revoit en rêve
l’éclat solaire
de leurs présences
Parler encore
Une façon de se tenir
de ne rien céder au vertige
les yeux posés
sur le décor de nos vies
tandis qu’en nous la langue
tourbillonne
nous abuse
et nous oblige
laissant venir à nous
portées par le froid tranchant de l’hiver
la splendeur de l’incertain
et la gloire d’une énigme

8 avril 2018