Je la revois (la dédicace)

J’ai reçu une invitation pour le mariage prochain d’un couple d’amis. Affaire privée sans doute, mais tout n’est-il pas matière pour les écrivains ? A dire vrai, il s’agit d’un couple d’auteurs : dans des genres différents, ils écrivent tous les deux. Notre petite société de gens de lettres a aussi ses événements mondains, dans la modestie qui sied aux auteurs à faible tirage.

Je ne sais évidemment pas pour qui j’écris, n’ayant pratiquement aucun contact avec mes lecteurs... enfin disons plutôt n’ayant pratiquement aucun lecteur ; mais cela en intéressera peut-être quelques-uns de savoir que nous lirons des textes à l’occasion de cette cérémonie, et de préférence des textes originaux : c’est presque un défi, à tout le moins un prétexte à cadeau. Les absents, comme ma propre épouse, qui écrit aussi, confieront leur texte ou le liront par Skype. Ça va être chouette. Mais il faut donc écrire un texte, et le voici, vous en avez déjà commencé la lecture.

L’idée m’en est venue simplement : la demande d’un texte pour ce mariage a servi de facteur déclenchant, en me rappelant, comme un détonateur, un épisode lointain, une « affaire » entre auteurs également. C’était il y a quelques années. Je vivais depuis peu avec mon épouse, je ne suis pas complètement certain que nous fussions déjà mariés. J’avais écrit un ou deux livres. Elle m’avait semblé un peu déçue que je ne lui ai pas dédié l’un ou l’autre de mes ouvrages. A cet égard, je pense avoir été traumatisé par un auteur de livres d’exercices de physique, qui sévissait dans ma jeunesse, et qui dédiait tous ses livres à son épouse. Ainsi donc, quand nous étions en prépa, mes amis et moi nous nous gaussions des livres de thermodynamique, d’électro-magnétisme ou de relativité, qui commençaient systématiquement par « A ma femme ». J’imaginais la joie de Madame, j’en riais à l’époque, mais à la réflexion, s’il y a un sujet dont il ne faut pas rire, c’est bien l’amour ; n’est-ce pas la seule chose qui vaille en ce bas monde ?

Ainsi donc il y a quelques années, nous avions rencontré un couple d’auteurs, par l’entremise de je ne sais plus très bien qui, une amie professeure à l’université de Pise qui a un pied à terre à Paris, rue Broca, peut-être. Nous avions sympathisé avec ce couple, et les avions revus quelques fois, tantôt chez eux à Montrouge, tantôt chez nous. Maintenant que j’en parle, je les revois : ils étaient venus dîner chez nous, rue Alphonse-Daudet, nous étions presque voisins, équidistants du périph – nous même habitant intra muros.

Il parlait beau, sa conversation faisait visiblement l’admiration de son épouse, et d’ailleurs son sujet de recherches était l’art de converser : variations sur la musicalité de la parole, la tonalité des langues atonales etc. Il écrivait des livres aussi, chez un grand éditeur parisien, je peux le dire sans qu’on le découvre : c’était un auteur Minuit, ce qui relevait son prestige. Ma propre épouse était sous son charme, et un jour que nous dînions chez eux, avec notre amie professeure à Pise, il était arrivé au salon avec sa petite caisse d’exemplaires d’auteur estampillés de la célèbre étoile des éditions de la rue Bernard Palissy. C’était son dernier ouvrage, dont je tairais le titre, en espérant que vous ne l’ayez pas déjà deviné sous le maquillage des noms et des lieux. Nous avons courtoisement feuilleté le livre en poussant des oh et des ah d’admiration, comme font entre eux les auteurs qui connaissent bien cette sensation et l’orgeuil enfantin qui l’accompagne.

Mais dans ce livre, il y avait une dédicace, une dédicace d’une grande beauté, à sa femme. Je ne peux pas la reproduire ici sans qu’on le reconnaisse, mais sans la reproduire, je peux affirmer que c’était la plus belle dédicace qu’un homme ait pu faire à son épouse aimée. Rien que pour cette dédicace, c’était un beau livre.
En rentrant chez nous ce soir-là, mon épouse ne manqua pas de m’en faire la remarque : elle n’avait pas eu droit à quelque chose d’aussi beau ; j’étais visiblement un cran en dessous de Marcus. Je ne peux pas dire que j’en fus humilié, ainsi fonctionne la virilité, il en faut plus pour se sentir rabaissé, j’écrivais aussi, et, droit dans me bottes, ce bellâtre de chez Minuit ne m’impressionnait pas.

A quelques temps de là, nous dûmes partir en province pour des raisons financières, la vie parisienne étant trop coûteuse et difficile, et les ventes de mes livres notoirement nulles. Pendant quelques mois, nous perdîmes de vue nos relations, le temps qu’il faut pour refaire sa vie en province, s’installer, chercher un télétravail dans le bocage normand. Jusqu’au jour où mon épouse eut besoin d’un texte pour un numéro spécial d’une revue, un dossier qui avait un rapport avec l’art de la conversation, et elle se faisait une joie et une fierté de pouvoir compter sur un article de Marcus, un auteur « qui montait ». Ne parvenant pas à le joindre, elle appela notre amie professeure à l’université de Pise. Passées les premières formules de retrouvailles, mon épouse lui demanda les coordonnées de Marcus, qu’elle ne parvenait pas à joindre, il lui semblait pourtant qu’elle essayait bien son fixe.

Notre amie italienne fut très embarrassée, et commença à expliquer que Marcus avait abandonné sa femme et ses enfants, qu’il était divorcé ou en instance de divorce, les choses se passaient très mal, et il vivait à la cloche de bois quelque part dans un meublé miteux. En réalité, il avait tout fait pour la séduire elle, et ses tentatives laborieuses pour l’amener dans son lit, ou plutôt rentrer dans le sien, étaient à peu près contemporaines de cette soirée où il nous avait présenté son dernier livre chez Minuit. Tandis que nous célébrions ses succès, il se passait en douce des choses frisant le harcèlement. Au fil des semaines, sa cour s’était transformée en une litanie de pleurnicheries suppliantes, d’hésitations et de repentirs, de conversations téléphoniques interminables et pitoyables, ledit Marcus voulant à la fois coucher un peu, mais pas sérieusement, en gardant sa femme, tout en la quittant, jusqu’au jour où son épouse avait tout découvert et le ménage avait explosé, comme il se doit.

Et c’est ainsi que j’ai recouvré toute ma dignité. Chacun pourra le vérifier, j’ai écrit dix livres, et pas un seul n’est dédié à mon épouse. Je le sais aujourd’hui, et je le répéterai à mes amis le jour de leur mariage : le secret de la longévité des couples d’auteurs, c’est de ne jamais dédier un livre à son conjoint.

Et parce que je vous aime et que vous êtes mes amis, et que je veux garder longtemps votre amitié, je m’abstiendrai aussi de vous dédier ce texte, en vous souhaitant d’être heureux et de protéger votre écriture comme un territoire intime.

PS : Ce texte s’insère chronologiquement avant la chronique précédente Je le revois (le sang des suppliciés), ce qui explique que cette dernière commence par l’évocation de cet événement.

Vincent Fleury - 15 avril 2018

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