Les Métamorphoses de Gérard Cartier

Étrange entreprise que de vouloir présenter un livre que l’on ne réussit pas à embrasser dans sa totalité, tant il est vaste. Comment oser alors ? En se justifiant du titre, peut-être, Les Métamorphoses [1]. Cette idée du changement, du mouvement, proposée d’emblée entraîne celle de l’insaisissabilité du monde, des choses, des êtres ; la métamorphose échappe à celui qui veut la figer.
Livre insaisissable, non parce qu’il est évanescent, mais au contraire parce qu’il est puissant, contient une conception, une philosophie de la vie et propose lui-même des lectures croisées.
Regardez la table des matières et vous comprendrez. Je dis la table mais Gérard Cartier joue avec la formule habituelle. Il a indiqué trois types de renvois à ses poèmes, renvois que faute de mieux je vais appeler « tables », en ajoutant au sens livresque le sens concret.
Nous sommes invités à la table des « Hôtes », de Théophile de Viau à François Bodaert, de saint Jean de la Croix à Umberto Saba, de Omar Khayyam à Bernard Chambaz, et de nombreux autres, chacun étant lui-même l’hôte d’une page du livre.
Nous sommes invités aussi à la table des plats et des boissons, appelée « Table », du pâté d’épeautre par exemple à la morue à l’humide ! Chaque plat chaque boisson est relié à un poème et à un hôte.
Et enfin, l’index, troisième référencement nous livre le sujet des poèmes ou leur atmosphère du « dépouillement » à la « lascivité » ou à la « dévoration du monde », autant de titres qui concourent à la puissance créatrice du livre.
On le voit bien dans ce poème :

Celui qui hier robe et ceinture étroite
Le front penché sous l’aile poudreuse
Du bombyx des nuits remâchait son passé
Et déjà enfermé dans son mur se voyait
Toucher l’hiver le voici à la table prolixe
Dans ces collines qui gonflent sous les pins
Et le vent rouge de Lybie un monde
... [2]

L’homme vieillissant, intellectuel fermé dans son lieu d’étude s’ouvre encore au monde dans la « duplicité » de l’être, ses changements infinis, et nous convie à une table « prolixe » d’esprits riches et fins. Les poèmes en quelque sorte porteraient trace des conversations menées à la table des livres des uns et des autres, conversations, réflexions, méditations, échappées nostalgiques et enthousiasmes de vie.
Sans doute des lecteurs plus avertis, plus érudits proposeront-ils des grilles de lecture plus fermes, plus savantes. Il ne faut pas oublier que Gérard Cartier, grand poète, est de formation scientifique et l’on sent que dans ce livre, tout est codé et cadré. Il écrit des livres à la facture savante qui méritent des analyses fines et profondes.

Moi, je vous en propose modestement une invitation à le lire en fragments de plaisir, en fragments amoureux de ce texte, dans le plaisir renouvelé des mots qui m’appellent ou me perdent. L’une des forces de ce livre est là, dans le jeu entre le sens maîtrisé et caché et l’agencement des sonorités des phrases des rythmes, une légère déstabilisation de la langue commune dans laquelle chacun peut trouver sa place, sa jouissance au sens lacanien du terme.
Ainsi :

on peut cent fois ce qui est aventuré cent fois
un désir prompt à embrasser sa fin qu’elle soit
telle ou telle fille de l’étude ou de la volupté et
mieux immobile le corps châtié qu’emporté
par le sang s’ accomplir l’oeil seulement et la
langue qui sait tout hasarder [3]

La langue de Gérard Cartier « qui sait tout hasarder » charroie assonances, allitérations, mots rares, mots anciens, images, références, création de formes mouvantes de vie, c’est-à-dire un style parce qu’elle crée un univers dans lequel on peut s’aventurer. Lisez à haute voix le magnifique extrait qui suit. Entendez comment les sons portent l’image, comment les références possibles (Rimbaud peut-être entre les mouches et les tilleuls) ouvrent un monde à épouser dans la sensualité des soirs où l’on n’est pas raisonnable, bien au-delà de dix-sept ans !

épouser le monde Priser tout ce qui hante
ce séjour coloré le funèbre freux autant
que la fameuse grouse Abeilles et mouches
qui bourdonnent jour et nuit à nos tempes
les tilleuls que le soir brasse arbres à palmes
à épis à gousse l’œillet la fougère
autant pierres et galet que le Grand Serre
 [4]

On le voit cette langue dont on peut aimer comme une gratuité vive nourrit cependant une vision de la vie, un hommage à ses ivresses, à l’amitié, à la sensualité, à l’amour, à la beauté des paysages, à la lumière ; elle porte une foi dans la vie malgré ses contradictions, ses violences.
Le poème suivant, dans son rythme anaphorique, ses pauses, ses rejets, son hommage aux nourritures diverses, aux plaisirs des mots et du monde le prouve largement.

béni dans l’été du milieu le jardin entrebâillé
bénie la table et les longs amis couchés dans les
livres bénie la faim qui nous allège contentée
d’images et d’un souple alphabet ce qui passe les
lèvres ne peut nous flétrir ni fibre ni rebut
ni lourds sucs d’agonie et dans la lumière
bruissante parmi les pruniers lourds les collines
assoupies décoche d’un trait l’esprit
 [5]

Même en son milieu, quand l’âge vient, ultime métamorphose, la vie reste vivante et le goût du monde et de la poésie toujours vif et presue adolescent, malgré « l’ombre qui vient parfois » :

l’automne descend pas à pas la colline
distillant les noyers l’âge
après le bonheur vient sans ombre
m’unissant aux herbes folles
aux roseaux mobiles des vers fugitifs
sur le genou Une ombre parfois timide
y vient par effraction… [6]

J’ai laissé de côté nombre d’aspects de ce livre foisonnant, parmi lesquels des Vanités, des leçons de vie en quelque sorte à choisir parmi les rigueurs monacales ou les plaisirs épicuriens, table sobre ou avalancheuse de biens, mais j’espère en avoir montré la puissance : Les Métamorphoses sont une folie livresque, une volonté démiurgique, création du monde, nouveau voyage que Gérard Cartier a parfaitement réussi.
Lisez, lisez ce livre, laissez-vous porter par ses multiples facettes et par sa langue sensuelle, rocailleuse parfois surprenante autant que simple et terrienne.

Patricia Cottron-Daubigné.

18 avril 2018

[1éditions Le Castor Astral, janvier 2017.

[2La duplicité, p. 53.

[3Le bonheur infirme, p. 85.

[4La création, p. 16.

[5La table, p. 11.

[6L’enclos, p. 21.