Cyrille Martinez | la Bibliothèque Noire

La Bibliothèque Noire, présentation par Cyrille Martinez

J’ai d’abord un métier : bibliothécaire. J’ai ensuite un vice : écrire des livres. Et j’ai enfin une passion : la lecture.
Mon premier prendra fin quand la société décidera de me lâcher. Mon deuxième durera aussi longtemps que j’aurais la force d’écrire ; et qu’une personne trouvera mes écrits dignes d’être publiés. Mon troisième durera aussi longtemps que mes yeux verront - aussi longtemps que mon cerveau fonctionnera.
Les trois fonctions sont liées. On me dit souvent qu’elles sont complémentaires. Ce n’est pas faux mais elles sont aussi sources de conflit.
Il arrive par exemple que le bibliothécaire que je suis prenne des décisions que l’écrivain désapprouve. L’écrivain amateur Martinez se moque alors du professionnel du livre.
Une bibliothèque n’est pas simplement une source inépuisable de problèmes, où les connaissances s’entrechoquent, c’est aussi le lieu d’un conflit intérieur.
En tant qu’écrivain, j’ai des raisons de penser que les livres ne sont pas toujours bien traités par les lecteurs des bibliothèques. Il suffit de tendre l’oreille pour entendre leurs plaintes, le soir, une fois la salle de lecture fermée au public.


Ne pas se fier au calme et à l’ambiance feutrée. La peur règne sur la Bibliothèque. Pas tellement chez les personnels, qui auraient pu redouter une dégradation de leurs conditions de travail, mais dans les livres, qui ont peur de l’avenir. Nombre d’entre eux expriment leur sentiment d’insécurité à travers des récits terrifiants dans lesquels les lecteurs sont frappés d’un mal étrange, qui les détourne des livres. La question de savoir si l’on aura des lecteurs est une crainte récurrente chez les jeunes livres, c’en est presque comique. Mais ce qui n’était jusqu’alors qu’une inquiétude pas toujours fondée devient aujourd’hui de l’angoisse ― une angoisse pleinement justifiée. Les jeunes livres craignent d’être relégués loin de leurs lecteurs potentiels, au troisième sous-sol, ou bien dans des silos. Ils ont peur qu’après les avoir éloignés discrètement, on les fasse disparaître, on les assassine.
Le moment est venu de se battre pour la cause des livres. On ne peut pas vraiment compter sur le soutien des Anciens et des Classiques : ils ont fait leur temps, ils ont reçus gratifications et honneurs, la plupart savent que quoi qu’il arrive ils continueront d’être étudiés ; nos angoisses et nos craintes, ils ne les comprennent pas. Mais toi, qui es un lecteur, tu dois être capable de comprendre la situation. Soutiens notre cause. Participe au combat maintenant. Lis-moi.
Quand la Grande Bibliothèque a ouvert, il y avait de quoi se montrer optimiste. Les livres étaient heureux de se retrouver dans des locaux neufs et fonctionnels. L’atmosphère était saine, la lumière reposante, le mobilier caressant. Les lecteurs appréciaient de se retrouver dans une Salle de lecture plus confortable, plus spacieuse et mieux équipée que l’ancienne. Livres et lecteurs étaient partis pour vivre en parfaite harmonie. Les livres trouvaient assez facilement un public intéressant et les publics trouvaient sans peine les livres répondant à leurs attentes. Les bibliothécaires étaient convaincues que livres et lecteurs étaient incapables de vivre l’un sans l’autre, qu’ils avaient destin lié. Dans la tête d’un lecteur, lire voulait forcément dire lire un livre. Par conséquent ceux-ci se considéraient comme indispensables aux lecteurs. La survie des deux espèces semblait assurée. Je suis un livre, tu es un lecteur : aimons-nous, unissons-nous, reproduisons-nous, vivons dans la joie et la paix. Pourtant, après quelques mois idylliques, la situation s’est dégradée.
En fin d’année dernière, la Bibliothèque a perdu un de ses lecteurs. Et pas n’importe lequel. Par son âge et son assiduité, il était celui qui connaissait le mieux les livres. Celui qui en avait lu le plus grand nombre. Celui qui leur avait porté le plus d’attention. Toujours concentré, il lisait un crayon gris à la main, afin de prendre des notes ; ou un crayon à la bouche, pour compenser l’interdiction de fumer dans l’établissement.
Le type était un historien à la retraite qui détestait qu’on l’appelle comme ça. La retraite, grognait-il, fait que je n’ai plus de plus de comptes à rendre, je suis maître de mon emploi du temps, je fais ce que je veux, et ce que je veux, c’est être historien à plein temps, pas historien retraité.
L’Historien possédait les qualités qu’on attribue aux grands lecteurs. Fidèle, assidu, monomaniaque. Il disait : un grand lecteur, je ne sais pas ce que c’est. Je ne suis ni un grand ni un bon lecteur, je ne suis ni grand ni bon, je suis un lecteur fou.
L’Historien avait l’impression d’avoir toujours su lire, ce qui était bien sûr inexact, on le lui avait appris, mais il avait oublié à quoi ressemblait le monde d’avant. Il était né en commençant à lire, ensuite il avait grandi en lisant.
L’Historien revoyait parfois une scène avec un enfant, un livre, un lecteur. C’est le soir, l’enfant ne sait pas l’alphabet, il finit par connaître par cœur le livre qu’on lui lit chaque soir à voix haute, on ferme l’ouvrage, on embrasse l’enfant qui, la tête pleine d’images et de phrases, se laisse attraper par le sommeil.
L’Historien comparait la découverte d’un livre à un voyage dans une ville où l’on parle une langue inconnue : vous déchiffrez les enseignes lumineuses, vous décodez les publicités animées, à la lecture des menus vous goûtez une cuisine exotique, à celle des panneaux directionnels vous inventez des paysages, à celle d’un horoscope vous vous fabriquez un avenir. Vous ne lisez pas pour vous diriger correctement, pour anticiper l’avenir ou pour mettre en adéquation votre régime alimentaire et la cuisine locale, vous lisez pour le plaisir de lire dans une langue inconnue.
L’Historien adorait donc les livres, et ces derniers le lui rendaient bien. Il n’avait pas que des amis, certains livres étaient en profond désaccord avec sa manière de lire, cependant même ses ennemis avaient beaucoup d’estime pour sa vie et son œuvre. Je l’ai pour ma part à peine connu mais je sais que pour les anciens, c’était un privilège de passer un moment entre ses mains fripées, d’être caressé par ses doigts longs et fins, balayé par son souffle chargé. Les imprimés en ressortaient imprégnés d’une odeur de tabac qui les marquait pour toujours. Ils ne pouvaient pas s’en plaindre : sentir le tabac froid, c’était le prix à payer pour être lu par lui.
Quand on disait de lui il a tout lu, ce n’était pas qu’une formule, on n’était pas loin de la vérité. Il suffisait de l’avoir un peu fréquenté pour savoir qu’il connaissait pratiquement tous les livres. Je veux dire : il les connaissait personnellement. On lui donnait un titre, il donnait le nom de l’auteur ; on lui donnait un nom d’auteur, il récitait sa bibliographie complète. On aurait juré qu’aucun ouvrage de la Bibliothèque ne lui était étranger. Dans son esprit, c’était clair, tous les livres attendaient qu’il les lise. C’était un immense lecteur. Sa disparition fut un choc. Elle fut lourde de conséquences.

Extrait p71- 74

Cyrille Martinez, La Bibliothèque Noire, (Buchet/Chastel, mars 2018)

Qui Vive Date de parution : 15/03/2018 Format : 14 x 18 cm,
192 p., ISBN 978-2-283-03115-5
http://www.buchetchastel.fr/la-bibliotheque-noire-cyrille-martinez-9782283031155

24 avril 2018