La Bête a bon dos, de Christine van Acker

L’amour est à réinventer et les livres à récrire, tout spécialement ceux consacrés aux animaux — du moins une bonne partie d’entre eux, ceux qui ont hérité d’une conception de l’animal qui l’assimilait à une machine. Assistant impuissants à la disparition progressive du monde qui assure leur survie, les hommes, êtres humains mais aussi animaux, s’avisent tardivement du fait qu’ils appartiennent au monde des vivants et qu’ils n’en sont pas - comme ils ont longtemps voulu le faire accroire - le couronnement, le couvre-chef, la cerise ou je ne sais quelle figure en surplomb, dominante, séparée et par là protégée. Qui sommes-nous, d’où venons-nous, et que savons-nous de la vie qui nous entoure, nous traverse et dont on se nourrit constamment ? La science est une chose fabuleuse, à moins que ce ne soit le monde qu’elle décrit. Et que dire de son langage, du langage savant qui est bien souvent comme une langue étrangère au sein de la langue commune, parfois drôle à force d’être incompréhensible ?

Dans La Bête a bon dos, Christine Van Acker procède en écrivain(e), jouant avec les mots comme avec les sons, les rythmes, les couleurs, les saveurs, composant une musique dont on serait bien en peine de deviner la partition, directement inspirée du réel et de son cours capricieux. Le livre, tel un organisme vivant, s’invente ses propres lois, obéissant aussi bien à des contraintes externes, des rencontres ou des déterminations physiques, qu’à des impulsions intérieures, des exigences sourdes servant plus ou moins une quête dont l’horizon reste flou : manger, dormir, connaître, rire... ? Ce faisant, c’est à une interrogation fondamentale sur la formation du vivant que se livre l’auteure qui se demande, entre autres choses, pourquoi « à l’approche du cambrien, vers le lieu-dit cinq cents millions d’années before present » des animalcules prirent « la bretelle Céphalochordés et Urochordés » quand d’autres optèrent pour l’exosquelette. (Oui, la langue scientifique a son relief et s’y entend pour se défendre de l’approche du premier venu). L’exosquelette est cette carapace qui nous fait cruellement défaut lorsqu’on chute et se blesse. Aussi avons-nous inventé un « exosquelette motorisé » digne de celui de certains insectes, ceci afin d’optimiser nos performances (« exosquelette motorisé » plus couramment appelé...) Remarquons, qu’on a le droit d’être savant et ironique, façon d’apprendre en s’amusant tout en griffant au passage le visage de certains hérauts de l’humanité ou de l’humanisme, tel cet Auguste II de Pologne, triste champion du lancer de renard, activité sinistre pour esprit décadent auquel Christine aurait très certainement réglé son compte si elle avait vécu à cette époque tourmentée. Le destin l’aura plus modestement conduite à ramener à la rivière une famille canard égarée venue frapper inopinément à sa porte un jour pas comme un autre. Aventure non sans risque, voir « Une visite surprenante », une des trente trois entrées qui permettent d’accéder à la diversité de cet univers bestial où l’infiniment petit côtoie l’infiniment grand et où le bruit d’une arme à feu se mêle au premier bruit fossile.

La table (des matières) est en fait une (é)table où les noms communs se consomment ou se parlent comme autant de morceaux de langues d’animaux. La lecture s’apparente à une danse où le tardigrade côtoie le carabe qui côtoie le chat qui côtoie le singe. Labytinthe borgésien où les animaux fabuleux cohabitent avec ceux qui viennent de casser la cruche. Le disparate impose son ordre comme le chat « la trace de ses pattes sur le papier ». Chaque page découvre un monde, sans lien visible avec le suivant. Pas vraiment d’unité, à moins qu’elle ne soit de l’ordre du mouvement, comme un geste ou un regard qui embrasserait un tout, sans obéir à une logique préétablie, à un quelconque programme auquel l’écrivain se subordonnerait. A ceci s’ajoute un jeu des citations extraites de lectures diverses et variées, qui viennent prolonger chaque chapitre à la manière d’un écho ou d’un postlude.

« Prudence » est un mot qu’affectionne l’auteure (on se souviendra avec délectation de notre lecture de N’en-a-qu’un en Très Haute Prudence, éditions du Chemin de fer). On le croise ici et là, indéfectible compagnon d’une grande liberté, d’un esprit libre et enfantin, joueur. Est-il vrai qu’en grandissant l’être humain devient sourd au monde animal, incapable d’empathie, d’identification, soucieux surtout de s’en nourrir et d’occulter la barbarie qu’il organise à son profit ? Christine van Acker écrit au sujet d’un film animalier de Jean Painlevé évoquant l’enlèvement d’une crevette par une épuisette : « Je compatis avec cet invertébré - condoléances à son épouse et à ses enfants - dont les yeux sur pilotis englobent tout un monde qu’il ne voit cependant qu’en incertaines ombres. » Et de regretter par ailleurs que les documentaristes animaliers d’aujourd’hui, bien que bénéficiant d’une technologie exceptionnelle, usent souvent d’un « commentaire bêtifiant, moqueur », d’une « musique qui sue l’aventure et le danger » quand ce qu’ils montrent demeure pourtant extraordinaire. Elle le regrette d’autant plus que bientôt « ces formes de vie dont nous admirons les grâces et les étonnantes incarnations, ne seront plus que des images ». Saurons-nous encore courir, voler, sauter, grogner, renifler, crier, siffler quand les trois quarts des animaux auront disparu ?

Nous vivons une ère où les machines tendent à remplacer les être vivants et où nos manières de vivre, de parler se calquent sur l’automatisme de l’intelligence artificielle quand jadis notre imagination délirait sur le monde animal (voir les hommes à tête de chien, les cyclopes...) Peut-être ne parlerions-nous pas sans les animaux qui eux ne parlent pas mais brament, grognent, braient, hennissent, quand ils ne barrissent ou ne couinent pas. Et si beaucoup d’êtres humains s’adressent à eux comme à des confidents, c’est peut-être parce que le langage ne demande pas tant à être compris que parlé. L’oiseau siffle, l’homme parle. Mais si la bête a bon dos, c’est que l’homme lui fait porter lourd, trop lourd, et que risque de venir l’heure où l’homme n’aura plus personne à qui parler, l’animal n’étant plus là pour l’écouter depuis son impuissance à lui répondre. Nul doute que si l’animal parlait, il cesserait de nous fasciner. Nous ne le regarderions plus, nous l’écouterions parler ou ferions semblant d’écouter (« audition sélective », pour reprendre le terme de l’auteure qualifiant le spécimen humain qu’elle a chez elle et qu’elle observe depuis vingt ans). Aussi, tourner le dos à l’homme pour redécouvrir la nature et ses créatures n’est pas nécessairement le fait du misanthrope, ce peut être tout au contraire le fait d’un amoureux de la vie qui voudrait la reprendre à ses débuts, revenir en arrière à l’un de ses multiples embranchements qui contribuent à faire du vivant ce qu’il est, et dont il faut bien reconnaître qu’on se préoccupe fort peu. Mystère qui frappe également l’être humain, à condition de le regarder avec la distance de l’éthologue : « A certaines périodes de l’année, il migre vers des contrées nordiques, ne rentre pas avant une semaine ou deux, voire davantage. » Nul doute qu’il utilise alors son exosquelette motorisé...

Réinventer des trajets, des devenirs, des métamorphoses, c’est ce à quoi ce livre convie : devenir-oiseau, poule ou doryphore, retourner l’estomac de la langue pour découvrir l’infinité des êtres qu’il abrite et des sons qu’il est à même de régurgiter. Sans oublier l’humour qui est comme la tonalité constante de l’écriture de Christine Van Acker, la dominante autour de laquelle elle fait tourner sa langue à l’envi. « Tous les hommes descendent de Darwin, me souffle Sills qui avait lu Jules Renard », écrit Claudie Hunziger que cite Christine van Acker. Ce qui n’empêche nullement lesdits humains de s’attribuer des noms d’oiseaux.

Tout le monde sait ce que c’est qu’un cochon, un âne ou chien. Mais savez-vous comment s’appelle une fille à soldats dans l’argot des faubourgs ? Il nous reste beaucoup à apprendre, ce qui est plutôt réjouissant, tant que demeurent nos maîtres, les animaux.

Pascal Gibourg - 26 avril 2018